Côté face, il y avait le sourire du plombier polonais - photo ci-dessus, faisant le tour de l’Europe, devenu le symbole radieux d’une famille européenne élargie. Côte pile, c’était une autre histoire.
L’élargissement de 2004 et l’entrée de 10 nouveaux pays dans l’Union, ex-pays membres de l’URSS pour la plupart, a vu l’afflux à l’ouest de nombreux travailleurs de l’est en quête de meilleurs salaires et opportunités.
Les pays de l’ouest se sont assez tôt inquiétés des conséquences que pouvait avoir l’arrivée de travailleurs de l’est sur les salaires. Douze membres de l’UE ont ainsi imposé des restrictions aux migrations provenant des pays ayant adhéré en mai 2004. Seules la Grande-Bretagne, la Suède et l’Irlande avaient alors intégralement ouvert leurs marchés du travail.
En Grande-Bretagne, devenue une des destinations les plus populaires, le nombre de travailleurs polonais est vite devenu matière à polémique. C’est sans doute pourquoi le gouvernement britannique, pays pourtant réputé pour son libéralisme, a d’ores-et-déjà annoncé que le flux migratoire des travailleurs roumains et bulgares sera restreint dès que leurs pays intégreront l’Union européenne, en janvier. Une décision qui a provoqué la colère de Bucarest et de Sofia, pour qui l’égalité de traitement des nouveaux entrants ne peut rester un vœu pieux.
La réaction de la Roumanie a été particulièrement virulente, le président Basescu menaçant tout pays pratiquant des discriminations à l’encontre de travailleurs roumains de mesures de rétorsion. Une attitude que le futur statut économique du pays peut contribuer à expliquer : au moment de son entrée dans l’Union européenne, la Roumanie sera le pays le plus pauvre du club.
Le membre le plus pauvre
Le retard roumain remonte à la période soviétique où le pays était déjà loin derrière ses camarades de l’est. Ces dernières années, la Roumanie a attiré un nombre important d’investissements étrangers et affiche désormais une croissance annuelle de plus de 7%. Mais le salaire mensuel moyen reste très bas : aux alentours de 200 euros. Celui des travailleurs des membres historiques de l’Union est 10 à 15 fois supérieur. De nombreux Roumains ont déjà émigrés. Environ 2 millions travailleraient en Espagne et en Italie.
Les pays de l’ouest sont confrontés à un dilemme. Ne pas appliquer de quotas signifie des prix plus attractifs pour les consommateurs, mais aussi des conséquences négatives sur l’emploi des nationaux, notamment dans le bâtiment. Cependant, ne pas réguler les migrations fera le jeu des partis populistes qui rejettent immigration et intégration européenne, comme le Front National français ou l’Independance Party britannique.
Les quotas pourraient avoir des effets pervers comme la création d’un grand marché noir du travail ou le développement de pratiques patronales peu scrupuleuses. Par ailleurs, une vague d’émigration pourrait être fatale au monde rural roumain déjà victime de dépopulation, les jeunes qualifiés préférant tenter leur chance à l’étranger.
Pour certains, cette peur d’un exode vers l’ouest est exagérée. L’administration Basescu croit au pouvoir dopant des investissements étrangers sur l’économie du pays et sur les salaires et à son pouvoir régulateur sur l’immigration.
Paul Cozighian, correspondant à Paris d’une chaine de télévision roumaine, souligne quant à lui l’esprit d’entreprise qui s’est développé parmi la jeune génération, l’incitant à s’investir sur place.
Que les peurs soient fondées ou non, une chose est sure : les pays riches qui fermeront leurs portes aux travailleurs roumains et bulgares verront leur relations avec ces pays se détériorer. Et le débat sur l’immigration n’en sera que plus délicat.
Des associations d’expatriés roumains en Grande-Bretagne ont récemment adressé une lettre au Premier ministre, Tony Blair, déplorant une « campagne de dénigrement menée par les médias britanniques qui a fait beaucoup de mal à l’image de la Roumanie. »
Dans le même temps, l’interview d’un des leaders de l’Independence Party britannique, dans un des quotidiens roumains les plus populaires, a fait beaucoup de bruit. Selon Nigel Farage, les prestations sociales britanniques pourraient attirer jusqu’à 450 000 Roumains l’année prochaine. Etant données les prochaines échéances électorales en France, en 2007, et en Grande-Bretagne, en 2008, les analystes estiment que les considérations politiques, l’opinion publique et ses peurs pèseront bien plus dans la balance que le réel.