Dernière modification : 14/01/2008 

La diplomatie aura-t-elle raison de la répression ?
Un représentant spécial de l'ONU a rencontré l'opposante Aung San Suu Kyi après des discussions avec le chef de la junte militaire. Mais la diplomatie viendra-t-elle à bout de la répression ?

La rencontre mardi entre l’envoyé de l’Onu, Ibrahim Gambari, et le chef de la junte birmane, suscite une lueur d’espoir pour la communauté internationale qui regarde, démunie, la répression brutale à laquelle se livre le régime.
 
Après plusieurs jours d’attente, Gambari a fini par rencontrer mardi dans la capitale, Naypyidaw, le général Than Shwe, chef de la junte. Les experts en politique internationale espèrent que cet entretien permettra de relancer le dialogue entre le régime – qui n’a jusqu’à présent montré aucune intention de lâcher du terrain – et les manifestants. Après son entrevue avec le chef de la junte, Gambari est retourné voir Aung San Suu Kyi, figure de proue de l’opposition, dans une maison où il l’avait déjà rencontrée samedi.
 
Mais même si la démocratie est en marche, la Birmanie vit dans un régime de terreur. Les différents reportages tournés dans le pays témoignent de la peur qui s’est abattue dans les rues des principales villes du pays.
 
Les diplomates occidentaux présents en Birmanie, ainsi que les membres de l’opposition basés dans la Thaïlande voisine, racontent que Rangoun, principale ville du pays, a été le théâtre de plusieurs raids nocturnes. Les attaques semblent viser  en priorité les monastères bouddhistes, perçus par les autorités birmanes comme les principaux foyers de la contestation.
 
Les forces armées ont arrêté plusieurs milliers de bonzes. Selon des informations obtenues par FRANCE 24, ils auraient été déportés dans des camps militaires et paramilitaires.
 
 “La police a investi 20 à 30 monastères”, indique un membre de l’opposition vivant à Bangkok, capitale thaïlandaise. “Les raids ont généralement lieu la nuit, » relate un militant de l’opposition, qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. « Même s’il est difficile de chiffrer exactement le nombre des arrestations, environ 700 bonzes auraient été placés sous les verrous ces derniers jours”.
 
Shari Villarosa, chargée d’affaires à l’ambassade américaine à Rangoun, a confirmé à FRANCE 24 ces séries d’arrestations nocturnes. “Nous continuons de recevoir des informations selon lesquelles la police et les militaires arpentent les rues en pleine nuit pour arrêter des gens, ce qui génère de plus en plus de peur dans les familles dont l’un des leurs a été emprisonné”.
 
Les membres de l’opposition racontent que les bonzes sont emmenés dans des camps à 60 kilomètres de Rangoun, l’ancienne capitale. “Beaucoup de monastères sont dans des quartiers résidentiels. Dès que les Birmans ont entendu des tirs, ils se sont précipités dans les rues pour aider les moines ”, rapporte un leader de l’opposition localisé à Bangkok.
 
La ‘sangha’ and l’armée : les grandes institutions birmanes
 
Les experts birmans qui observent le pays enfermé derrière un rideau de bambous depuis des décennies, ne sont pas surpris par la réaction sanglante de la junte, une répression qui n’est pas sans rappeler le soulèvement de 1988, initié par des étudiants. Le mouvement avait été réprimé dans le sang avec environ 3.000 morts.
 
Dans un pays, où près de 90% de la population est bouddhiste (50 millions de Birmans) et où la plupart des hommes consacrent une partie de leur temps à servir dans un monastère, le clergé, appelé la « sangha », est une institution vénérée par la population. Aujourd’hui, le pays compte environ 400.000 bonzes, ce qui fait de la sangha une des plus grandes institutions du pays. Selon une blague birmane, il y a autant de bonzes que de militaires.
 
Et d’après Debbie Stothard, la coordinatrice du réseau Alternative ASEAN, basé à Bangkok, les lignes entre les deux institutions ne sont pas clairement définies.
 
“De nombreux soldats ont servi dans des monastères au moins une fois dans leur vie. C’est tellement ancré dans la société birmane,” commente Stothard, qui ajoute que la vague de violence contre les bonzes a été vivement critiquée dans le pays. “La répression a profondément énervé la population. Les familles des militaires sont mécontentes. Elles ne veulent pas être associé à des tueurs de bonzes.”
 
Une scission dans les rangs ?
 
En 1988, pendant le mouvement étudiant, il y a aussi eu des incidents à l’encontre des bonzes. Mais selon les experts, il existe quelques différences : Les analystes ajoutent qu’en 1988, les manifestants avaient appelé à la chute du régime alors que cette fois-ci, les appels ont été considérablement plus modérées. Lors de la répression de septembre, les bonzes, même les plus jeunes, figuraient aux premiers rangs des marches de protestations. Et ils ont supporté le poids de la répression.
 
Lors d’un entretien téléphonique avec FRANCE 24 la semaine dernière, un moine bouddhiste reclus – qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité – exposait leurs trois principales doléances : “D’abord, nous voulons voir une baisse des prix à la consommation, à commencer par le riz. Nous avons aussi demandé la libération de tous les prisonniers. Et dernier point, nous voulons que l’armée s’engage dans un dialogue de réconciliation.”
 
Vue la modestie des revendications, les conséquences les plus sérieuses de la répression de la sangha pourrait avoir lieu au sein de la junte, estime Stothard, comme par exemple une scission dans les rangs des militaires. “Beaucoup de gens espère qu’une crise au sein de l’armée renforce les voix des modérés”, explique-t-elle.
 
Pour Thuzar Saw, une étudiante birmane vivant à Paris, le prix d’un échec diplomatique serait lourd de conséquences. "Les Nations unies sont notre seul espoir," estime-t-elle. "Si la junte gagne cette fois, nous serons désespérés. La Birmanie deviendra alors un immense camp de concentration."

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