Dernière modification : 19/03/2008
« Les Américains ont tout essayé »
Experte de la politique irakienne, Loulouwa al-Rachid décrypte l’essor du communautarisme en Irak.
Comment le communautarisme s’est-il développé en Irak ?
Le communautarisme s’est construit dans la durée. L’événement fondamental est l’intifada de 1991, qui a permis l’éclosion du communautarisme parmi les Irakiens et la diaspora. Il s’est consolidé, devenant très vite une ressource politique pour des entrepreneurs de tout genre qui, comme Ahmed Chalabi, ex-vice premier ministre d’Irak, n’avaient aucun passé d’activiste politique.
Le communautarisme est devenu une ressource ; on parle au nom du groupe, au nom de la communauté. L’Irak en tant qu’entité nationale s’est dissout dans les années 90. L’impact des sanctions a été déterminant et, à partir de 2003, c’est l’explosion. Toutes les tensions, tout ce que la société a refoulé, sont remontés à la surface et ont pu s’exprimer librement et pleinement en l’absence d’un pouvoir central et d’institutions capables d’endiguer la violence.
Et aujourd’hui, quelles relations entretiennent ces différentes communautés ?
Aujourd’hui, quand on parle de communautés, on dit les Kurdes, les Sunnites, les Chiites, il faut bien expliquer que ces communautés n’ont pas de leadership unifié. Au sein de chacune d’entre elles, il y a une intense compétition politique. On parle très peu des Kurdes, mais la population s’est lassée des deux principaux partis politiques qui monopolisent le pouvoir et les ressources. De plus en plus de journalistes kurdes parlent de corruption et de népotisme et finissent en prison. Coté sunnite, c’est la pagaille, il n’y a pas de leadership communautaire capable de parler d’une voix unifiée. Le comité des oulémas a essayé d’exercer, sans succès, un leadership religieux. Il y a aussi le parti islamique qui a voulu incarner un leadership politique et qui fait pleinement parti du processus politique. Enfin, les Américains essaient de mettre en avant avec certains chefs tribaux, notamment Abu Risha [tué dans une attaque de l’Al-Qaïda le 13 septembre] qui posait aux côtés de Bush pendant sa visite-éclair.
Comment caractériseriez-vous la stratégie des Etats-Unis vis-à-vis des communautés irakiennes ?
Les Américains ont tout essayé depuis 2003. Ils ont commencé par exclure complètement l’ensemble de la population sunnite, perçue comme des suppôts de l’ancien régime. Ceux-ci ont été mis à l’écart par la dissolution de l’armée et par la loi de la débaasification de la vie politique. Dans les années 2003 et 2004, les Américains ne traitaient qu’avec les Kurdes et avec les principales forces chiites parce que c’était eux les vainqueurs de l’après-Saddam.
Mais les Américains ont très vite été confrontés à d’autres problèmes. D’une part, l’insurrection sunnite et la résistance qui s’est organisée dans toutes les régions à l’ouest de Bagdad, dit « le triangle sunnite » et une région au nord, la province de Mossoul, s’est consolidée. D’autre part, les Américains ont clairement réalisé le manque d’unité du bloc chiite et ont été obligés de prendre en compte l’émergence de Moktada al-Sadr sur la scène chiite.
Quel est la stratégie de Moktada al-Sadr sur la scène irakienne ?
C’est l’acteur chiite le plus puissant de la scène politique irakienne, car il a une très grande base sociale, une milice, et parce qu’il s’est bien implanté à Bagdad tout comme dans certains gouvernorats du sud. Il a un poids énorme et essaie d’en tirer le maximum de profit et de reconnaissance. Au sein du gouvernement al-Maliki, certains des ministres de la mouvance sadriste tantôt suspendaient leur participation, tantôt démissionnaient, ou se retiraient du gouvernement à titre personnel.
Aujourd’hui, la question de la capacité de Moktada al Sadr à contrôler son propre mouvement se pose clairement. C’est pour cela qu’il a décidé d’imposer un moratoire des activités pour reprendre les choses en main, parce qu’il se trouve concurrencé par des jeunes qui ont acquis sur le plan local une autonomie et une force avec laquelle il faut composer.
Quel est son programme politique ?
Il est difficile à caractériser. Il tient un discours populiste et son mouvement se rattache clairement à sa mouvance islamiste. Mais il y a un tiraillement au sein de la mouvance entre deux tendances politiques, une tendance nationaliste irakienne, hostile à l’occupation américaine, prête à tendre la main au monde sunnite, et une tendance strictement confessionnelle qui ne voit que la défense des intérêts de la communauté chiite et la revanche contre les sunnites. Cette deuxième tendance a en grande partie contribué à la flambée de violence qui a suivie les explosions à Samara.
Quelles relations entretiennent les partis chiites et les milices ?
A l’exception peut-être du parti Dawa, dont est issu Nouri al-Maliki, qui n’a pas de milice, les deux principaux partis chiites, le Conseil Suprême Islamique d’Irak et la mouvance sadriste, ont chacun une milice armée et active. Aujourd’hui une force politique armée n’existe pas si elle n’a pas de milice armée. C’est donc contradictoire de la part des analystes et des Américains de dire ‘il faut désarmer les milices’. Cela revient à demander à leurs partenaires politiques de désarmer les groupes qu’ils entretiennent par ailleurs dans les rues du pays.
Est-ce que l’Irak est devenu un terrain de confrontation pour les pays voisins ?
On assiste clairement une régionalisation de la crise. Tous les pays voisins interviennent aujourd’hui sur la scène irakienne. L’administration Bush a choisi de stigmatiser l’Iran et la Syrie, mais l’Arabie Saoudite achète certains partis politiques et cela explique nombreux de revirements d’alliance au sein du gouvernement.
Et l’Iran ?
L’Iran, parce qu’elle finance toute une palette de partis politiques et de groupuscules chiites à l’intérieur du pays, est aussi un des principaux acteurs sur la scène irakienne. Certains affirment même que l’Iran ferme les yeux sur le passage de djihadistes. Tant que les Etats-Unis sont dans une logique de confrontation avec l’Iran, l’Irak est une des cartes maîtresses aux mains du régime iranien pour se protéger.
Même si les principaux partis chiites disent qu’ils sont indépendants, l’Iran dispose d’hommes très influents au sein de ces partis. Le régime iranien peut ainsi agiter la menace du chaos, ou d’une confrontation. On dit que le monde chiite a eu une attitude plutôt bienveillante vis-à-vis de l’occupation américaine. Mais aujourd’hui, le retour Américains sur leur stratégie d’exclusion des Sunnites peut provoquer des tensions.






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