Des quartiers déserts, des suites de maisons aux fenêtres barricadées, abandonnées, souvent pillées. Plusieurs quartiers de Cleveland deviennent fantômes, touchés de plein fouet par la crise des «subprimes».
Depuis le début de la crise, les huissiers de la ville saisissent maison après maison. Elles sont vidées des biens personnels de leurs propriétaires. Ils ont 24 heures pour les récupérer, mais souvent ne le font pas. Ils n’ont pas les moyens de déménager ni de rembourser les emprunts à taux variables de leurs habitations. Beaucoup de victimes trouvent refuge auprès de leur famille ou louent un appartement. Les moins chanceux viennent grossir les rangs des sans abris, déjà nombreux à Cleveland.
Au bureau du shérif, ces maisons sont vendues aux enchères à des prix dérisoires. « Leur nombre a triplé depuis les cinq dernières années » témoigne Marion Wentucky, commissaire priseur. « Quand j’ai commencé à m’occuper de ces enchères il y a sept ou huit ans, si on en vendait 80 par semaines, on trouvait que c’était beaucoup ». Ce jour là, 241 maisons sont parties entre les mains de banques ou de spéculateurs. Un jour comme les autres...
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres », commente un homme qui vient d’acquérir une maison pour 30 000 dollars (environ 20 000 euros). Il va la remettre en état pour la revendre ensuite. « Ca me fait de la peine pour les gens qui habitent la maison que je viens d’acheter, poursuit-il. Mais je ne vais pas les mettre dehors, enfin pas tout de suite ».
Des quartiers fantômes à Cleveland
Slavic Village, un quartier de Cleveland, compte près de 800 maisons sans vie. C’est l’endroit le plus touché par les saisies immobilières. Barbara Anderson, une Afro-américaine, s’y est installée il y a 25 ans. A l’époque, le quartier était exclusivement habité par des immigrés blancs originaires de pays salves. Victime de racisme, Barbara et sa famille ont tenu bon. Mais après plusieurs incendies criminels, leur compagnie d’assurance leur a fait faux bond. En 1996, Barbara et son mari ont dû renégocier leur emprunt immobilier pour payer les réparations. Ils ont contracté un prêt dit « subprime », sans prêter attention aux notes en petits caractères, au bas de leur contrat.
« Nous ne nous sommes pas rendus compte au début que le taux d’intérêt augmentait sans cesse, témoigne-t-elle. Nous pensions que les papiers que nous avions signés au début feraient foi et que le taux indiqué ne changerait pas. Mais cela changeait tout le temps, à chaque fois que notre prêt était vendu de banques à banques. »
Contrairement à beaucoup d’habitants de son quartier, Barbara a pu garder sa maison. Elle a réussi à convaincre une banque plus scrupuleuse de racheter son emprunt et de lui accorder un taux fixe. En contrepartie, elle a dû s’endetter de nouveau pour 30 ans. Au final, Barbara aura payé sa maison cinq fois sa valeur. « Je ne peux pas m’empêcher d’être en colère. Quand mon mari est mort, on devait encore plus d’argent que quand on a fait notre premier emprunt. »
Désertées par leurs occupants, certaines maisons de Slavic Village sont devenues des refuges pour les dealers. Et la guerre des gangs terrorise les résidants de ces quartiers. De son côté, la police, débordée par ce surplus de problèmes sécuritaires, ne peut patrouiller, faute de moyens. Certains habitants s’organisent donc eux-mêmes pour assurer leur sécurité en recensant les nouvelles maisons abandonnées et en signalant les activités suspectes aux autorités.
Sur la façade d’une villa, un graffiti : « plus de cuivre ici ». Des matériaux d’isolation à la tuyauterie, des murs au carrelage, tout est pillé, détruit, irrécupérable.
Face aux problèmes de sécurité, de finances et aux drames humains, la municipalité reste désemparée. Un fonctionnaire de Cleveland, Jim Rokakis, continue de se battre, pour qu’enfin le gouvernement américain prenne les mesures nécessaires pour mettre fin au carnage. L’homme est révolté : « Ce que j’ai fini par comprendre dans ce pays, c’est que tout le monde s’en fiche quand des villes comme Cleveland souffrent. Mais quand Wall Street va mal, alors là, c’est une autre histoire. Nous avons tiré la sonnette d’alarme en 2000, quand Cleveland est devenue la capitale des saisies de maisons. Mais tout le monde s’en fichait… Jusqu’au moment où la crise des « subprimes » a commencé à toucher Wall Street ». Il dénonce en bloc les banques peu scrupuleuses, les courtiers sans foi ni loi et les experts immobiliers véreux… Et brandit comme un étendard une carte de sa ville constellée de points rouges. Chaque point indique une maison saisie par la justice.
Un autre conseiller municipal, Anthony Brancatelli, se veut rassurant : « Nous sommes en train de pousser pour qu’une loi sur la banqueroute passe au Congrès. Pour que les gens qui font faillite puissent renégocier leur prêt au lieu de perdre leur maison. » Pour l’élu, l’industrie des « subprimes » est en train de payer pour ses abus. C’est en première page du journal local.
Pourtant, la crise de l’immobilier est encore loin de s’essouffler. Elle devrait atteindre son pic en 2008. D’ici là, Cleveland devra compter sur le gouvernement américain et surtout sur la combativité de ses habitants et de ses élus locaux pour tenter de ne pas sombrer.














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