18 janvier 2008 - 10H18

Musharraf sur un siège éjectable
Son alliance avec les Etats-Unis et l'opposition grandissante de l'institution judiciaire mettent le président pakistanais Pervez Musharraf dans une position de faiblesse.

Lorsqu’en 1999 le général Pervez Musharraf devient le chef d’Etat du Pakistan, le peuple pakistanais – excédé par la corruption qui entachait le gouvernement précédent – lui réserve un bon accueil. Le dictateur se met alors à la tâche d’exiler ses opposants politiques. Le gouvernement est remanié de sorte que l’omniprésente armée détienne l’essentiel du pouvoir.

 

Aujourd’hui, la situation politique au Pakistan a changé. Les opposants de Musharraf sont revenus sur la scène politique et sa popularité baisse de jour en jour. Ses alliés occidentaux débattent ouvertement du sort à lui réserver. Le président pakistanais se trouve-t-il sur un siège éjectable?

 

C’est en octobre 1999 que Pervez Musharraf renverse Nawaz Sharif. Musharraf promet une « démocratie véritable ». Mais une fois au pouvoir, il transgresse de nombreux principes démocratiques. Il défie notamment la constitution pakistanaise en monopolisant à la fois le poste de chef d’Etat et de chef des armées.

 

« Après sept ans au pouvoir, Musharraf n’a pas tenu sa promesse de renoncer à sa position de chef des armées. Cela ne fait qu’augmenter la frustration parmi le peuple pakistanais », explique Jim Rupert, correspondant de France 24 et du quotidien américain Newsday au Pakistan.

 

La “talibanisation” du Pakistan

 

Suite aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis sollicitent Musharraf pour les épauler dans leur « guerre contre la terreur ». Les réticences des gouvernements occidentaux à son égard lors de sa prise du pouvoir sont oubliées et le président pakistanais devient un chef d’état « respectable ». Musharraf promet de lutter contre Al-Qaïda et ses alliés les Taliban dans les provinces qui forment la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.

 

Une décision qui s’est rapidement retournée contre le président pakistanais, affirme Mariam Abou Zahab, chercheuse à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). La guerre contre la terreur est interprétée par le monde musulman comme « anti-islamique » et les manifestations anti-américaines deviennent fréquentes. « Pour le peuple pakistanais, la présence islamiste aux provinces frontalières n’est pas un problème majeur. Le peuple considère que la guerre contre la terreur, qui a entraîné des centaines de morts, est un élément qui ne fait que déstabiliser le pays. »

 

Les opposants politiques de Musharraf expriment publiquement leur mécontentement : « Pour lutter contre le terrorisme, il faut penser tout d’abord au peuple pakistanais et au pays. On ne peut agir qu’après », constate Nawaz Sharif, l’ex-Premier-ministre exilé à la télévision pakistanaise. Benazir Bhutto, un autre ex-Premier ministre en exil, remarque dans plusieurs journaux occidentaux que la montée de l’islamisme au Pakistan est due à un manque de démocratie. Elle promet, pour sa part, de restaurer la démocratie au Pakistan si elle est élue et tient Musharraf responsable de la montée de l’islamisme dans le pays.

 

En juillet 2007, la révolte de la Mosquée Rouge (Lal-e-Masjid en ourdou) au coeur d’Islamabad est l’une des manifestations les plus criantes de ce phénomène. L’armée intervient afin de faire sortir les étudiants et les religieux qui se sont barricadés dans la mosquée. L’événement se termine dans un bain de sang avec plus de 100 morts. Tenu pour responsable du massacre, le président Musharraf voit sa popularité chuter.

 

 

Un changement d’humeur politique

 

Si l’alliance pakistano-américaine est mal vue, Musharraf est également critiqué pour ses tendances dictatoriales. Entre mars et juillet 2007, de nombreuses manifestations ont lieu après le limogeage d’Ifthikar Chaudhry, le président de la Cour suprême pakistanaise. « Cette manœuvre a été perçue comme une manigance politique de la part de Musharraf pour écarter un juge qui menaçait sa propre existence politique », assure Rupert.

 

Ces manifestations, au cours desquelles plusieurs militants de l’opposition ont trouvé la mort, mobilisent la classe moyenne pakistanaise. Longtemps indifférente à la politique, elle réclame la justice et la démocratie. « Le peuple pakistanais croit que les politiciens du pays ne servent que leurs propres intérêts. Ce juge, qui semblait sincèrement préoccupé par l’intérêt du peuple, est devenu un héros », constate Mme Abou Zahab.

 

Musharraf subit une défaite majeure en juillet lorsque la Cour suprême décide de rendre son poste à Chaudhry. Les manifestants -- des associations d’avocats à leur tête -- sont les premiers surpris de l’effet de leur force collective.

 

Ayant compris la faiblesse de la position de Musharraf, ses opposants trouvent le moment propice et tentent un retour sur la scène politique. Le10 septembre 2007, Sharif, le chef du Pakistani Muslim League-Nawaz (PML-N) retourne au Pakistan après sept ans d’exil. Il en est expulsé quelques heures après.

 

De son côté, Benazir Bhutto, président du Pakistani People’s Party (PPP), négocie depuis plusieurs mois les conditions de son retour au Pakistan. Ses démarches sont soutenues par la Grande-Bretagne et par les Etats-Unis. “Elle envisage une alliance avec Musharraf et l’armée pakistanaise favorise ce rapprochement, pensant pouvoir garder Bhutto sous son contrôle », dit Rupert

 

Les élections présidentielles au Pakistan s’approchent. La tendance anti-Musharraf actuelle provoquera-t-elle la fin de sa carrière politique pour annoncer une nouvelle ère dans la politique pakistanaise? Les experts en doutent. Les élections présidentielles, qui auront lieu le 6 octobre, sont « une affaire bien menée », dit Rupert. Le collège électoral, qui se réunira pour élire le nouveau chef d’Etat, est acquis à sa cause.

 

Selon les analystes, la faiblesse de Musharraf devrait être évidente lors des élections parlementaires prévues avant la fin de l’année lorsque le peuple pourra exprimer son mécontentement à l’égard du régime actuel. Pour Jim Rupert, les conséquences de ce vote seront sans doute importantes : « L’armée pourrait tenir compte de ce mouvement de masse et remplacer son chef, mais le général Musharraf pourrait également être tenté d’instaurer la loi martiale et dissoudre le parlement. »

 

Le général Musharraf a donc de bonnes raisons de se sentir mal à l’aise dans son siège.

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