Dernière modification : 18/01/2008 

Une sinistre histoire d'espion
Une sinistre histoire d'espion
Qualifiée d’ «agence-voyou», «d’Etat dans l’Etat», l’Inter Services Intelligence (ISI) du Pakistan est une des agences de renseignement militaire les plus connues.
Tantôt qualifiée d’ «agence-voyou» ou «d’Etat dans l’Etat», l’Inter Services Intelligence (ISI) est l’une des agences de renseignement militaire les plus connues au monde. Peut-elle contrôler les monstres de Frankenstein qu'elle a engendrés?

« Point Zéro ». C’est le nom donné au quartier général de la très puissante agence de renseignements militaires du Pakistan, située en plein cœur du quartier très animé du marché Aabpara, à Islamabad. Cette organisation de l’ombre est souvent qualifiée « d’agence-voyou » ou « d’Etat dans l’Etat ».

La direction de l’Inter-Services Intelligence, plus connue sous le nom d’ISI, est le centre invisible de l’Etat militaire pakistanais. L’étendue et le budget de cette institution font l’objet de nombreuses spéculations parmi les spécialistes internationaux des services secrets.

Depuis sa création, en 1948, l’ISI a été accusée d’armer et d’amener au pouvoir les talibans en Afghanistan, de soutenir les groupes islamistes dans la région du Cachemire, d’interférer dans les affaires de politique intérieure en écrasant toute opposition et en exécutant les basses manœuvres de l’Etat militaire.

L’ISI est localisé près de Lal-e-Masjid, la Mosquée rouge, où des étudiants extrémistes islamistes armés ont défié en juillet dernier les forces pakistanaises. Le siège s’est soldé par un bain de sang avec plus d'une centaines de morts. Avant cet événement, la Mosquée rouge était surnommée « la mosquée de l’ISI ».

Comment se fait-il que les étudiants aient amassé un tel arsenal, au nez et à la barbe de l’ISI, sans compter leur endoctrinement ? Les Pakistanais développent différentes théories sur la question.

« L’épisode de la Mosquée rouge a été un échec, un échec complet des services de renseignement, déclare l’ancien lieutenant-général Kamal Matinuddin, ancien des services secrets. Franchement, je ne parviens pas à comprendre comment l’ISI ou les autres services dans le pays n’ont pas été au courant de toutes les armes qui étaient transportées dans la Mosquée ». Deux hypothèses à cela : inefficacité ou complot de l’ISI qui aurait provoqué la crise de la Mosquée rouge.

Des services secrets très secrets

L’institution est particulièrement controversée, selon Hassan Abbas, un ancien officier de police pakistanais, auteur du livre « Le mouvement pakistanais vers l’extrémisme », et également membre du Harvard University’s Kennedy School of Government. « Dans les pays démocratiques, les services secrets s’impliquent dans le contre-espionnage et la défense des intérêts de l’Etat à l’étranger, affirme-t-il. Au Pakistan, l’agence joue un rôle essentiellement interne, en créant un contexte de déstabilisation, en mettant au défi les partis politiques, en infiltrant, cooptant ou créant des partis pour soutenir l’armée, en cassant l’opposition et en soutenant des élections frauduleuses ».

Et contrairement aux agences telles que la CIA, le KGB ou le MI6, très peu d’informations sont disponibles concernant l’ISI, relève Hassan Abbas. « Malgré sa réputation sulfureuse, l’ISI est entourée d’un grand secret, ajoute t-il. Il n’y a pas de livre, pas d’information, il n’y a rien sur l’ISI ».

Des faits d’armes connus

Dans les années 80, l’ISI – financée à l’époque par d’importants fonds de la CIA – a soutenu les moujahidins dans leur combat contre l’occupation soviétique en Afghanistan. Ce soutien envers les groupes fondamentalistes a continué après le retrait soviétique en 1989, et trouvé son apogée avec celui des talibans.

Après le 11 septembre 2001, et suite à l’engagement au côté des Etats-Unis du président Pervez Musharraf dans la « guerre contre la terreur », l’agence pakistanaise de renseignements militaires a dû opérer une volte-face. Les anciens chefs de l’ISI, suspectés de sympathie envers les talibans, ont été limogés. De nouveaux cadres dirigeants ont été nommés, et Pervez Musharraf a eu à cœur de nettoyer l’agence au regard du monde.

Mais peu ont été convaincus. Dans un document du ministère britannique de la Défense, daté de septembre 2006, l’armée britannique accuse l’ISI de venir en aide aux talibans. « A travers l’ISI, le Pakistan a indirectement soutenu le terrorisme et l’extrémisme, aussi bien à Londres qu’en Afghanistan ou en Irak », dit le document, avant d’arriver à la conclusion que l’agence pakistanaise doit être démantelée.

Le président Musharraf a fermement démenti ces accusations, dans une interview à la BBC. « Ce dénigrement de l’ISI vise des intérêts bien particuliers », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « Je rejette à 200% ces allégations ».

Créer des Frankenstein

Selon Hassan Abbas, s’il est difficile d’affirmer que l’ISI a aidé au regain des talibans, on peut en revanche estimer que les officiers qui ont été mis à la porte après le 11 septembre ont sans doute soutenu l’aile la plus radicale du mouvement islamique. « Quand Musharraf a licencié les fidèles aux talibans, ceux-ci sont simplement rentrés à la maison et sont devenus des consultants indépendants, utilisant leur expertise et leur savoir-faire pour conseiller l’insurrection », dit-il.

De nombreuses zones d’ombre existent quant aux activités de l’ISI à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan. Ses opérations, à sa frontière Est, n’en sont pas moins controversées. La plupart des experts internationaux s’accordent à dire que l’ISI a recruté et a entraîné des militants islamistes pour aller combattre dans la province du Cachemire que se disputent l’Inde et le Pakistan.

Islamabad a fermement démenti ces allégations, tout en admettant l’existence d’une « aide morale, politique et diplomatique » aux habitants du Cachemire cherchant à obtenir l’indépendance vis-à-vis de l’Inde.

Peu après les attaques du 11 septembre, Pervez Musharraf a banni les groupes activistes radicaux au Cachemire, comme Lashkar-e-Toiba ou Jaish-e-Mohammed. Mais la majorité des experts pensent que ces groupes ont simplement changé de nom, ou sont passés dans la clandestinité.

Des experts estiment que l’ISI a perdu le contrôle de ces groupes, maintenant parvenus à maturité. « Tel Frankenstein, certains sont devenus des monstres, déclare Hassan Abbas. Je m’inquiète que ces militants de l’ombre puissent créer des lois et poser de sérieux problèmes aux Pakistanais ».

Récolter ce qu’on a semé

Au bout du compte, comme l’a amplement démontré la crise de la Mosquée rouge, les militants islamistes couvés par l’ISI ont récolté ce qu’ils ont semé. La violence au Pakistan a atteint un niveau encore plus élevé, avec les attentats à la bombe qui ne touchent plus seulement les régions tribales mais aussi les villes les plus importantes du Pakistan.

Pour une communauté internationale inquiète des nouvelles maussades venant du front politique au Pakistan, le rendez-vous, le 2 octobre dernier, de Pervez Musharraf avec le général Ashfaq Pervez Kiani, actuel dirigeant de l’ISI - pressenti comme chef d’état-major des armées si Musharraf est réélu à la tête de l’Etat - a fait tiquer.

S’il est nommé, Ashfaq Pervez Kiani serait le premier membre de l’ISI à diriger l’armée. Hassan Abbas ne se dit toutefois pas inquiet de cette perspective. “Cela pourrait être intéressant qu’en tant que chef d’état-major, Kiani puisse contrôler l’ISI et l’empêcher d’être un Etat dans l’Etat. Car il est une chose certaine : tant que l’ISI sera maintenu tel quel dans ses fonctions, la démocratie n’existera pas au Pakistan ».

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