Maître Selnet : "Kerviel vit un acharnement" de la banque
Lundi 18 février 2008
Retrouvez la retranscription de l'interview exclusive par FRANCE 24 de Maître Selnet, avocat de Kerviel. (Interview : C. Vassal)
Lundi 18 février 2008
Par Propos recueillis par Claire Vassal
Maître Selnet bonjour. Votre consoeur Maître Elisabeth Meyer a déposé un pourvoi en Cassation le 12 février afin de libérer Jérôme Kerviel, mais il semble qu’a priori il aurait peu de chances d’aboutir. Qu’en est-il aujourd’hui ?
« La détention provisoire de Jérôme Kerviel n’est fondée par aucun motif prévu par la loi, et le débat juridique est d’autant plus important, que la loi sur la détention provisoire a tout récemment été modifiée ».
« Nous allons présenter à la Cour de Cassation un argumentaire sur ce fondement là, de sorte que notre juridiction suprême prenne ses responsabilités, et nous indique si oui ou non cette réforme va être suivie des faits ».
La détention n’est donc pas justifiée pour vous?
« Cette détention ne se justifie par aucun des motifs prévus par la loi, et ce que j’observe en plus c’est que immédiatement avant l’audience il y a certaines informations qui opportunément ont filtré, s’agissant de possibles complices. Le fameux complice en question était en garde à vue pendant la garde à vue de Jérôme, Jérôme est parti en détention et le lendemain on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de complice puisque l’intéressé a été remis en liberté ».
Y’a-t-il eu des pressions extérieures afin de le mettre en prison ?
« Des pressions extérieures, je ne peux pas l’imaginer, je ne peux même pas imaginer que le président de la Chambre d’instruction soit sujet à de telles pressions. En revanche ce que je constate, c’est qu’il y a effectivement immédiatement avant l’audience concernant la détention de Jérôme Kerviel, des fuites d’informations qui avaient été organisées afin d’influencer la Chambre d ‘Instruction de la Cour d’appel de Paris ».
Quel est l’état d’esprit de Jérôme Kerviel maintenant qu’il est en détention ?
« Il s’est toujours montré extrêmement courageux, il n’a pas craqué. Dans le même temps, il a été extrêmement transparent avec les magistrats instructeurs. Il répond à l’ensemble de leurs questions, de manière tout à fait complète. Je dois dire que je suis extrêmement impressionné par son courage, et que le management de la Société générale devrait en prendre un peu de la graine ».
Vos rencontres sont-elles fréquentes depuis son incarcération ?
« Pendant la durée de son incarcération, et j’espère qu’elle aussi sera courte que possible, on se verra effectivement très souvent ».
Quel est son quotidien à la prison de la Santé ?
« Il a le quotidien de n’importe quel autre détenu, je pense qu’il passe son temps à tourner en rond dans sa cellule, à réfléchir au dossier, et il essaie de garder son calme en pensant à l’avenir, avec l’espoir que dans ce dossier, on va réussir à générer une instruction à armes égales entre Jérôme Kerviel et la Société générale ».
Pourquoi selon vous Jérôme Kerviel a pris ces positions frauduleuses qui ont coûté presque 5 milliards d’euros à la Société générale ?
« La première question qu’il faut se poser en amont, c’est de savoir si véritablement le terme de frauduleux est adapté, parce qu’il semble quand même que dans ce dossier, qu’à peu près toute la hiérarchie de Jérôme Kerviel était au courant de ce qu’il faisait, et si elle n’était pas au courant, c’est parce qu’elle avait fait ses meilleurs efforts pour ne pas les voir ».
Vous pensez donc que la société générale était au courant et qu’elle est donc responsable elle aussi dans cette affaire ?
« Sans rentrer dans le fond du dossier parce que je n’ai pas le droit de le faire comme vous le savez, prétendre qu’un trader junior, le plus jeune de son équipe, est capable pendant une durée de deux ans et demi d’investir sur le marché jusqu’à deux fois la valeur de la banque elle-même, c’est aussi crédible que de dire qu’un enfant de deux ans peut détourner un avion à lui tout seul ».
Il a souvent été entendu que Kerviel n’avait pas cherche à obtenir un bénéfice personnel dans cette fraude, alors qu’il savait qu’il pourrait en retirer une prime ?
« Les traders se font servir des primes. Il faut savoir que Jérôme Kerviel qui était un trader junior avait le droit à une prime tout à fait négligeable, en comparaison de celles de ses collègues. Ce qu’il faut savoir également, c’est que les collègues de Jérôme Kerviel se sont fait servir eux des primes très grasses sur la base des résultats obtenus par Jérôme ».
Qu’en est-il de Moussa Bakir, courtier à l’ex-Fimat, filiale de la société générale, qui a été placé en garde à vue puis relâché le 9 février ? Peut-on parler de complice à la lecture des messages instantanés qu’ils ont échangés ?
« Si par complices vous entendez qu’il y a une organisation frauduleuse dirigée par Kerviel ou dont il aurait fait partie, la réponse est très clairement non. Il n’y pas de telles complicités. Si en revanche en terme de complices, on peut viser la complaisance que la société générale a fait preuve a l’égard de Kerviel, alors effectivement on peut se poser la question sur la complicité de savoir si la banque était ou non complice ».
Quelle est la stratégie de la Société générale ?
« La communication de la Société générale a été depuis le début d’une très grande brutalité. Jérome Kerviel vit d’ailleurs un acharnement de la part de la banque. L’objet de cette communication de la part de la banque c’est d’éviter le débat sur sa propre responsabilité en faisant de Jérôme kerviel je ne sais quel Houdini de la finance ».
Jérôme Kerviel est-il un bouc émissaire dans cette affaire ?
« Le fait est que Jérôme Kerviel est comme n’importe quel trader, il n’est ni plus intelligent ni plus machiavélique ».
Comment expliquez-vous que la Société générale ait d’abord déclaré que Kerviel avait agi seul pour finalement revenir sur ses déclarations et assurer que Kerviel avait des complices ?
« Elle n’est revenue sur cette thèse de l’acte isolé, qui est la sienne depuis le début, uniquement à la veille de l’audience sur la détention de Jérôme, inventant à ce moment-là des complicités qui n’existaient pas, dans le but de s’assurer que Jérôme Kerviel soit effectivement envoyé en détention, qui est ce qui s’est produit ».
Pourquoi selon vous, la Société générale aurait attendu cinq jours avant de prévenir les juges de la fraude qui venait d’avoir lieu ?
« Il y a une énorme zone d’ombre dans ce dossier. La Société générale prétend avoir découvert les faits le 20 janvier ou le 19 janvier. Il se passe une période de 5 jours, au cours de laquelle le Parquet, le procureur n’est absolument pas averti de la situation. Que s’est-il passé pendant ces 5 jours ? Que sont devenus les éléments pertinents pour le dossier ? Est-ce qu’ils ont été perdus, est-ce qu’ils ont été altérés, est-ce qu’ils sont cachés ? Je ne sais pas. Depuis l’ouverture de l’information la Société générale divulgue différents éléments au compte gouttes, à la fois à la presse et auprès des juridictions, au gré de ses propres impératifs de communication. Cette situation est anormale ».
Quelle est votre ligne de défense ?
« La première ligne de défense, en tous cas la première bataille que nous devons mener aujourd’hui c’est essayer d’obtenir la libération de Jérôme Kerviel, de sorte que nous soyons en mesure de nous défendre face à la Société générale à armes égales ».
Dans une interview donnée à Paris Match, Jean-Raymond Lemaire a déclaré : « Dans son métier, il faut commencer par perdre. Ils sont construits comme ça les traders. C’est ce qu’on leur apprend ? ». Remettez-vous en cause vous aussi le monde de la finance ?
« On ne peut pas imaginer qu’une banque qui génère un bon tiers de son résultat par une activité de trading ne prenne pas de risque. Ce qui est absolument honteux dans ce dossier, c’est que lorsque ce risque se matérialise, on abandonne le trader et on s’acharne sur lui ».
Que pensez-vous du fait que Jérôme Kerviel semble admiré par l’opinion publique, tandis que la Société générale endosserait le mauvais rôle dans cette histoire ; alors que dans les faits, c’est Jérôme Kerviel qui est en détention ?
« Il y a là quelque chose de tout à fait anormal, sans même rentrer dans le fond du dossier, les faits parlent d’eux-mêmes. On ne peut pas sérieusement soutenir, encore une fois, qu’un trader qui est le plus jeune de son équipe va pendant deux ans et demi investir jusqu’à deux fois la valeur de la banque sans que aucun des 130 000 salariés de la Société générale, à aucun moment ne s’en rendent compte ».
Vous soutenez donc que la Société générale aurait fermé les yeux ?
« C’est impossible qu’elle n’ait pas été au courant. Il faudra leur poser la question, je vous invite à le faire, mais encore une fois les faits parlent d’eux-mêmes. Ce que raconte la Société générale dans ce dossier est tout simplement incroyable ».
Soyez le premier à réagir.
Pour aller plus loin

