Mercredi 19 mars 2008
Par Marie Sophie JOUBERT (texte)Alors que l’Irak célèbre tristement la cinquième année de l’invasion américaine, la Syrie continue à accueillir, non sans mal, des réfugiés irakiens, en majorité dans la capitale. Une situation que peine à maîtriser Damas et qui menace les systèmes sociaux, l’économie et l’équilibre démographique du pays.
Les Syriens perdent patience. Tous les jours, des milliers d’Irakiens affluent vers leur frontière. Ils représentent maintenant "près de 10 % de la population", selon Astrid Van Genderen Stort, porte-parole au Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). "A Damas, des quartiers entiers sont devenus irakiens. Les écoles sont pleines, les centres hospitaliers débordent. Cette situation génère frustration et irritation chez les locaux. Surtout ces derniers mois."
Par le passé, la Syrie a ouvert ses portes aux Libanais, aux Arméniens, aux Algériens, aux Palestiniens, et bien sûr aux Irakiens. "Peu de pays auraient accepté d’accueillir les Irakiens comme le fait la Syrie. Mais la pression est maintenant énorme sur la population", explique la porte-parole du HCR.
Une hospitalité à plusieurs millions de dollars
Les réfugiés saturent en particulier le parc immobilier de Damas, qui subit de plein fouet l’inflation. Depuis que les Irakiens sont arrivés l'immobilier a explosé. "On ne peut plus rien acheter. Les prix des loyers ont triplés et dans certains quartiers comme Jaramana à Damas, l'appartement dont le loyer était de 5 000 livres est passé à 25 000. Les Irakiens qui avaient les moyens ont payé le prix fort", analyse Ibrahim Jarous, promoteur immobilier à Damas.
Une journaliste syrienne, qui préfère garder l'anonymat, tempère ces propos : "La présence des Irakiens n'a fait qu'amplifier une situation déjà existante. Ils ne faut pas oublier que l'entrée des gens du Golfe dans le marché de l'immobilier a beaucoup contribué à la flambée des prix, sinon comment expliquer l’augmentation des prix dans les zones touristiques. Ce ne sont pas les Irakiens qui se sont installés là-bas".
Ces dernières années, des sociétés immobilières basées dans les pays du Golfe ont investi dans des mégaprojets en Syrie, en particulier dans la construction d'hôtels et de maisons en front de mer.
Nabil Sukkar, économiste et directeur du Centre économique syrien (SEC) partage l'avis de la journaliste. Selon lui, les Syriens ne tiennent pas les Irakiens pour uniques responsables de l’inflation. Ils "restent tolérants". Les mauvaises conditions météorologiques, la flambée du prix pétrole et la libéralisation de l'économie justifient, en grande partie, l’augmentation des prix à la consommation et de l'immobilier.
Il explique, en revanche, qu’arrivés au bout de leurs propres réserves financières, "les Irakiens saturent les services subventionnés par l’Etat".
En septembre dernier, le vice-Premier ministre chargé des Affaires économiques Abdullah Dardari a d'ailleurs évalué, devant une délégation du Parlement européen, le coût de la présence irakienne en Syrie à plusieurs millions de dollars pour la seule création d’écoles.
Selon l'économiste, les Irakiens enrayent également le marché de l’emploi. Bien qu’interdits de travailler - à quelques exceptions près - ils "représentent, au noir, une main-d’œuvre bon marché et font baisser les salaires".
Incapable d’endiguer ces problèmes, et "sans aide financière de la communauté internationale", précise Nabil Sukkar, le gouvernement syrien a, depuis quelques mois, durci ses exigences en matière de visas. Une mesure qui n’arrange guère la situation des Irakiens, déjà terriblement précaire. "Ils sont de plus en plus désespérés", relève Astrid Van Genderen Stort du HCR, la plupart ne peuvent plus travailler et n’ont plus d’argent."
Pour survivre, certaines familles irakiennes prostituent leurs filles. Fatima est arrivée en Syrie à la demande de sa tante déjà sur place et sur les vives recommandations de ses frères. Il y a quelques semaines, elle s'est confiée à un journaliste de FRANCE 24 : "J’ai été surprise de découvrir que ma tante m’avait menti sur son travail. J’ai essayé de repartir et de trouver un autre emploi mais je n’ai même pas trouvé un travail de femme de ménage. Alors, j’ai dû revenir vers elle."
Fuyant les violences et les viols en Irak, souvent kidnappées ou vendues à des réseaux, de nombreuses Irakiennes, comme Fatima, sombrent dans la prostitution. Elles sont "plus de 50 000 jeunes femmes" à vivre ainsi en Syrie, selon Haria Ibrahil, activiste irakienne pour les droits de la femme au sein de l’ONG Women’s Will, dont la plupart ont moins de 16 ans.
Cette économie parallèle n’améliore en rien la situation du pays. Alarmées par ce trafic croissant, les autorités interdisent maintenant aux femmes de moins de 35 ans d’entrer en Syrie sans être accompagnées d’un homme de leur famille. Une mesure guère satisfaisante, encore une fois.
Soyez le premier à réagir.
Pour aller plus loin
Pour aller plus loin

