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REPORTERS
L'orphelinat de l'horreur
Vendredi 21 mars 2008
Sur l'île de Jersey, paradis fiscal de la Manche, les sévices subis par d'anciens pensionnaires de l'orphelinat "Haut de la Garenne" embarrassent les autorités locales, qui font tout pour étouffer l'affaire. (Reportage : K. Spencer et V. Herz)
Dossier Grands reportagesVendredi 21 mars 2008
"Reporters", présenté par Antoine Cormery, est un magazine hebdomadaire consacré aux enquêtes réalisées par des journalistes de FRANCE 24 et par des correspondants à l'étranger. Retrouvez l'émission le vendredi à 10 h 15 et 18 h 30 (GMT+1), et le samedi à 7 h 40 (GMT+1).
C'est à la fois un paradis fiscal et une destination pour touristes... Une île tranquille en apparence qui cache en fait de lourds secrets que ses habitants ont préféré taire pendant longtemps. Mais aujourd'hui, les langues se délient.
Comme cet homme, qui précise à FRANCE 24 : "'C'est vraiment un endroit très corrompu, cela ne dépend pas de ce que vous savez mais plutôt de qui vous connaissez...Cela a toujours été ainsi, et ça n'a fait que s'empirer quand le secteur financier a débarqué...ce sont surtout les ménages les plus modestes qui ont été les plus affectés."
A quelques kilomètres des côtes, en haut d'une colline qui surplombe le petit village de Gorey, se dresse cette imposante bâtisse en pierre de taille. Un orphelinat au nom très français, Haut de la Garenne, aujourd'hui reconverti en auberge de jeunesse.
Depuis 2006, la police mène une enquête sur cet ancien établissement. Tout le monde le savait sur l'île, l'éducation n'y avait rien de tendre. En réalité, c'était peut-être bien pire. En combinaison blanche, la police scientifique s'attelle depuis plusieurs jours à de patientes excavations. 160 personnes pensionnaires des lieux entre les années 60 et 80 affirment avoir fait l'objet de maltraitance et de violences dans ces locaux.
L'enquête a été rendue publique le mois dernier après la découverte macabre d'un crâne d'enfant sous un escalier muré de l'établissement. L'équipe médico-légale a par ailleurs découvert quatre caves secrètes. Dans la première cave, une baignoire en béton et des taches de sang humain ont été retrouvées.
Selon les témoignages des victimes, ces caves servaient de "pièces de punition" dans lesquelles les enfants étaient mis à l'isolement et violentés, physiquement ou sexuellement.
L'orphelinat de l'horreur, c'est ainsi que le surnomment désormais les médias. Et pour percer ses secrets, Lenny Harper, le chef adjoint de la police de Jersey, passe pour un " incorruptible" venu d'Irlande du Nord. Cet homme est arrivé sur l'île en 2002 pour démêler les affaires de corruption qui gangrènent le système de pouvoir en place sur l'île.
Lenny Harper précise à France 24 qu’il a pris el temps de parler avec les médias parce que "ça se révèle utile pour l'enquête." Il ajoute : "Beaucoup de médias s'intéressent à cette histoire... Oui et cela a été très important pour nous... Beaucoup de victimes ont ainsi osé venir nous voir. Nous n'aurions pas pu faire l'enquête sans les médias."
L'enquête porte uniquement sur la période qui s'étend des années 1960 à 1980. Mais pour les anciens résidents du pensionnat, les sévices remontent à plus d'un siècle. Giffard Aubin a 76 ans. Il a résidé au Haut de la Garenne entre 1942 et 1951... A l'époque, c'était un centre réservé aux jeunes garçons. Il dit avoir été victimes de sévices de la part de ses camarades plus âgés sans que la direction du centre ne réagisse.
Il raconte à FRANCE 24 : "Il y a deux garçons costauds qui vivaient là-bas. Un jour, ils ont pris mon poignet et l'ont frappé à plusieurs reprises contre une plaque en verre. C'était juste pour me faire du mal. Mais on ne m'a jamais emmené voir un médecin pour autant et on ne m'a jamais recousu"
L'enquête pourrait bien éclabousser toutes les couches de la société de Jersey. Les agresseurs bien sûr, mais aussi les surveillants de l'orphelinat, les élus de l'île et la direction même de l'établissement, tous coupables d'avoir fermé les yeux.
Emile Collins, 95 ans, confie à FRANCE 24 : "Ce n'est que mon avis mais je ne vois pas comment il est possible, vu la façon dont Jersey est géré, que ce genre de scandale n'ait pas filtré et ait été gardé secret aussi longtemps. Ils ont forcément entendu des choses ici et là, mais ils n'ont absolument rien fait. Ils n'ont strictement rien fait."
Samedi 8 mars, dans la plus grande ville de l'île, Saint-Hélier. Des centaines de personnes se sont rassemblés, pour observer une minute de silence en mémoire aux victimes.
Collette Cahill est la sœur d’une des victimes : "Mon frère avait été placé en orphelinat parce que ma mère ne pouvait plus s'occuper de lui. Ces enfants ont été placés là parce qu'on pensait qu'ils y seraient en sécurité. Or, certains d'entre eux n'en sont pas ressortis vivants! Ils n'étaient pas du tout en sécurité là-bas, en fait. Aucun de ces enfants n'était en sécurité. Certains d'entre eux n'en sont pas ressortis vivants. L'un des enfants s'est pendu : Michael O’Conner, c'était le meilleur ami de mon frère. Il s'est pendu alors qu'il avait 11 ou 12 ans à l'époque."
Cette cérémonie a été organisée par des habitants de l'île. Ils veulent que justice soit faite.
Emile Collins estime que c’est "aux jeunes maintenant de prendre les choses en main."
Les autorités de Jersey sont particulièrement pointées du doigt. On leur reproche d'avoir voulu taire les faits pour conserver la tranquillité de leur île.
Evan est clair : "Je trouve que la façon dont les membres de notre gouvernement local et notre premier ministre ont réagi depuis que l'enquête a été rendue publique, est inacceptable. Beaucoup de gens ont peur qu'ils leur arrivent quelque chose s'ils s'insurgent contre le gouvernement."
Parmi les intervenants ce jour-là, un homme politique... le seul apprécié par la foule. Ce sénateur est un ancien ministre local de la santé, renvoyé l'an dernier, pour avoir critiqué le gouvernement de Jersey.
Stuart Syvret estime que : "les choses que j'ai entendues, les choses que j'ai apprises ces derniers 12 mois sont choquantes. Je vois certains de vos visages dans la foule et ce que vous avez enduré. Le fait que notre société n'ait pas réussi à vous protéger me fait pleurer de rage."
Son combat pour les victimes de l'orphelinat de Haut de la Garenne a redonné confiance à de nombreuses personnes meurtries. Après des années de silence, des voix se sont élevées, certains habitants de l'île se sont même laissés aller à écrire quelques mots anonyme sur les tableaux disposés sur la place.
Celui qui concentre les colères, c'est Franck Walker, le premier ministre local, la personnalité la plus importante de Jersey. Beaucoup réclament sa démission. Le sénateur Syvret lui reproche son incompétence.
Stuart Syvret précise : "Je suis abordé par beaucoup de gens, pas seulement des victimes, certaines d'entre elles bien sûr, mais aussi des gens ordinaires...Je pense que parmi la classe ouvrière et modeste de Jersey, beaucoup sont écoeurés par ce qui s'est passé. Ils voudraient empêcher que cela ne se reproduise à l'avenir donc je pense que ces gens viennent pour me soutenir. Mais ce sont les seuls, les autorités, la classe moyenne, eux, ils n'aiment pas ce genre de publicité que l'on fait à l'île. Moi, je leur réponds qu'une mauvaise publicité est toujours mieux que de tolérer et de dissimuler des sévices"
En 2000, le sénateur Syvret, alors ministre de la Santé, ressort des tiroirs un rapport accablant sur des allégations de maltraitance dans un autre établissement pour enfant de Jersey... Un rapport que le gouvernement local avait voulu passer sous silence.
Pendant sept ans, Syvret rassemble des preuves de ces maltraitances. Et l'an dernier, il demande des explications au gouvernement, il se fait renvoyer.
Aujourd'hui, il souhaiterait une meilleure séparation des pouvoirs au sein de l'Etat. Il aimerait également que des juges indépendants soient envoyés sur l'ile.
Selon Stuart Syvret, "l'un des problèmes majeurs de Jersey, c'est que c'est une petite société fermée sur elle-même avec tous les pouvoirs rassemblés entre les mains de quelques personnes seulement, une petite élite...Et donc les gens ont peur de parler."
Comme une tempête, le scandale s'est abattu sur Jersey. Il a contraint le gouvernement local et sa population à remettre en cause la façon dont l'île était gérée.
Mais le ministre en chef de Jersey, Franck Walker, maintient que l'Etat n'a jamais essayé de cacher ou de supprimer les allégations d'abus d'enfants : "Soyons clair, si nous avions essayé de cacher la moindre chose sur Haut de la Garenne, et la police l'a confirmé hier, ce n'est pas le cas. Elle a aussi dit clairement qu'aucun ministre actuel de Jersey n'est impliqué et c'est un fait. Les gens ont parfaitement le droit de demander des changements mais vous n'avez pas le soutien de tout le peuple de Jersey."
Frank Walker affirme faire tout ce qui est en son pouvoir pour aider la police dans son enquête. Les hommes en charge de l'affaire continuent pourtant de faire l'objet de menaces. Une vaste campagne d'intimidation qui touche même le chef de police Lenny Harper. Il a reçu un grand nombre de lettre de menaces anonymes.
Pour lui, les hommes à l'origine de ces lettres ne sont autres que des anciens policiers. Des hommes au courant de l'affaire depuis des années et qui n'auraient jamais cherché à arrêter les coupables.
Jersey est désormais un symbole de souffrance et de pratiques inavouables. L'orphelinat de l'horreur a sérieusement écorné son image de villégiature paisible.
Ses habitants et les autorités n'ont plus d'autres choix que celui de faire avancer l'enquête pour corriger les erreurs du passé.


27/03/2008
Reaction au dossier de l'orphelinat
Par Anonyme
Le dossier de cet orphelinat devra amener aussi bien les parents que les pouvoirs publics à veiller sur la gestion et l'encadrement des enfants dans ces types de structures.