Ulysse Gosset : Le Talk de Paris vous emmène dans l'espace, la nouvelle frontière de l’Europe. Nous serons en effet en duplex avec l'astronaute français Léopold Eyharts qui se trouve à bord de la Station Spatiale Internationale depuis le début du mois de février. 2008 est vraiment une année faste pour l’Europe en matière spatiale avec pas moins de 10 missions : succès d'abord avec la mise en orbite du laboratoire Colombus, succès aussi du lancement du cargo de l'Espace Jules Verne destiné à ravitailler les astronautes.
Pour en parler, nous recevons aussi aujourd’hui Jean-Jacques Dordain, le grand patron de l'Agence Spatiale Européenne, un chercheur qui fut l'un des premiers candidats français à l'aventure spatiale et qui n'a pas réalisé son rêve d'aller dans l'espace mais qui, aujourd'hui, coordonne l'ensemble des activités spatiales de l’Europe avec les 17 pays membres de l'Agence.
Bonjour Jean-Jacques Dordain.
Jean-Jacques Dordain : Bonjour.
Ulysse Gosset : Alors, cette année, en effet, vous êtes un homme heureux et en même temps est-ce que vous ne trouvez pas qu'il y a un petit manque d'enthousiasme populaire pour cette formidable conquête spatiale qui se poursuit sous nos yeux ?
Jean-Jacques Dordain : Je suis enthousiaste, je n'ai pas perdu mon enthousiasme, je suis aussi enthousiaste 50 ans après que lorsque j'ai pu l'être quand j'étais gamin et que j'ai vu le premier Spoutnik partir. Ceci dit, c'est vrai que l'aventure spatiale a 50 ans, 50 ans sont passées par là et il y a peut-être un peu moins de nouveautés. Mais, même s'il y a un peu moins de nouveautés, il y a plus de progrès scientifiques, plus de progrès pour la vie de tous les jours. Donc, je pense que l'Espace aujourd'hui est rentré dans la vie de tous les jours, même si les citoyens ne s'en rendent pas compte. D'ailleurs, si on coupait ne serait-ce qu'un jour par an tous les satellites du monde, je crois qu'on s'apercevrait qu'on ne peut plus vivre sans l'Espace, et ça, je pense que c'est un résultat majeur des activités spatiales.
Ulysse Gosset : Bien entendu nous allons reparler de tout cela mais, d'abord, direction la Station Spatiale Internationale où Julia Dorner a réussi à établir pour le Talk de Paris une liaison avec Léopold Eyharts, entretien enregistré il y a quelques jours avec le Talk de Paris.
Julia Dorner : Bonjour Léopold Eyharts.
Léopold Eyharts : Bonjour.
Léopold Eyharts : C'est bien sûr un grand plaisir, une grande joie de revenir dans l'Espace après 10 années. C’est un vol un peu plus loin que le premier, donc j’aurai certainement beaucoup plus de choses à voir et à apprendre.
Julia Dorner : En quoi consiste votre mission concrètement ?
Léopold Eyharts : Ma mission a plusieurs phases. Lorsque la navette Atlantis était là, on a mis en place le module Plan Bus, donc c'était l'assemblage mécanique, physique, et toutes les connexions nécessaires au fonctionnement du module. Aujourd'hui, le travail est un peu différent puisque je dois, essentiellement, préparer tous les minis laboratoires scientifiques qui sont utilisés à bord de Colombus. Comme c'est évidemment le début de la vie de Colombus en orbite, il y a beaucoup de choses à faire pour préparer les activités futures du bord.
Léopold Eyharts : Non, pas vraiment, c'est difficile de voir les effets du réchauffement climatique sur l'atmosphère. Vue d'ici, l'atmosphère est une mince couche bleue et on ne peut pas vraiment dire s'il y a des changements réels. On peut voir parfois la pollution sur les mers, c'est assez flagrant, en particulier lorsqu’on est près des côtes et, dans certains endroits également sur Terre, si on passe dans certaines régions du monde, à condition bien sûr que les nuages nous laissent voir le sol.
Julia Dorner : Est-ce que là haut, dans les étoiles, vous vous sentez plutôt français, européen ou citoyen du monde ?
Léopold Eyharts : Je dirai les 3 en même temps. Je me sens français, ce sont mes racines, je m'en sens européen parce que je suis depuis longtemps un astronaute à l’Agence Spatiale Européenne et puis, également ici, on travaille dans un contexte totalement international, avec des Américains, des Russes, des Canadiens, des Japonais et des Européens. Donc, on est totalement dans un contexte international.
Ulysse Gosset : Jean-Jacques Dordain, c'est tout de même extraordinaire de pouvoir communiquer ainsi avec l'Espace. Je rappelle qu’en ce moment, au-dessus de nos têtes, il y a 10 astronautes puisqu'il y a les 7 qui sont arrivés avec la navette, plus les 3 de la Station Internationale. Il y a donc 1 Français, des Américains, 1 Américaine, des Russes, 1 Japonais. Est-ce que cette année c'était un grand pas en avant pour l'Europe parce que l'Europe a lancé Colombus, un laboratoire, le cargo spatial, c'était une façon un peu de payer le ticket d'entrée dans la station … Est-ce qu'aujourd'hui l’Europe est vraiment copropriétaire avec les Américains et les Russes de la Station Internationale ?
Ulysse Gosset : Cela veut dire que l'Europe est aujourd'hui vraiment une grande puissance spatiale, au même titre que les Etats-Unis et la Russie ?
Jean-Jacques Dordain :L’Europe est un partenaire indispensable. Bien sûr, l’Europe n'a pas dépensé autant d'argent que les Etats-Unis ou la Russie dans cet immeuble commun, mais c'est un partenaire indispensable. Même si nous représentons en gros 8 à 9% de cette copropriété, les autres partenaires ne peuvent pas faire sans nous et ça, je pense que c'est tout de même un rôle très important que l’Europe joue maintenant, à partir de maintenant, à bord de la Station Spatiale Internationale.
Ulysse Gosset : Je l’ai dit tout à l'heure, vous aviez vous-même voulu être astronaute, ça n'a pas marché, mais je propose de revenir sur votre parcours, vous avez été chercheur, avec ce portrait qui a été réalisé par un journaliste de la rédaction de France 24, Baptiste Fallevoz. On a envie de savoir et de vous demander pourquoi vous avez été recalé lorsque vous vouliez devenir cosmonaute étant plus jeune. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?
Jean-Jacques Dordain : J'ai été sélectionné par les Français, par le CNES et recalé par l’ESA. Comme quoi, à l’époque l’ESA marchait moins bien que le CNES. Mais, plus sérieusement, c'est parce qu'il y avait meilleur que moi et les 4 sélectionnés à l'époque ont été 1 Allemand, 1 Italien Franco Malerba, 1 Suisse Claude Nicolier et 1 Hollandais. Donc, il y a eu 4 sélectionnés, pas de Français et depuis j'attends toujours de voler, je n'ai pas complètement perdu espoir.
Jean-Jacques Dordain : Oui, John Glenn a volé à 77 ans, donc il me reste encore…
Ulysse Gosset : Pour aller dans l'Espace, il faut porter des lentilles ou ça peut aller comme ça ?
Jean-Jacques Dordain : Des astronautes portent des lunettes. Je pense qu’il y a plus jeune et plus compétent que moi mais on ne sait jamais… Ceci dit, c'est toujours un rêve, mais on peut rêver sur Terre et je dois dire que je rêve beaucoup. Vous avez montré la mise en orbite autour de Vénus, ça été une émotion extraordinaire, l'atterrissage sur Titan à 1 milliard 300 millions de kilomètres de la Terre. L’Europe a été, nous sommes les seuls à nous être posés sur un objet aussi lointain que Titan et on a découvert la Terre à l'état originel avec Titan, ce qu’on ne savait absolument pas. Donc, on a des émotions extraordinaires, même sur Terre, on découvre l'espace de la Terre.
Ulysse Gosset : Dans les futures missions qui vont se succéder d'ici la fin de l'année, il y a l'envoi dans l'Espace d’outils extraordinaires qui vont, comme vous le disiez, nous permettre de remonter jusqu'au Big-Bang ?
Jean-Jacques Dordain : Pas jusqu'au Big-bang mais au moins de se rapprocher encore un peu plus de l'origine de l'univers puisqu'on va lancer à la fin de l'année 2 télescopes absolument extraordinaires, Herschel et Planck qui vont pouvoir détecter des objets encore plus lointains que ceux que le télescope Hubble aujourd’hui peut voir et donc remonter encore un peu plus dans le temps et se rapprocher encore un peu plus de l'origine de l'univers qui est le Big-bang. Donc, comprendre l'univers c'est comprendre la Terre. La Terre n'est pas un système isolé, ce n'est qu'un tout petit élément d'un univers beaucoup plus grand et, je pense, qu'on ne pourra comprendre l'évolution de la Terre et ce qui nous attend que quand on aura bien compris ce qui nous entoure, c'est-à-dire le système solaire mais, au-delà du système solaire, l'univers en général. Donc, c'est tout l'apprentissage qu'on est en train de faire.
Ulysse Gosset : L'un des dossiers essentiels pour l’Europe, c'est Galileo, le système de guidage par satellite. Aujourd'hui, les Américains ont le monopole. On vient d'assister à la signature d'un accord entre les Européens pour que Galileo existe à partir de 2013 et, pourtant, c’est dur, c’est douloureux dit-on et il y a du retard. Est-ce qu'il y a du retard ou est-ce que le programme va suivre son cours ?
Jean-Jacques Dordain : Le programme va suivre son cours, l'objectif est d’avoir une constellation opérationnelle en 2013. Du retard, vous savez l'Europe c’est difficile, l'Espace c'est difficile. L'Agence Spatiale Européenne qui est à la fois l’Europe et l'Espace, c'est un univers assez difficile, il n'est pas très facile de faire travailler 27 gouvernements ensemble.
Ulysse Gosset : Mais on dit que les appels d'offres ne sont pas encore prêts. Or, il faut les faire avant la fin de l'année.
Jean-Jacques Dordain : Les appels d'offres seront faits à partir du moment où l'Union Européenne aura établi les règles qui permettront de faire cet appel d'offres. Ces règles sont aujourd'hui en discussion par un trilogue entre la Commission, le Conseil de l'Union et le Parlement Européen.
Jean-Jacques Dordain : Absolument pas.
Jean-Jacques Dordain : Non, ce sont les règles normales de l'Union Européenne. D'ailleurs, ce sont des règles complexes parce qu’encore une fois, faire travailler 27 pays ensemble ce n'est pas chose simple.
Jean-Jacques Dordain : Non, je ne suis pas inquiet. Vous savez, travailler dans l'Espace, il faut être optimiste. On prend des risques pour faire des activités spatiales mais on ne prend pas des risques parce qu'on aime les risques, on prend des risques parce que c'est la seule façon de faire des progrès.
Ulysse Gosset : Et alors, la réforme de l'Agence Spatiale Européenne ça va être quoi ? Quel est le mot d'ordre ?
Jean-Jacques Dordain : La réforme de l'Agence Spatiale Européenne a au moins 2 volets importants : c'est le processus de décision. Aujourd'hui, nous sommes 17 états membres mais, sur les 17 états membres, 3 états membres nous donnent 2/3 du budget de l’ESA et 6 états membres 90% du budget. Donc, parmi les états membres, il y a des états membres qui ont un peu plus d'importance budgétaire que d'autres, même si l'importance politique est la même, et l’ESA a vocation à augmenter le nombre de ces états membres. D'ailleurs, dans 5 ans nous serons 23 ou 24 états membres. Donc, pour faire en sorte que l'Agence Spatiale qui n'est pas une bureaucratie, qui est une agence qui fait les meilleurs lanceurs du monde, les meilleurs satellites du monde, pour qu'elle continue à être efficace, il faut certainement avoir un processus de décision beaucoup plus…
Jean-Jacques Dordain : Il faut que les autres aient une voix au chapitre. Mais, il faut aussi reconnaître que la France, l'Allemagne et l’Italie sont les 3 plus gros contributeurs. Si j'ajoute le Royaume-Uni, la Belgique et l'Espagne, ça représente 90% du budget actuel de l’ESA. Donc, il faut reconnaître ce fait. Deuxième élément important, c'est le fait que l'industrie européenne a beaucoup évolué dans les dernières années. D'ailleurs, elle s’est reconcentrée en grands groupes industriels qui sont transnationaux, qui ne sont plus nationaux, et ça, ça oblige à avoir une politique industrielle adaptée.
Ulysse Gosset : Très bien. Nous arrivons à la fin de la première partie de ce Talk de Paris, je vous retrouve dans quelques minutes.
Ulysse Gosset : Retour sur le plateau du Talk de Paris, en duplex de l’espace, avec Léopold Eyharts qui se trouve à bord de la Station Spatiale Internationale et Jean-Jacques Dordain, le Directeur Général de l’Agence Spatiale Européenne.
Va-t-on retourner vers la Lune, qu’en est-il de la conquête de Mars ? Qu’en est-il de l’avenir de la Station Spatiale Internationale ? Autant de questions intéressantes et, d’ailleurs, sur cette question de la Station Spatiale, quand les Américains vont-ils arrêter de la financer ? Je vous propose d’écouter une question qui nous est venue du CNESS, avec l’un des conseillers du Président du CNES, Jacques Blamont.
Jacques Blamont :Monsieur le Directeur Général, la Station Internationale est un cul-de-sac, les Américains parlent de s'en retirer. Qu'avez-vous l'intention de proposer pour nous sortir d'une situation où les dépenses sont élevées et les profits nuls ?
Ulysse Gosset : Pourtant, on dit que les Américains pourraient arrêter de la financer en 2010 et qu’à ce moment-là il faudra nous débrouiller.
Ulysse Gosset : On dit tout de même que ça coûte très cher, on parle de 100 milliards de dollars et que ça rapporte pas grand-chose. Qu'est-ce que vous dites à ces détracteurs ?
Jean-Jacques Dordain : Cela ne rapporte pas grand-chose, je ne sais pas ce que ça veut dire. D’ailleurs, on n’a pas encore commencé à l'utiliser, ça fait 20 ans effectivement que les différents pays investissent pour faire une station spatiale mais son utilisation commencera, au moins du côté européen, avec l’utilisation de Colombus. Colombus est un laboratoire unique qui est dans un environnement de microgravité. Alors, je sais bien, on nous dit qu’il n’y a pas encore de résultats scientifiques en microgravité, mais c’est forcé puisqu’on ne l'a pas encore utilisé ou on l'a utilisé de façon périodique. Je défie n’importe quel chercheur que ce soit au sol d'avoir fait de véritables progrès scientifiques en faisant une expérience pendant 15 jours tous les 3 ans, parce que c'est à peu près ce qui se passe dans l'Espace depuis une dizaine d'années. Donc, qu’il n’y ait pas de résultat aujourd'hui, ça ne m'étonne pas puisqu'on n'a pas encore commencé. On jugera l'intérêt scientifique de la station dans 10 ans, quand on l'aura utilisée pendant 10 ans.
Ulysse Gosset : Est-ce qu'on peut imaginer que dans 10 ans les Chinois viennent à bord ?
Jean-Jacques Dordain : Pourquoi pas. Aujourd'hui, les Chinois ont pris une voix parallèle puisqu'ils font, comme vous le savez, ils lancent leurs propres taïkonautes de façon autonome. Ils ont visiblement un projet de Station Spatiale Chinoise. Donc, aujourd'hui ce sont les Chinois qui ont une politique autonome. Le jour où les Chinois voudront se joindre aux partenaires, et bien, on en discutera et on verra dans quelles conditions ils pourront se joindre aux autres partenaires.
Jean-Jacques Dordain : Oui, je pense que c'est inéluctable mais je pense que ça prendra du temps parce qu’aujourd’hui la Chine est plutôt dans un « trip » de démonstration politique et technologique qui ne se satisfait pas d’une coopération internationale. Mais, la coopération que nous avons bâtie entre les Etats-Unis, les Russes, les Canadiens et les Japonais et les 17 pays d’Europe, je pense que c'est un partenariat très solide parce que nous avons traversé ensemble les pires difficultés, y compris des pertes de navettes spatiales et je peux vous dire que ça resserre les liens.
Ulysse Gosset : Je vous propose de retourner dans l'Espace à bord de la station où se trouve Léopold Eyharts, avec Julia Dorner. Nous lui avons demandé ce qu'il pouvait penser de la conquête de Mars, dans combien de temps peut-on imaginer aller sur Mars ? Ecoutons sa réponse.
Léopold Eyharts : Je pense que ça ne sera pas pour tout de suite. On en est encore au tout début de la conquête de l'Espace. On apprend tous les jours et on apprendra en avançant étape par étape. Donc, je pense qu'il faudra d'abord revenir sur la lune dans des conditions différentes de ce qu’a été le programme APOLLO et, quand on aura l'habitude d'opérations plus autonomes et plus longues à l'extérieur de l'orbite terrestre, on pourra penser à aller vers Mars.
Julia Dorner : Concrètement, c'est pour dans combien d'années vous pensez ?
Léopold Eyharts :C'est difficile à dire mais je ne pense pas avant 20 ou 30 ans, je crois que ce serait très optimiste de penser qu’on y arriverait avant.
Julia Dorner : Vous êtes né la même année que le vol du Spoutnik, en 1957, qu'avez-vous envie de dire aux jeunes qui ont envie de se lancer dans une carrière dans l'Espace ?
Léopold Eyharts : Je leur dirai que c'est une aventure extraordinaire. Comme je le disais, on en est encore, si on peut dire, à l'âge de pierre de la conquête de l'Espace. Donc, il y aura des tas de choses dans l’avenir à faire et je sais qu’ils ne seront pas déçus de se lancer dans des carrières qui permettront de toucher aux vols habités dans l'Espace dans le futur. Je rencontre tous les jours des jeunes gens et des moins jeunes qui travaillent dans ce domaine et qui sont enthousiastes et qui sont, disons, tous les jours motivés de pouvoir participer à ces programmes.
Ulysse Gosset : Je remercie Léopold Eyharts, je rappelle qu'il rentre sur Terre jeudi prochain avec la navette américaine. Je remercie aussi l'Agence Spatiale Européenne et la NASA qui nous ont aidées à réaliser ce pont entre la Terre et l'Espace.
Votre commentaire, vous Jean-Jacques Dordain, vous y croyez à la conquête de Mars et c'est pour combien de temps les vols habités ?
Jean-Jacques Dordain : Un équipage sur Mars, oui bien sûr, j'y crois. Si c'est juste pour planter un drapeau, s’il y a la volonté politique, ça se fait en 10 ans. Si c'est pour s'installer de façon durable sur Mars et si c'est pour installer des équipages pendant longtemps et de façon permanente avec le renouvellement des équipages, je pense que ça doit prendre plus de temps parce que ça oblige à utiliser les matériaux qui sont sur Mars. Le gros problème c'est de transporter, c’est ce qui coûte très cher dans l'exploration ou de la Lune ou de Mars, c'est de tout transporter à partir de la Terre parce que le transport est quelque chose qui coûte très cher.
Ulysse Gosset : Est-ce que la Station Spatiale Européenne est une base, un relais pour aller sur Mars ou on ne passe pas par la station ?
Jean-Jacques Dordain : Pas du tout, c'est un apprentissage de travail ensemble, c'est un apprentissage du comportement de l'homme dans des conditions de microgravité. C'est un banc d’essai. Et, la Lune ne sera pas non plus un relais vers Mars mais ce sera un deuxième banc d’essai qui sera beaucoup plus important puisque sur la station spatiale, on doit transporter tout. Sur la Lune, on pourra commencer à utiliser les matériaux. Est-ce qu'on pourra extraire des carburants du sol de la lune ? Est-ce qu'on pourra cultiver des plantes dans des serres et donc faire vivre des équipages de façon permanente sur la Lune ? Une fois qu'on aura appris ça sur la lune qui est encore très près, on pourra franchir l'étape suivante qui sera de s'installer sur Mars. Avant, il faudra apprendre aussi ce qu’est Mars et c'est pour ça que l’exploration robotique de Mars qui se fera en parallèle avec l'apprentissage habité sur la lune sera aussi un élément très important de l’arrivée des équipages sur Mars. Donc, c’est un tout, un programme d'exploration qui comprend à la fois l'apprentissage des vols habités vers la lune et une meilleure connaissance de Mars par l'exploration robotique et, éventuellement, par le retour d'échantillons de Mars pour les analyser sur Terre.
Ulysse Gosset : Vous parlez de la Lune, les Américains vont retourner sur la Lune, on parle de 2020.
Jean-Jacques Dordain : Oui, c'est le calendrier fixé par les Américains.
Jean-Jacques Dordain : Pour apprendre. L’objectif, c’est de mettre des équipages sur Mars, que ce soit le programme américain, que ce soit les études que nous faisons en Europe, que ce soit les études qui sont faites un peu partout dans le monde. L'objectif final c'est Mars, enfin l'objectif couru c'est Mars mais, encore une fois, aller sur Mars pour s’y installer ça réclame un apprentissage important.
Jean-Jacques Dordain : La Lune c'est une base d'entraînement pour pouvoir aller sur Mars plus tard et, pendant qu'on s'entraîne avec des équipages sur la Lune, on fait plus ample connaissance avec Mars grâce à des robots. Et, c'est l'apprentissage de ce qu’est Mars par des robots et l'apprentissage de ce qu’est de maintenir un équipage sur une autre planète qui feront, qu'au final, nous arriverons à maintenir des équipages sur Mars. Maintenant, le calendrier d'un point de vue technique, Léopold a raison, c'est de l'ordre de 20 à 30 ans, donc une génération, encore faut-il une volonté politique. Vous savez, le Président Kennedy en 1960 n'a pas inventé l'homme sur la Lune, il a juste fixé le calendrier.
Ulysse Gosset : Justement, la question du leadership est très importante, je vous propose d'écouter une autre question de Jacques Blamont, l’un des conseillers du Président du CNES, une question concernant la conquête spatiale et, dit-il, le manque de leadership.
Jacques Blamont : Monsieur le Directeur Général et cher ami, nous assistons au spectacle ridicule de plusieurs missions indépendantes dirigées vers la lune par les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, la Chine et même la Corée du Sud pour refaire ce qui a déjà été fait. Même vos propres Etats Membres, l’Allemagne et l’Angleterre veulent leur petit programme national, comme s'il n'y avait pas d'Agence Spatiale Européenne pour cela. Ne croyez-vous pas qu'une initiative s'impose pour organiser une véritable coopération internationale et comment se fait-il que l'Europe et vous en particulier soyez muets à ce sujet ?
Jean-Jacques Dordain : Même si je suis muet dans les médias, ça ne veut pas dire que je ne travaille pas. D'ailleurs, nous sommes en train de préparer des propositions pour le prochain Conseil de l’ESA au niveau ministériel et qui comprend un programme important de l'Europe sur l'exploration et, notamment, sur l'exploration de Mars. Quand vous parlez de leadership, quand on regarde les forces en présence, l'Europe a des atouts uniques en matière d'exploration robotique et la démonstration du rendez-vous automatique de Jules Verne avec la station est un élément unique. Personne n'a encore fait ça, les Russes le font mais avec des véhicules beaucoup plus petits. Les Américains ne le font pas et, donc, nous avons des capacités uniques de transport, de rendez-vous automatiques, de robots qui permettent de creuser le sous-sol de Mars, de laboratoires in situ de Mars. Donc, nous avons un certain nombre de capacités en Europe que nous voulons valoriser.
Ulysse Gosset : Comme Jacques Blamont le dit, les Allemands veulent aller sur la lune tous seuls, les Britanniques, et que chacun joue dans son coin. Ce n’’est quand même pas normal quand on parle d’Europe spatiale….
Jean-Jacques Dordain : Ce n'est pas normal mais c'est l’Europe. On ne découvre pas aujourd'hui que l’Europe ne peut pas se faire en un jour, on fait l’Europe petit à petit et toute initiative nationale, je ne prends pas ça comme un échec, je prends une initiative nationale comme la façon de nourrir le niveau européen pour faire des grandes missions européennes. Et les grandes missions ne se feront que dans le cadre européen, que dans le cadre de l’ESA. L’Allemagne toute seule, le Royaume-Uni tout seul, ne pourront pas faire des missions de la taille des 17 Etats membres de l’ESA. Par contre, pour faire ces grandes missions dans le cadre de l’ESA, il faut développer des technologies qui peuvent se développer au niveau national. Il n'y a pas d'industrie européenne, l’Europe ça n'est pas une entité étrangère de ces Etats membres.
Jean-Jacques Dordain : Tout à fait et l’autonomie, on ne pourra l'obtenir qu'en travaillant de manière Européenne. On ne pourra pas l'obtenir en travaillant de façon nationale parce que les investissements en jeux, les compétiteurs sont à l'échelle de l’Europe et non pas à l'échelle des états membres individuels. Mais, ça n'empêche que chaque action faite par un état membre individuellement permet de développer une technologie, une capacité industrielle qui, ensuite, peuvent être utilisées à l'échelle européenne.
Ulysse Gosset : D'un mot, il faut des hommes dans l'Espace et pas seulement des robots.
Jean-Jacques Dordain : Il faut les 2. L’homme dans l'Espace ne fait pas partie de l’histoire de l'Espace, mais de l'histoire de l’humanité. L’histoire de l’humanité a 1 million d'année d’expérience. Et l’histoire de l’espace, elle a 50 années d’expérience. Donc, l'homme dans l'Espace, ça appartient beaucoup plus à l'histoire de l'humanité, 1 million d'années, qu’à l'histoire de l'espace, 50 ans. C'est-à-dire qu’aucun gouvernement, aucun ministre ne pourra arrêter l'exploration humaine de l'Espace. Mais, ceci dit, on a le temps parce que le système solaire est encore là pour 5 milliards d'années et si pendant 5 ans on s'intéresse à des choses beaucoup plus urgentes comme le changement climatique, comme Galileo, comme les services aux citoyens pour améliorer la qualité de la vie sur Terre, on n’arrêtera pas l’exploration habitée mais on a un peu de temps devant soi.
Jean-Jacques Dordain : Moi, je suis persuadé que dans les milliards de systèmes qui nous entourent, on découvre des planètes pratiquement chaque semaine, on trouvera bien une planète dans laquelle il y a la même « bouillie » chimique, la même énergie qui ont créé la vie sur Terre. Je ne parle pas d’hommes,je parle de vie. Je pense qu'on la trouvera.
Ulysse Gosset : Merci beaucoup d'avoir participé à cette émission.













