Retrouvez notre dossier spécial sur les 60 ans de la création d'Israël.
Elle retentit une fois par an, à 10 heures précises, dans tous le pays. Au son strident de cette sirène, c’est tout Israël qui se fige, pour un instant d’éternité, à la mémoire des 6 millions de juifs victimes de la barbarie nazie. Rue Ben Yehouda, dans le centre historique de Jérusalem, les passants se transforment tout à coup en statues de marbre. Plus un cil ne bouge. Pas un seul mouvement ne vient trahir ce moment de recueillement. Images saisissantes... Et puis soudain, comme si de rien n’était, la vie reprend son cours. La sirène cesse son activité.
"Yom Ha shoah", le jour de la Shoah. En souvenir des héros et des martyrs, les cérémonies se multiplient dans tout le pays, comme ici à Roglit, au sud de Jérusalem, où l’on commémore, à l’ombre d’un immense mur du souvenir, la mémoire des 80 000 juifs déportés de France.
La cérémonie prend fin. Chacun approche alors du mur où sont inscrits les noms de parents, déportés de France vers l’Allemagne et assassinés par les nazis. Certains brûlent les premières bougies, tandis que d’autres cherchent comme ils le peuvent le nom d’un proche. "Ça y est…ça y est… je les ai trouvés !", s’exclame cette femme. "Voilà ! Paulette, Maurice, Sarah, Chaï ! Toute la famille est là, toute la famille est là !", poursuit-elle la voix sanglotante.
A ses côtés, Gilbert Getraide tient lui aussi à honorer la mémoire d’un des siens. "Mon père figure sur la liste du convoi numéro 7, c'est-à-dire qu’il a été déporté le 19 juillet 1942, on peut le voir [sur le mur]."
En Israël, peut-être plus qu’ailleurs, existe cette nécessité absolue de préserver le souvenir. "La prise de conscience de la mémoire est très importante, beaucoup plus qu’elle ne l’était avant", souligne Gilbert Getraide, franco-israélien et fils de déporté. "Ça fait vraiment partie du destin d’Israël. On ne peut plus concevoir Israël sans le souvenir de la Shoah.»
Des rescapés de l’Holocauste sous le seuil de pauvreté
Environ 250 000 survivants de l’Holocauste résident aujourd’hui en Israël mais parmi eux, plus de 80 000 vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Des hommes et des femmes sont contraints de fréquenter restaurants caritatifs et soupes populaires comme celui de Ness Ziona, non loin de Tel-Aviv. "Je pense que c’est l’endroit le plus triste de la planète", indique Liron Yochaï, à peine entrée à l’intérieur du restaurant. Un espace préfabriqué muni d’une petite cuisine avec en majorité des personnes âgées, sagement attablées.
Liron Yochaï, la jeune femme qui nous y amène, est en charge, au sein de l’association Latet, des survivants de l’Holocauste dans le besoin. Tous les jours, dans tout le pays, 300 bénévoles employés par son organisation leur fournissent assistance, médicaments et nourriture comme à Ludmila, que l’on rencontre ce jour, contrainte, à 75 ans, d’affronter la précarité.
"L’appartement dans le quel je vis depuis cinq ans n’a pas de salle de bain", déplore cette femme âgée d’origine russe, orpheline de guerre et depuis près de dix ans en Israël. "Je ne peux pas me laver chez moi et je dois parfois me lever et sortir dehors en pleine nuit pour aller aux toilettes. A mon âge, je ne peux plus travailler et je n’ai pas les moyens de trouver autre chose." Ludmila perçoit de l’Etat une pension d’environ 350 euros par mois. Tout à fait insuffisant pour vivre.
Rencontrer des rescapés de la Shoah vivant au-dessous du seuil de pauvreté, et abandonnés par l’Etat, n’est pas chose rare en Israël. Un état de fait inacceptable pour Liron Yochaï. "Si David Ben Gourion se réveillait aujourd’hui dans notre société et qu’il voyait le sort qu’on réserve aux rescapés de l’Holocauste, ceux-là mêmes qui ont aidé à construire le pays, je pense vraiment qu’il se retournerait dans sa tombe."
Aux yeux de Liron Yochai, entretenir la mémoire de la Shoah, c’est d’abord ne pas oublier de se soucier des derniers témoins vivants de l’Holocauste.

















