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LE TALK DE PARIS
Viviane Reding, commissaire européenne
Vendredi 16 mai 2008
Depuis Cannes, la commissaire européenne chargée de la Société de l'information et des Médias Viviane Reding, répond aux questions d'Ulysse Gosset.
Vendredi 16 mai 2008
THEMES PRINCIPAUX : la défense du cinéma européen dans le monde : augmentation des aides; le renouvellement de l’autorisation donnée aux Etats pour aider leur cinéma; le rapport Olivennes; la position de Viviane Reding sur le piratage internet/ la suspension de l’accès internet aux pirates, la solution de dernière instance; la régulation des télécommunications fixes et mobiles : son combat contre les opérateurs sur le prix des appels et des sms en Europe; le financement de la télévision publique en France : son avis sur le projet de réforme sur la taxation des opérateurs téléphoniques et internet; la présidence de Nicolas Sarkozy et les réformes de la Télévision publique
Première partie
Ulysse Gosset : Bienvenue sur France 24 pour cette nouvelle édition du Talk de Paris, émission exceptionnellement enregistrée à Cannes sur la croisette à l'occasion du 61ème Festival du Cinéma. Notre invitée, cette semaine, est Viviane Reding, l'une des grandes dames de l'Europe, elle est Commissaire Européenne à la société de l'Information et des Médias en charge des télécommunications, d'Internet et du cinéma bien sûr, bonjour.
Viviane Reding : Bonjour.
Ulysse Gosset : On vous a surnommé la pasionaria de l'audiovisuel, vous êtes Luxembourgeoise, ancienne journaliste. Vous adorez le cinéma, c'est la 6ème fois que vous venez à Cannes pour voir les films du festival.
Viviane Reding : Oui, ça vaut la peine parce que le cinéma, ce sont nos racines, nos rêves nos visions d'avenir, et ces visions d'avenir doivent être mises en place par des Européens pour des Européens. Donc, il est très important que nous aidions ce cinéma à survivre, à vivre et à se développer.
Ulysse Gosset : Le Président du Festival cette année est l’Américain Sean Penn, il est très engagé et il a dit lors de l'ouverture qu’il souhaitait un cinéma très politique, très influencé par le monde. Est-ce que vous partagez sa vision du cinéma ?
Viviane Reding : Il y a différentes visions du cinéma, ça peut être l'amusement, un film pour rire, ça peut être un film profond sur la vie et sur ses vicissitudes ou un film pour réfléchir. Donc, il y a les 2, ça peut être aussi un film aussi pour se battre contre les injustices ou les choses qui ne vont pas dans le monde. Il y a tous les cinémas pour faire un monde du cinéma.
Ulysse Gosset : Mais le cinéma de Sean Penn engagé, ça vous plaît ?
Viviane Reding : Oui, beaucoup mais il y a beaucoup d'autres cinémas qui me plaisent. L’un de mes préférés c’est Almodovar, j'ai fait la montée des marches avec Claude Lelouch, donc vous voyez que mon amour du cinéma n'est pas cantonné dans une boîte.
Ulysse Gosset : Comment va le cinéma européen ?
Viviane Reding : Il va bien, nous produisons beaucoup, nous produisons quelques 900 films para année, c'est autant que font les Américains. Les films sont aussi beaucoup plus vus que par le passé, le cinéma américain a reculé autour de 60%, le cinéma européen est monté autour de 30% en moyenne
Ulysse Gosset : Il y a 30% des films vus en Europe qui sont européens ?
Viviane Reding : Oui, nous avons un tout petit problème que je n'ai pas réussi à résoudre avec les cinéastes et les distributeurs, malgré tous les efforts faits, le film voyage mal. Un film français est vu en France et il a de la peine à être vu hors des frontières françaises et un film allemand est vu en Allemagne. Il y a des exceptions mais en règle générale ils voyagent mal. Donc, là, il y a encore des déficits à combler.
Ulysse Gosset : Est-ce que cette année c'est une bonne année pour le cinéma, est-ce que c’est une année meilleure que l'année dernière et moins bonne que la suivante ?
Viviane Reding : C'est une très bonne année, nous avons le programme Média qui aide au développement du film et, ensuite, à la circulation et à la promotion des œuvres. Nous avons dans la sélection à Cannes 14 films qui ont été aidés par Média. C’est pour vous montrer que vraiment Média est un programme qui aide le film et qui réussit à mettre sur les rails de bons films européens.
Ulysse Gosset : Chaque année, au Festival de Cannes, vous célébrez la journée de l’Europe du cinéma, qu'est-ce que vous allez faire encore plus pour aider ce cinéma à se développer, à vivre et à créer ?
Viviane Reding : Cette journée européenne est très spécifique parce qu’il y a 9 ans, quand j'ai pris ce dossier en main, j'ai vu qu'il y avait très peu de collaborations entre le monde politique et le monde de la création. Or, à mon avis, les 2 doivent travailler la main dans la main pour aider justement les créateurs et le cinéma. Alors, j'ai inventé avec Gilles Jacob cette journée européenne qui, aujourd'hui, fait partie du Festival. C’est l'occasion pour les ministres de l'audiovisuel de l’Europe de se réunir avec les créateurs et de discuter ensemble des problèmes qui doivent être résolus.
Ulysse Gosset : Qu'est-ce que l’Europe va faire en plus pour le cinéma européen ?
Viviane Reding : Il y aura cette année un pas supplémentaire parce que nous avons, jusqu'à maintenant, travaillé sur le cinéma européen en Europe. Cette fois-ci, ce sera le cinéma européen dans le monde. Comment pouvons-nous faire pour que nos films s'exportent mieux en Asie, en Amérique centrale et en Amérique du Sud ? Qu'est-ce qu’ont peut faire pour qu'il y ait des coproductions, des collaborations entre les salles de cinéma, pour qu'il y ait des échanges aussi en matière de formation des professionnels ? Donc, ce cinéma européen dans le monde sera à l'ordre du jour aujourd'hui.
Ulysse Gosset : C'est un nouveau programme en plus du programme dit Media, il va s’appeler Media Monde et ça touche l’Asie et l’Amérique Latine et combien d'euros ?
Viviane Reding : Toujours la même question. Je pense qu'au-delà des sous, c'est la volonté de l'Europe de défendre son cinéma et de l'aider à parcourir le monde, c’est ce qui compte. Nous n'allons pas amputer le programme Média pour le cinéma européen, nous allons y ajouter ce volet Affaires Etrangères. Pour l'instant, nous pensons qu'il y aura autour de 200M€ qui pourront être mis dans ce programme qui sera à créer à partir de l’année 2011.
Ulysse Gosset : C'est donc quasiment un doublement de l'aide de l’Europe au cinéma ?
Viviane Reding : Pas tout à fait, c'est un plus parce que nous voyons très bien et ça vient après l'accord UNESCO sur la diversité culturelle que c'est bien d'avoir une diversité culturelle chez soi, mais c'est encore mieux de la partager avec les autres, et les autres aujourd'hui, c’est pas seulement les Européens, les 500 millions, c'est aussi les autres continents.
Ulysse Gosset : Un mot sur le cinéma français, on dit qu'il souffre un peu de la croissance du cinéma européen ?
Viviane Reding : Tout le monde gagne de la croissance du cinéma européen. Vous savez, quand on regarde les chiffres sur une année, on a tout faux parce que sur une année, le cinéma dans un endroit donné peut aller très bien parce qu'il y a eu par hasard 2 ou 3 films qui ont marché du tonnerre, et puis l'année prochaine ces films ne seront pas là et les chiffres vont baisser. C’est la raison pour laquelle je crois qu'il faut voir l'évolution sur plusieurs années où il n'y a pas de haut et de bas selon un film ou un autre.
Ulysse Gosset : Que pensez-vous de ce groupe des 13 qui disent : « Attention, le cinéma est devenu un industriel, c’est un commerce et on oublie un peu les réalisateurs, c’est plus les producteurs qui font la loi » et ils tirent la sonnette d'alarme, ils voudraient des mesures en France en particulier. Vous pensez qu'il y a une nécessité d'agir pour défendre le cinéma indépendant ?
Viviane Reding : Oui, parce que dans tous nos textes européens, c’est le cinéma indépendant que nous défendons.
Sinon, j'ai une bonne nouvelle à donner parce que vous savez qu'en règle générale, en Europe, les aides de l'Etat sont interdites mais nous faisons une exception pour le cinéma, nous autorisons les Etats Membres à financer leur cinéma, à donner des aides d'Etat à leur cinéma pour une raison de créativité, pour raison de diversité culturelle. La bonne nouvelle, c'est que nous avons renouvelé l’autorisation donnée aux Etats pour aider leur cinéma, donc avis à la France : « Aidez votre cinéma ! »
Ulysse Gosset : Cela va prolonger la capacité des Etats à aider leur cinéma de 2009 jusqu’à 2012 ?
Viviane Reding : 2013, donc 4 ans de plus à partir d’aujourd’hui. C’est une sécurité juridique pour les cinéastes et la sécurité aussi que l'Etat peut les aider, et je crois que l'Etat doit les aider.
Ulysse Gosset : C’est donc effectivement une bonne nouvelle annoncée ici à Cannes. Viviane Reding, vous êtes donc une pasionaria de l’audiovisuel, vous avez été Commissaire à la culture, revenons sur votre parcours avec ce portrait qui a été réalisé par des journalistes de France 24.
Ulysse Gosset : Qu'avez-vous à répondre à ce trophée qui vous a été décerné, vous êtes la grande méchante de l'Internet.
Viviane Reding : Et je suis fière de l’être parce que la grande méchante a réussi à mettre en place « .eu » qui est maintenant l’une des adresses Internet les plus fortes dans le monde et j'en suis très fière.
Ulysse Gosset : Combien de millions de « .eu » par rapport au « .com » ?
Viviane Reding : « .com » a quelques années d'avance sur nous mais nous voyons que les individus et les commerçants sautent vraiment sur le « .eu » et vous savez là où il y en a le plus ?
Ulysse Gosset : En Allemagne ?
Viviane Reding : Non, en Angleterre. Donc, ça a repris. Nous avons des millions et des millions de « .eu », c’est une bonne chose.
Ulysse Gosset : Vous savez que l'un des grands débats, c'est la question du copyright, du piratage, du droit d’auteur, c'est une question fondamentale et je vous propose d'écouter à ce sujet une question de Pascal Rogard qui est le dirigeant de la SACD, société qui protège justement les droits d’auteurs.
Pascal Rogard : Bonjour Viviane Reding, je suis heureux de vous retrouver car vous avez toujours su défendre la création cinématographique et audiovisuelle. Vous savez qu’actuellement l’une des grandes préoccupations des créateurs et des producteurs c'est protéger la propriété intellectuelle sur Internet. En France, on a mis en place un système de réponse graduée qui fera l'objet d'un projet de loi. Je voulais savoir si, à l'échelon européen, vous envisagez de prendre des mesures pour renforcer la protection du droit d'auteur et faire en sorte qu'Internet soit un espace conjuguant liberté de la création, développement de la création et protection des œuvres.
Ulysse Gosset : Votre réponse ?
Viviane Reding : C’est oui. Nous avons vu avec grand intérêt le rapport Olivennes, nous avons aussi lu le projet de loi qui n'est pas encore déposé à l'Assemblée, il est en discussion. De plus, nous sommes aussi en discussion au niveau européen. J’ai déposé au début de l'année une communication sur le contenu en ligne pour, justement, consulter dans l'Europe entière les internautes, ceux qui donnent l'accès, donc la technologie, les télécoms et aussi les utilisateurs et les créatifs aussi, nous avons reçu 700 réponses, nous les analysons avec les experts et nous aurons l'occasion pendant la présidence française de mettre sur la table des propositions qui essaieront de résoudre le problème au niveau européen.
Ulysse Gosset : Donc, il y aura une loi Olivennes pour l’Europe ?
Viviane Reding : Il y aura au moins une discussion sur la possibilité d’aller dans ce sens-là. Je crois qu'il faut faire le juste équilibre entre la liberté de l'Internet, la liberté d'accès et la protection des œuvres et des créateurs.
Ulysse Gosset : Vous savez que ce projet de loi a suscité beaucoup de critiques en France parce qu'il prévoit notamment d’interrompre l'accès Internet aux pirates, parfois aux jeunes pirates qui téléchargent illégalement des musiques ou des films. Vous êtes pour ou contre, qu'est-ce que vous en pensez parce que certains ont dit : « Attention on criminalise au lieu de responsabiliser ?
Viviane Reding : Par rapport au rapport au rapport Olivennes, le projet de loi que j'ai vu va dans une direction non pas de criminaliser mais d'informer, de susciter.
Ulysse Gosset : Il propose de suspendre l'accès Internet pendant plusieurs mois, c’est bien ou pas ?
Viviane Reding : En toute dernière instance, si rien ne va plus et pour des cas très grave. Ce que je pense, c’est qu’avant d'arriver à cette dernière instance qui est quand même radicale, il faudra avoir des instances intermédiaires pour faire comprendre aussi aux jeunes que distribuer des œuvres, c'est enlever la possibilité aux jeunes de demain de créer des œuvres dont on aura besoin.
Ulysse Gosset : Donc, au niveau européen, vous seriez favorable à suspendre l'accès aux pirates ?
Viviane Reding : En dernière instance mais il faut qu'il y ait des étapes intermédiaires avant qu'on arrive à l’ultime arme qui sera la suspension.
Ulysse Gosset : Pourtant, vous savez que ça a suscité beaucoup de critiques ?
Viviane Reding : Oui, voilà la raison pour laquelle il faut vraiment en discuter et arriver à un consensus entre ceux qui veulent la liberté absolue qui n'existe pas et ceux qui veulent la protection absolue qui n'existe pas non plus. Je crois qu'il doit y avoir un chemin médian où les 2 doivent se retrouver mais, pour moi, il est très sûr que sans la rémunération de la création, il n’y aura pas de création.
Ulysse Gosset : Internet, c'est plutôt bon pour le cinéma, pour la culture ou la musique ou c'est plutôt dangereux ? Quel est votre sentiment ?
Viviane Reding : Il y a les 2, je trouve que c'est tout d’abord très très bon parce que l'accès à la culture est quand même beaucoup plus facile. Mon rêve est que nous puissions voir des films ici à Cannes et, en même temps, dans un petit village de montagne ou sur une île. Donc, l'Internet va nous donner cette possibilité. J’ai visité des étudiants à Londres, à l'université, qui se plaignaient que des films dont je parlais, ils ne pouvaient pas les voir dans leur cinéma à Londres et, à travers Internet, ils auront la possibilité de les voir. C'est le verre à moitié plein ou à moitié vide mais si on ne protège pas ces œuvres, elles ne seront pas rémunérées, donc elles ne pourront pas continuer à être créées.
Ulysse Gosset : Vous téléchargez parfois des films sur Internet
Viviane Reding : Oui, mais je les paye
Ulysse Gosset : Et de la musique aussi ?
Viviane Reding : Oui, et je la paye également.
Ulysse Gosset : Dites-nous un mot de votre plus beau film de toute votre vie si vous en avez un ?
Viviane Reding : Vous me posez une colle, j'ai dit que j'aimais Almodovar et le film que j'ai le plus apprécié de lui c’est Volver. Il a été montré ici à Cannes, je trouve que c'est un film tout dans la finesse, dans le raffinement, dans la vérité profonde, il décrit le monde des femmes d'une façon extraordinaire. Malheureusement, les hommes ont le mauvais rôle mais ils ne peuvent pas toujours avoir le bon rôle.
Deuxième partie
Ulysse Gosset : Retour sur le plateau du Talk de Paris à Cannes, à l'occasion du 61ème Festival du Cinéma. Notre invitée, Viviane Reding, Commissaire européenne à la Société de l'Information aux Télécoms et aux Médias.
On dit que vous êtes une pasionaria de l’audiovisuel, on connaît votre force de conviction mais vous aimez ce qualificatif ?
Viviane Reding : J’adore le cinéma parce que c’est la vie en général mais, surtout, c'est nos vies, nos diversités culturelles…
Ulysse Gosset : Mais pasionaria, vous êtes une pasionaria ?
Viviane Reding : Oui, je suis une pasionaria en politique en général parce que si on ne s’engage pas, on n'obtient rien et là, je suis chargée du film, de sa survie et de son renforcement. Il faut le faire avec passion, sinon on ne le fait pas.
Ulysse Gosset : Si je vous pose la question c’est parce que vous êtes une femme de combat pour d’autre chose et en particulier sur les télécoms et sur le téléphone. Vous êtes celle qui a mené le combat contre les opérateurs pour réduire le prix des appels en Europe et des SMS. Vous voulez aujourd'hui que les SMS soient moins chers, est-ce que vous obtenez satisfaction ou est-ce que les opérateurs traînent toujours des pieds ?
Viviane Reding : Ils traînent toujours des pieds pour l’instant, j'ai été chez les opérateurs dans leur grand congrès mondial, en février, à Barcelone et je leur ai posé un ultimatum. Je leur ai dit : « Les prix des SMS en itinérance internationale sont beaucoup trop élevés, ils sont en moyenne à 30 centimes par SMS, même à 50 centimes en Espagne alors que le prix normal serait entre 10 ou 12 centimes. Baissez-moi ça que les gens ne partent en vacances, si vous ne le faites pas, avec le parlement européen, je vais vous l'imposer ! »
Ulysse Gosset : Ecoutons ensemble une question d’un jeune internaute qui est étudiant en droit.
David LALAYE : Madame la Commissaire bonjour, dans la mesure où la libre circulation des marchandises s'accompagne de la libre circulation des hommes, dans la logique de l'intégration propre à l'Union Européenne, il est paradoxal qu'il existe encore des frontières tarifaires entre les Etats membres de l’Union. Alors, je voudrais savoir quelles sont les marges de manœuvre de la commission pour harmoniser les prix des SMS en dépit du refus des opérateurs ? Merci.
Ulysse Gosset : Si, effectivement les opérateurs n’écoutent pas votre ultimatum qu’est-ce qui va se passer, quelle est votre marge de manœuvre ?
Viviane Reding : Je vais publier au mois de juillet de cette année un site avec tous les prix des SMS en itinérance internationale. Sur cette base, je vais voir quels sont les prix qui dépassent les normes normales de 12 centimes par SMS par minute et si je vois qu’il y en a beaucoup qui vont au-delà, je vais proposer au Parlement Européen et au Conseil des Ministres Européens un règlement pour faire baisser d’office les tarifs.
Ulysse Gosset : Donc, vous les mettez en garde sérieusement.
Viviane Reding : Je les ai mis en garde sérieusement et ils savent que si je dis quelque chose, je le fais. Donc, ce ne se sont pas des paroles en l’air, on va les forcer à baisser les tarifs, ils ont encore une chance de le faire eux-mêmes.
Ulysse Gosset : Certains disent que c’est une taxe populiste ou un texte populiste, qu’est-ce que vous leur répondez ?
Viviane Reding : C’est très populaire de téléphoner et avec ce populisme-là, les opérateurs se font beaucoup de revenus ce qui est bien mais ils exagèrent pour l’itinérance internationale et on ne peut pas punir les citoyens qui traversent une frontière. L’Europe veut dire la libre circulation, c’est la même chose pour la communication, alors halte aux tarifs surfaits !
Ulysse Gosset : Vous pensez que ce texte du parlement, si les opérateurs n’écoutent pas, va être entendu et va avoir force de loi ?
Viviane Reding : Je connais très bien le parlement européen, vous pouvez être sûr que dans l'intérêt de la libre circulation des citoyens et de la non discrimination des citoyens qui voyagent, ils vont le faire avant les élections européennes.
Ulysse Gosset : On sait que vous avez un grand projet pour le Paquet Télécom, ça réforme les télécommunications en Europe, vous bousculez véritablement le paysage des télécoms, des télécommunications en Europe ?
Viviane Reding : Oui, j'ai l'intention de le faire parce que je suis persuadée que l'Europe, dans un monde globalisé, n’a une chance que si nous utilisons à fond le grand marché intérieur qui est un marché de 500 millions de citoyens. C’est une véritable force économique et si nous exploitons cette force économique, si nous renforçons les citoyens, notre entreprise, si nous renforçons notre économie, nous aurons une réponse dans un monde globalisé. Voilà pourquoi je fais la réforme, voilà pourquoi je me bats, pour qu'elle soit mise en place, c'est pour le bien de notre économie et notre place dans le monde.
Ulysse Gosset : Pour que nos téléspectateurs comprennent bien, qu'est-ce que ça veut dire votre réforme des télécoms en Europe ? Cela veut dire plus de libéralisation ? Quel est le maître mot de tout cela ?
Viviane Reding : Nous avons vu que souvent on érige des frontières autour des télécoms pour les protéger contre la concurrence. La non concurrence veut dire des prix très hauts pour le consommateur, donc c’est mauvais pour le consommateur. Cela veut aussi dire qu'il n'y a pas plus de développement, si on est protégé, on n’investit pas, pourquoi investir ? Or, on a besoin des investissements, que la bande large soit pour tout le monde, on a besoin que les gens qui vivent à l'extérieur des villes soient reliés eux aussi, on a besoin que pour les nouveaux systèmes de santé, les gens dans les villages puissent être reliés par la bande large à l'hôpital en ville. Donc, vous voyez, pour développer notre société dans l'équilibre, on a besoin de la bande large et nous aurons besoin de l'ouverture de ce marché, de l'investissement sur ce marché et des prix acceptables pour les citoyens.
Ulysse Gosset : Mais ça veut dire moins de monopole d’une façon générale ?
Viviane Reding : Bien sûr, et je suis absolument anti monopole.
Ulysse Gosset : Et certains opérateurs, les petits disent : « Attention, on est en train de construire notre métier et si vous nous malmenez, on ne pourra pas tenir. » Qu’est-ce que vous leur répondez ?
Viviane Reding : C’est dans l'intérêt des petits qu'on fait cela parce que si les petits sont en face d'un monopole gigantesque et qu’ils n’ont pas de droit d'entrée sur le marché, ils ne feront pas de marché. Or, le citoyen a besoin de pouvoir choisir entre des offres différentes alléchantes. Donc, dans ce sens-là, nous avons besoin de la concurrence, ça concerne les grands et les petits mais à un niveau égal des chances.
Ulysse Gosset : Un autre sujet, c'est toujours lié au piratage et à la production musicale, je vous propose d'écouter une question de l'un des représentants indépendants de musique Jérôme Roger.
Jérôme Roger : Bonjour Madame Reding, vous avez été Commissaire européen en charge de la culture et des médias, vous êtes à l'origine d'un programme d'aide à l'industrie cinématographique et audiovisuelle, le plan Média. Les producteurs de musiques enregistrées, en particulier le secteur indépendant européen, a toujours regretté l'absence d'un programme d'aide à la production musicale enregistrée. Pensez-vous que dans un proche avenir la commission européenne puisse s'atteler à l'élaboration d’un programme d’aide digne de ce nom pour le secteur de la production musicale européenne ?
Viviane Reding : Ce serait une bonne idée mais les ministres européens de la culture ne me donneront pas l'argent pour le faire. Alors, c’est une bonne idée qui tombe à l'eau parce que ça ne va pas se faire. D'ailleurs, je voudrais dire à nos amis de la musique que même en cinéma, on ne fait pas des aides à la production, on donne au gouvernement la possibilité de donner de l'aide d'état au cinéma pour financer la production. Ce n'est pas l'Europe qui le finance faute de moyens financiers, faute de budget, et vous savez que ce n'est pas la commission qui fait le budget mais que ce sont les Etats membres qui nous accordent ou pas l'argent.
Ulysse Gosset : Pourquoi les ministres de la culture ne veulent pas soutenir la musique comme ils soutiennent le cinéma ?
Viviane Reding : Ils voudraient bien mais ils ont malheureusement des ministres des finances qui ne leur donnent pas les sous.
Ulysse Gosset : D'une façon générale, la mauvaise situation de l'économie mondiale et le problème de croissance en Europe, est-ce que ça vous inquiète pour tous ces programmes de développement de la culture, des médias en Europe ou pas ? Vous allez être affecté par cela ?
Viviane Reding : Je dis toujours que la culture n'a pas de prix mais elle coûte un prix et c'est un prix que nous devons mettre parce que la culture va bien au-delà de l'économie. La culture c’est nous, c’est notre identité, c'est notre histoire, nos racines, nos rêves et çà, il faut le préserver. C’est parfois beaucoup plus important que 15 centimes de plus par-ci ou 1 centime de moins par-là. La culture c’est notre civilisation, nos sociétés et c’est impayable.
Ulysse Gosset : Parlons de la télévision, en France vous savez que Nicolas Sarkozy a lancé une vaste réforme qui inquiète parfois, pas simplement les géants de la télévision mais aussi les industriels puisqu’il a proposé pour remplacer la publicité dans le service public, de taxer les opérateurs téléphoniques, les opérateurs Internet. Qu'est-ce que vous pensez de l'idée de Nicolas Sarkozy qui va être Président de l'Union Européenne sur le fait de taxer ainsi pour financer la télévision publique ?
Viviane Reding : C’est dans les prérogatives nationales de financer la télévision publique. Donc, les moyens de financer la télévision publique, ça ne regarde pas l'Union Européenne, c'est une décision nationale. L'argent doit venir de quelque part, si on veut avoir un service public de haute qualité, il faut le financer. Est-ce qu'on le finance par l'argent public, par la publicité, c’est une décision française. Moi, je pense que faire les 2 ne serait pas mauvais, que la publicité serve au moins à créer de la culture serait une bonne chose. Maintenant, vouloir taxer l'Internet, je ne pense pas que ce soit un symbole très opérant à un moment où on veut que les nouvelles technologies se développent véritablement, parce qu'on en a besoin dans notre société de l'avenir, dans une société qui sait se développer dans le monde qui, autour se développe dans les nouvelles technologies. Le symbole devrait être plutôt : « Allons-y pour développer les nouvelles technologies ! » Nous en avons besoin, nous avons besoin de la bande large pour tous et nous n’avons pas besoin d'un renchérissement de ces services.
Ulysse Gosset : En France comme ailleurs, vous êtes plutôt pour la publicité ou vous voulez une télévision publique sans publicité ? Quel est votre avis personnel ?
Viviane Reding : Il faut peut-être limiter la publicité à la télévision publique, ce que j'ai fait d'ailleurs dans les directives européennes, je dis toujours : « Nous avons un style européen, une manière de faire européenne ». Chez nous, les émissions sont parfois interrompues par la publicité, nous ne voulons pas un système américain où la publicité est parfois interrompue par une émission…
Ulysse Gosset : Où une émission est interrompue par la publicité.
Viviane Reding : Non, où la publicité est interrompue par une émission. Donc, nous ne voulons pas de ça, mais nous avons besoin d'argent pour financer des programmes de qualité. D'où vient cet argent ? A la France de répondre.
Ulysse Gosset : Mais, personnellement, encore une fois, vous pensez qu'on devrait augmenter la redevance en France plutôt que de taxer l'Internet ?
Viviane Reding : C'est une discussion franco française, je ne me mêle pas de ça. Moi, je veux dire que la publicité en soi n'est pas une mauvaise chose, la publicité peut servir, peut informer mais trop de publicité tue la publicité, mais un peu de publicité ne fait pas de mal.
Ulysse Gosset : Que pensez-vous de Nicolas Sarkozy ?
Viviane Reding : C'est un Français qui est original, qui essaie de dépoussiérer la France, qui essaie de dépoussiérer la fonction présidentielle. Nous l'attendons avec impatience pour être un bon Président de l'Union pendant les 6 mois de l'année qui viennent.
Ulysse Gosset : Qu'est-ce que vous attendez de lui pour votre secteur de l’information des télécommunications pendant sa présidence européenne ?
Viviane Reding : J'ai parlé déjà avec les ministres du gouvernement français pour voir comment on prépare cette présidence. Je crois qu'entre autre, sur le contenu en ligne, sur la collaboration entre opérateurs, télécoms et créateurs de contenus, on doit pouvoir avancer. Mon espoir, c’est qu'on puisse le faire pendant la présidence française.
Ulysse Gosset : Une dernière question qui nous vient de Michel Gomez, nous l’écoutons.
Michel Gomez : Madame la Commissaire, je souhaiterai savoir, d'après vous et pendant vos 2 mandats, quelle a été l'action, la mesure que vous avez défendue, encouragée, qui aura eu le plus d'importance pour les secteurs nationaux et européens de la création cinématographique et audiovisuelle ?
De plus, quel grand regret, quel grand chantier cinématographique, audiovisuel, culturel ou plus largement, quel grand chantier en matière de construction européenne n'avez-vous pas pu mener à bien ?
Viviane Reding : La réponse à la deuxième question, je reviens sur ce que j’ai dit avant, j'ai essayé ici à Cannes de mettre autour d'une table les CEO des télécoms et les producteurs de cinéma pour qu'ils aient un arrangement gagnant/gagnant mais ça n'a pas trop bien marché, je dois le dire. Mais, je vais m'atteler pendant la présidence française, sur les mois à venir, pour que ça puisse réussir.
Ce qui a vraiment changé dans le monde de cinéma en Europe, c’est l'ouverture aux nouveaux pays, des nouveaux pays qui avaient dans le temps des grandes cinématographies qui, sous le régime communiste, se sont complètement écroulées. Aujourd'hui, les jeunes montent, ils recommencent à faire du cinéma avec des idées extraordinaires et je peux vous dire que le parrain de notre journée de l'Europe ici à Cannes, sera Christian Mungiu, c’est lui a eu la Palme d’Or l'année dernière. C’est un jeune Roumain qui est plein d'idées, qui a un talent extraordinaire et je suis fière que le nouveau cinéma de ces pays de l'Est nous rejoignent.
Ulysse Gosset : On a souvent parlé de l'exception française, est-ce qu'il y a toujours une exception française dans cette grande Europe à 27 ?
Viviane Reding : Non, il y a une exception européenne et la France fait partie de l’Europe.
Ulysse Gosset : Je vous remercie pour ce Talk de Paris exceptionnel.
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