Caporal William Perez
Jeudi 10 juillet 2008
Retrouvez l'intégralité de l'entretien que le caporal William Perez a accordé à Cyril Vanier et Nicolas Ransom, envoyés spéciaux de FRANCE 24 en Colombie.
Jeudi 10 juillet 2008
Lieu : 6e bataillon d'infanterie de Cartagena, près de la ville de Riohacha Personne interviewée : Caporal William Perez Equipe journaliste: Cyril Vanier, Nicolas Ransom Interview réalisée pour l'émission: "L'entretien de France 24" Durée : 12 minutes L’interview originale a été réalisée en espagnol.
Cyril Vannier : Bonjour, et bienvenue sur France 24. Nous sommes en compagnie d’un caporal de l’armée de Colombienne. Il s’appelle William Perez , il nous accueille dans son bataillon, le 6e bataillon d’infanterie militarisé de Cartagena, c'est-à-dire dans le nord de la Colombie près d’une petite ville qui s’appelle Riohacha. William Perez est libre de ses mouvements depuis quelques jours il a passé 10 ans aux mains des FARC il a été libéré mercredi en même temps qu’Ingrid Betancourt avec 14 otages. Ingrid Betancourt dont il a été l’infirmier l’hiver dernier quand elle était malade.
Monsieur Perez nous sommes ravis de vous voir enfin libre. Vous avez 33 ans, vous avez été détenu pendant 10 ans ça veut dire à peu près un tiers de votre vie.
Réponse William Perez : Merci, merci de m’accompagner dans ce moment de joie. Je suis heureux, très heureux d’avoir retrouvé ma famille et j’essaie de m’adapter à cette nouvelle réalité car cela a été une surprise. Je suppose que si on nous avait prévenu un mois à l’avance de notre libération on aurait pu s’y préparer un peu plus mais la surprise a été totale c’est donc plus difficile.
Q : Comment s’est passée votre détention. Comment se passe une journée pour un otage ?
R : Au début les premières années, on nous faisait parvenir des livres, des lettres de nos familles, on avait même la radio donc on tuait le temps en écrivant des lettres à la famille et en fabriquant des petites poupées, des petits personnages pour nos neveux, en écoutant la radio, en jouant au foot car il y avait un petit espace pour cela, donc cela permettait de ne pas sombrer mais après tout cela s’est terminé, les restrictions ont commencées, ils nous ont même enlevés nos cahiers, nos crayons et donc même écrire à la famille n’était plus possible et c’est là que la dépression apparaît, on devient irritable, très vite, on a rien à faire mais vraiment absolument rien à faire.
Q : Vous avez beaucoup écrit de poèmes pendant votre captivité, quels genres de poèmes ?
R : Des poèmes très tristes quand je les relis je me dis mais comment j’ai pu penser des choses pareilles. C’était des moments très durs mais il y a aussi eu des moments de joie.
La nostalgie m’envahie
Je questionne et personne ne sait
Pourquoi la douce brise
M’émeut à ce point
Tout comme quand il pleut
Entre les lauriers
Tel un idiot transi d’amour
Qui croit être aimé
Avec un être qui n’est finalement
Qu’une goutte dans ce monde inondé
Pour être réaliste
Il n’y en a qu’une sur la liste des protagonistes
Après t’avoir dévêtu
Elle te dit va au diable, n’insistes plus
Un jour des notes de joie, l’autre de triste au revoir
Un jour elle te prend et puis te jette
C’est un fruit pourri
Festin des vers entre les stèles maudites
C’est ce que je croyais être la vie il y a encore quelques jours : un festin pour les vers entre les stèles maudites.
Imaginez vous mon état d’esprit quand j’ai écris cela, imaginez la dépression !
Q : Vous portez l’uniforme de l’armée Colombienne, cela veut dire que vous êtes prêt à retourner au combat ?
R : Bien sûr, je suis prêt, le lendemain de ma libération, j’ai dit que si on me donnait mon paquetage pour aller chercher mes camarades, je suis près à le faire car là bas, on a toujours l’espoir que les forces armées vont venir nous sauver. Moi qui vient de là bas, d’une situation si terrible, et bien je pense que ceux qui y sont toujours doivent être encore plus désespérés. Donc aujourd’hui ou demain je suis prêt à y aller car en plus c’est ma mission et je suis fier d’être militaire.
Q : Vous avez, parait il, passé votre temps à fournir des soins médicaux. Ce n’était pas dangereux ? Les FARC étaient d’accord ?
R : Non, non, car eux aussi étaient malades parfois. Donc ils me demandaient d’aller voir des guérilleros malades et je le faisais. Je l’auscultais, je lui prescrivais des médicaments et il guérissait donc à partir de la, ils ont commencé à me prendre au sérieux et du coup quand je leur demandais des choses pour les otages ils me les donnaient.
Q : Ingrid dit qu’il y a quelques mois, elle vous a dit qu’elle ne voulait plus vivre et maintenant elle dit qu’elle vous doit la vie. Comment avez-vous fait pour lui redonner gout à la vie ?
R : On a tellement parlé que je ne sais plus. Ce qui l’a aidé, ce qui lui a donné envie de vivre. Mais les FARC la maintenaient isolée, très isolée. Parfois même si nous étions enchainés nous étions assez proches pour parler, Nous discutions.
Q : Quelle a donc été la clé ?
- Non moi je veux mourir, je n’en peux plus, regarde comme ils me traitent.
- Mais pense à tes enfants.
- Je sais mais je n’ai plus la force, je n’ai plus envie….
Elle commençait à pleurer, cela me rendait triste et je partais.
Un jour ils m’ont enlevé mes chaînes. Je n’ai rien dit. Elle ne mangeait plus depuis des jours, elle ne buvait pas, anémiée, déshydratée, elle avait beaucoup de mal à marcher.
Comme ils m’avaient enlevés les chaînes du jour au lendemain, je suis allé la voir en pensant que je pourrais peut être l’aider. J’ai dit aux FARC : "Pourquoi vous ne faites pas quelque chose pour elle ? Elle est très mal". Et eux m’ont répondu : "Si elle ne mange pas et qu’elle meure, on l’enterre ici. Un point c’est tout." C’est leur réponse.
R : Oui ils la laissaient mourir. Ils ne voulaient rien faire pour sauver sa vie donc un jour je suis allé la voir et toujours la même rengaine, elle me disait qu’elle voulait mourir, qu’elle n’allait pas bien, qu’elle n’avait pas vu ses enfants grandir, que sa mère devait souffrir, que cela lui crevait le cœur, que sa mère n’avait pas besoin de cela, qu’elle avait besoin de calme et qu’elle était plongée dans ce tourbillon à cause d’elle.
Donc je lui ai dit tu veux mourir, tu veux mourir, alors jette toi sur un garde, désarme le, coupe toi les veines, pends toi et point ! Mais se laissez mourir sans rien faire, si vraiment tu veux mourir, fonce sur un garde ! Si je me rappelle bien voilà ce que je lui ai dit pour la faire réagir et elle m’a répondu :
- mais ça c’est un pêché, si je fais cela c’est un pêché, je ne peux pas.
- Mais se laisser mourir c’est aussi un pêché. Tu es en train de te tuer.
- Non je ne sais pas
- Si tu veux mais tu vas décevoir le pays, les français, les italiens, tous ceux qui t’ont soutenus. Tu peux aussi décevoir tes enfants et ta maman. Si tu veux sortir de cet état il va falloir y mettre du tien.
Je vais parler avec les guérilleros, tu es sous alimentée je vais demander à manger, tu as une infection intestinale, je vais demander les médicaments, tu es déshydratée, je vais demander le sérum pour te réhydrater.
R : J’ai dit cela à Ingrid, j’ai dit la même chose aux FARC et tout ce que j’ai demandé ils me l’ont donné.
R : Oui comme un frère, un ami car elle m’a aussi aidé dans des moments durs. Quand mon père est mort, elle avait vécu la même chose et elle m’a dit ne t’inquiète pas, elle m’a transmis sa force.
R : Non, pas encore je n’ai pas pu. Déjà sur la base militaire de Catam, près de Bogota, elle m’a dit, tu sais à quel point je t’apprécie et je te dois la vie. Mais ils vont m’emmener d’un endroit à un autre, mais plus tard je te chercherai et nous parlerons tranquillement.
Je regarde les journaux télévisés et je lis la presse et je ressens de la nostalgie mais aussi de la joie car elle a l’air bien, lucide, forte. On lui a fait passer des examens et je sais qu’elle va bien et je me sens satisfait.
Q : Souhaitez-vous dire quelques chose à Ingrid Betancourt et à sa famille ?
R : Je crois que je ne serai pas là sans son soutien spirituel, son soutien personnel donc je veux le lui dire. La remercier du fond du cœur et lui dire que j’ai gardé sa bible. J’ai regardé ce matin la bible et les petites affaires qu’elle m’a laissé, ses crayons de couleurs, un taille crayons, la gomme, elle m’a tout donné, un coupe ongles, elle m’a dit en me les donnant, on va être probablement séparés donc voilà mais attention prends soin de la bible car j’y ai inscrit des notes.
Oui j’en prendrai soin.
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