Retrouvez notre dossier spécial sur l'Union pour la Méditerranée.
On est dans le bain, d’emblée. Victor Hajjar, le maître des lieux, est assis devant sa poissonnerie. Le reste de la famille s’active, lui déguste du pain et fromage avec un petit café. A l’intérieur de la boutique, le premier client de la journée devise avec la femme de Victor sur le meilleur poisson du jour.
"Vous êtes en de bonne main ici, dit-il. C’est le vrai Haïfa. Vous savez, ces gens, ils étaient là bien avant nous. Nous sommes venus d’Europe, ils sont d’ici. Ils ont encore beaucoup à nous apprendre." Petite précision : le client est juif, la famille Hajjar, elle, est arabe.
Ainsi va la vie dans le souq Wadi Ninas, véritable carte postale de Haïfa, telle que nombreux la rêvent. Les commerçants sont arabes, les clients, pour beaucoup, juifs, et tout se passe bien. Victor est ici dans son jardin. Tout le monde le connaît. Il connaît tout le monde. Pas un pas sans être interpellé, pour prendre conseil, pour dire bonjour. Et quand Victor croise Yuda, alias Nono, les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre.
"Il est juif dit Victor dans un éclat de rire". Et Nono de surenchérir : "Lui, c’est un arabe. Mais nous sommes frères. S’il y a un être humain sur cette terre, c’est Victor. Je le connais depuis, je ne veux pas dire 60 ans mais minimum 50 ans. Il est tellement gentil."
Le drapeau du parti communiste israélien, encore très puissant chez les arabes d’Haïfa, flotte sur le bâtiment principal du souk. Les allées, elles, sont bien désertées. Quelques clients, ici ou là, sans plus. Victor, qui fréquente l’endroit depuis qu’il est né, se souvient : "Avant, le samedi, je venais vendre mes poissons dans la rue et les gens achetaient comme ça à la sauvette. On vendait 400 à 500 kilos par jour. Puis ils ont rénové la rue ici et les conséquences ont été très mauvaises pour les commerçants."
La carte postale a peu jaunie et la population qui fréquente le souk, elle, a vieillie. Et ça l’attriste, Victor, mais ça ne l’empêche pas de vivre dans sa ville de toujours…
Plusieurs par jour, Victor retourne sur le littoral. Lui, l’ancien pêcheur, forcé d’arrêter sa passion pour des raisons médicales, n’a pas le choix : "Sinon, je suis mal. C’est comme quelque chose de magnétique. Je me réveille tous les matins vers 5h00-5h30, je m’habille et je vais directement à la mer pour dire lui bonne journée". Il connaît les moindres recoins du littoral, les appellent par leur nom ancien. Un amour immodéré, alimenté par la nostalgie du passé. L’ancien port de pêche d’Haïfa est devenue un cimetière à barque. Pointant du doigt deux d’entre elles, rouillés, il nous explique : "Ces deux bateaux là, je les ai construit. Le gris là-bas et le bleu."
La contradiction est assumée pleinement : l’attraction irréversible pour la mer et la tristesse de voir ce qu’elle devenue. Victor se souvient de l’époque où des pêcheurs venaient du Liban et de Syrie sur ce même port qui n’en est plus un : "C’est difficile. J’aimerais voir les pêcheurs qui viennent d’ailleurs, leur parler, les écouter. Mais malheureusement il y a des obstacles, des barrages, qui m’en empêchent. Pourtant, les pêcheurs ne s’intéressent pas à la politique. Tout ce qui les intéresse, c’est de nourrir leurs enfants." Et Victor de rêver à une Méditerranée sans frontières, où seuls les pêcheurs auraient voix au chapitre.
Et consultez les autres reportages :
Marseille, la ville qui regarde le large
Istanbul vise avant tout l'Union européenne
Riga, les yeux tournés vers la Méditerranée





