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Darwich "abandonne sa voix à l'écho"

Vidéo par Meriem Amellal

Texte par Maha BEN ABDELADHIM

Dernière modification : 07/02/2009

Mahmoud Darwich est parti sans bruit, si ce n’est celui du cœur qui l’a trahi dans un hôpital de Houston, aux États-Unis. Le poète venait de subir une opération à cœur ouvert. L'Autorité palestinienne a décrété un deuil de trois jours.

Mahmoud Darwich est parti samedi soir sans bruit, si ce n’est celui du cœur qui l’a trahi, dans un hôpital de Houston aux Etats-Unis.


Le plus grand poète arabe de sa génération est mort loin de la Palestine qu’il a tant chantée. Mais c’est surtout sa langue que Darwich aura habitée car la terre, écrivait-il, "se transmet comme la langue".

 

Cruel exil pour cet homme qui déclinait les cinq lettres arabes de son prénom pour clore "Murale", un de ses derniers recueils écrit au sortir du coma après une deuxième opération à cœur ouvert en 1998. Ce qu’il écrivait alors sur la lettre "mîm" apparaissait comme une ultime subversion du langage : "Le mîm de l'aventurier, du malade de désir, de l'exilé apprêté et préparé à sa mort annoncée." ("Murale", éd. Actes Sud, traduit par Elias Sanbar).

 

Dans cette même œuvre testamentaire, de sa plume de visionnaire, il demandait à la mort une dernière trêve :
"Ô mort, attends que j’achève
Les préparatifs des funérailles dans le printemps fragile où je suis né,
Où j’interdirai aux orateurs
De répéter ce qu’ils ont déjà dit
De la patrie triste et de l’obstination des figuiers et des oliviers
Face au temps et à ses armées."

 

Le poète de la Palestine

 

Longtemps considéré comme le "poète de la Palestine", Mahmoud Darwich, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) jusqu’en 2003, a eu du mal à se défaire de cette image. La rue arabe s’emparait de ses vers comme de véritables slogans révolutionnaires, le plus célèbre étant "Inscris ! Je suis arabe".

 

Né en Galilée en 1942 dans un village qui, plus tard, fut rasé par l’Etat hébreu, Darwich s’exile au Liban avec sa famille, puis revient en Israël où il est plusieurs fois fait prisonnier en raison de ses écrits et de son militantisme au sein du Parti communiste. Il s’exile à Moscou, au Caire, à Tunis et à Paris puis revient vivre à Ramallah.

 

Lecteur de Rilke, Lorca, Ritsos, Neruda, Heidegger, Char, et tant d’autres, il peine à imposer sa voix hors de "la cause". On allait jusqu’à confondre les amantes de ce poète de l’amour avec "la patrie". Mais la singularité de son écriture, le souffle inégalé de ses épopées et son lyrisme aux accents élégiaques, l’ont élevé au rang des grands poètes du monde qui, au fur et à mesure de leur création, ont su se diriger vers un épurement de la parole :
"Notre patrie resplendit au loin, au loin,
elle illumine alentour …
mais nous, en elle,
nous étouffons chaque jour davantage !"
("Ne t’excuse pas", éd. Actes Sud, traduit par Elias Sanbar)

 

Un poète populaire

 

Dépassant les crises de cette identité trop encombrante, il a fait de l’écriture sa maison, sa tente des camps levés qui lui tenait lieu de passeport. Homme de justice et de paix, son nom était régulièrement murmuré pour le Nobel de littérature. S’il n’a pas succédé, hélas, à l’écrivain égyptien Naguib Mahfouz, le monde arabe lui a toutefois accordé une place de choix dans les anthologies et les cœurs :
"Dépose ici et maintenant la tombe que tu portes
et donne à ta vie une autre chance
de restaurer le récit"
("Ne t’excuse pas", éd. Actes Sud, traduit par Elias Sanbar)

 

De Damas à Carthage en passant par Paris, il a réécrit l’histoire littéraire et sociale du monde arabe en déplaçant les foules et déchaînant les passions lors de récitals qui sont devenus de véritables phénomènes populaires. Il fit également une apparition dans "Notre musique" (2004) du cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard. Film dans lequel il réfléchit sur la mémoire des peuples. Darwich s’intéressait au statut de "victime" y compris pour les indiens d’Amérique.

 

Mahmoud Abbas a prononcé une oraison funèbre samedi soir et décrété trois jours de deuil national. Mais ce sont "la lune et les onze astres" ("La terre nous est étroite", éd. Gallimard, traduit par Elias Sanbar,) qui s’inclinent aujourd’hui pour le saluer.

 

Première publication : 10/08/2008

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