Dernière modification : 29/08/2008 

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Hervé Morin, ministre de la Défense français (Partie 2)
Le ministre de la Défense français, est l'invité de l'émission "POLITIQUES", présentée par Roselyne Febvre. Il s'exprime entre autres sur la situation en Afghanistan et les circonstances de l'embuscade meurtrière. (Partie 2)

Regardez la première partie de l'entretien accordé par le ministre de la Défense Hervé Morin à FRANCE 24 dans l'émission Politiques.

 

Roselyne Febvre : Bonjour et bienvenue dans Politique en compagnie d’Hervé Morin, Ministre de la défense. Bonjour.

Hervé Morin – Bonjour.
 

Roselyne Febvre : Mardi, Bernard Kouchner et vous-même vous avez été entendus par les Commissions de la Défense et des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale après l’embuscade qui a coûté la vie à dix soldats en Afghanistan. C’est un avant-goût de ce qui se passera le 22 septembre, quand il y aura un débat et un vote. Dans cette commission, si personne n’a demandé le retrait, on a senti beaucoup d’inquiétudes chez les députés. Aussi, parfois, votre embarras à certaines questions. A plusieurs reprises, Hervé Morin, vous avez contesté le mot « guerre » pour qualifier ce conflit en Afghanistan. Alors, faut-il parler d’ « événement » d’Afghanistan, comme on parlait d’ « événement » d’Algérie ? Il a fallu 50 ans pour reconnaître que c’était une guerre en Algérie. Est-ce qu’il faudra autant de temps pour reconnaître qu’il s’agit peut-être – et sûrement – d’une guerre en Afghanistan ?

Hervé Morin : Pourquoi j’ai contesté le mot de « guerre » ? Parce qu’une guerre, c’est un conflit entre deux états. Une guerre n’est pas ce que nous faisons en Afghanistan. Nous ne sommes pas en guerre contre un Etat. Nous ne sommes pas en guerre contre le peuple afghan. Parce que nous sommes là pour faire en sorte que l’Afghanistan retrouve la paix et la sécurité.

 
Roselyne Febvre : Les talibans font partie du peuple…

Hervé Morin : Nous n’avons pas déclaré la guerre. Nous sommes là sur un mandat des Nations Unies, depuis 2001, qui est renouvelé chaque année. Et qui est un mandat des Nations Unies pour le maintien de la paix et assurer la sécurité et la stabilité de l’Afghanistan. Donc c’est pour cela que j’ai contesté le mot « guerre ». Qu’il y ait des opérations de guerre, des opérations militaires, oui. Et d’ailleurs Bernard Kouchner et moi-même disons exactement la même chose. Ce que je voulais dire par là, est que nous sommes là en vertu d’un mandat des Nations unies, qui est renouvelé chaque année, que 39 pays de la communauté internationale y sont, que ces 39 pays qui y sont, proviennent, à la fois, de l’Amérique (le Canada, les Etats-Unis), de l’Europe (puis-je vous rappeler que 25 pays sur 27 de l’Union européenne sont présents, sauf Chypre et Malte) et en fin des pays comme la Turquie ou des pays asiatiques. Donc c’est une communauté internationale qui a décidé de lutter contre le terrorisme qui avait pour base arrière l’Afghanistan.

 
Roselyne Febvre : Mais, justement, Jean-Marc Ayrault, le patron des socialistes à l’Assemblée, demandait, « Pourquoi on n’emploie pas le mot ‘guerre’ puisque les faits montrent bien…

Hervé Morin : Il y a des actes militaires, des opérations militaires…

 
Roselyne Febvre : D’ailleurs le chef des armées le reconnaît, puisqu’il dit, « Le 24 août la France conduit des actions de guerre »…

Hervé Morin : C’est ce que je viens de vous dire.

 
Roselyne Febvre : Donc vous avez déclaré lors de cette commission qu’il n’y avait pas d’autre choix que de réussir en Afghanistan. Ça veut dire « réussir » à quoi ? Ça veut dire éradiquer le terrorisme (qui prendra sans doute du temps) ? Eradiquer les talibans ? Instaurer une démocratie ? Quel est, finalement, l’objectif précis des Alliés en Afghanistan ?

Hervé Morin : Je voudrais vous rappeler d’où on vient. Le régime des talibans (1996-2001). Le régime des talibans, c’est la négation même des Droits de l’homme. C’est la négation absolue des Droits de la femme. Femmes lapidées sur les terrains de football au moment des mi-temps. C’est la négation, même, de la civilisation et de la culture afghane. C’est la destruction des bouddhas bamiyans. C’est l’interdiction de la culture. C’est la négation même de toutes les valeurs que nous portons et que porte la communauté internationale. Et c’est aussi la base arrière du terrorisme mondial et d’Al-Qaida. Puis-je vous rappeler, aussi, qu’il n’y a pas eu que les attentats du 11 septembre 2001 à New York. Il y a eu Madrid. Il y a eu Londres. Il y a aussi Bali. Il y a aussi Casablanca. Il y a aussi Alger. Bref, le monde entier est sous la menace terroriste. Et la décision de la communauté internationale c’est celle-là : c’est de lutter contre le terrorisme. Donc c’est un combat nécessaire. Parce que c’est une vraie menace. Et c’est une cause juste parce que c’est la cause des Droits de l’homme. On ne défend pas les Droits de l’homme d’un côté…

 
 Roselyne Febvre : Mais il y a des problèmes avec les Droits de l’Homme dans d’autres pays aussi…

Hervé Morin : Oui, j’entends bien. Mais ce que je dis à ce qui contestent ce que nous faisons en Afghanistan, qu’il n’y a pas de Droits de l’homme à géométrie variable. Il n’y a pas la défense des Droits de l’Homme quand la flamme olympique passe à Paris d’une part, et d’autre part la défense des Droits de l’homme quand on est en Afghanistan qui sera sous un autre regard. La défense des Droits de l’homme, c’est un combat universel et général.

 
Roselyne Febvre : Alors quelles sont, d’après vous, les chances des Alliés de réussir dans ce conflit, sachant que les russes et les anglais s’y sont cassés les dents il y a un siècle et que personne n’a jamais gagné en Afghanistan ?

Hervé Morin : C’est bien la question. C’est que, depuis un an, la France a demandé à l’OTAN de modifier sa stratégie sur un ensemble de points : mieux coordonner l’ensemble de l’action civile (il y a désormais un coordinateur chargé de cela).

Deuxièmement, nous avons demandé et obtenu que nous nous engagions dans le processus dit d’afghanisation, c'est-à-dire de transfert des responsabilités de sécurité à l’Afghanistan. Que faisons-nous pour cela ? Nous formons progressivement, une armée, une police.

Je vais vous donner des chiffres : l’armée, il faut le reconnaître, avance beaucoup mieux que la formation de la police…

 
Roselyne Febvre : Mais il n’existait pas d’armée en Afghanistan comme il en existait une en Irak…

Hervé Morin : C’était 20 000 hommes. Aujourd’hui c’est 50 000 hommes. L’objectif c’est d’arriver à 120 000 hommes. Nous avons mené des programmes et nous menons des programmes de ce que nous appelons les OMLT. C'est-à-dire que l’on intègre des officiers et des sous-officiers français et des autres pays dans les compagnies afghanes pour les former, pour les transformer de guerriers en soldats. Et tout cela progresse.

 
Roselyne Febvre : Mais ça va prendre un temps fou…

Hervé Morin : Ça fait quatre fois que je vais en Afghanistan et les militaires me disent que ça progresse. Deuxième action : nous formons les officiers afghans.

 
Roselyne Febvre : Il parait que ce n’est pas une sinécure…

Hervé Morin : Je suis désolé de vous dire que les officiers français qui forment les officiers afghans nous disent exactement le contraire. Nous en avons formé 5 000.

Troisième action : nous avons créé et nous sommes en train de créer avec les allemands, une école de la logistique à Kaboul.

Quatrième action : nous sommes en train de former des forces spéciales, des commandos afghans, avec les américains, et c’est pour cela que nous avons un ensemble de forces spéciales qui sont sur le terrain pour leur apprendre le métier.

Bref, nous avons un travail qui est de créer les conditions pour que les afghans – régime élu démocratiquement en 2003…

 
Roselyne Febvre : Mais ça va prendre combien de temps ?

Hervé Morin : Ça va prendre le temps nécessaire. Parce qu’un pays qui a connu 30 ans ou 40 ans de guerre ne se reconstruit pas en quelques semaines ou en quelques mois. C’est un long travail. Et ce travail là nous allons en voir les fruits maintenant.

 
Roselyne Febvre : Mais au prix de quoi ?

Hervé Morin : Laissez-moi finir. Depuis hier, Kaboul est désormais dans les mains de l’armée nationale afghane, qui assure la sécurité du centre de la ville. Progressivement, c’est le district de Kaboul qui va être transféré aux afghans. Et la vallée d’Uzbeen, où nous avons connu notre drame, doit être transféré au cours de l’année 2009 à l’armée nationale afghane.

 
Roselyne Febvre : Mais les talibans ne sont-ils à une quarantaine de kilomètres de Kaboul ?

Hervé Morin : Quand vous connaissez la géographie afghane, les kilomètres n’ont pas la même signification que chez nous. Vous êtes à 40 kilomètres de Kaboul et vous êtes en pleine montagne.

 
Roselyne Febvre : Alors, vous parliez d’afghanisation. C’est un terme qui signifie un transfert progressif des compétences militaires et sécuritaires à l’armée afghane et à la police. Mais c’était un terme qui était employé aussi au Vietnam. Richard Nixon avait tenu ce discours au sujet de la « Vietnamisation » dans les années 1960. Et ça a été suivi quelques mois, voire un an après, par un retrait de plusieurs milliers d’hommes (et c’est vraie que la guerre du Vietnam s’est soldé par une victoire de l’ennemi). Est-ce qu’on ne peut pas se dire, au vu de l’histoire, qu’il risque de se passer la même chose en Afghanistan ?

Hervé Morin : Vous faites des assimilations un peu curieuses si je puis me permettre. Parce que, entre une guerre coloniale, et des forces qui sont présentes en vertu d’une résolution des Nations unies…

 
Roselyne Febvre : Mais est-ce qu’elles ne sont pas vécues comme des forces d’occupation par la population ?

Hervé Morin : Non. Le risque existe toujours que, progressivement, les forces soient vécues comme cela. Mais le Président Karzai lui-même me faisait cette observation : « Si vous étiez vécus comme des forces d’occupation – et les soviétiques ont compris ce que cela voulait dire – vous ne resteriez pas six mois. » Donc il y a des progrès. Je vais vous donner quelques chiffres…

 
Roselyne Febvre : Mais il y a des bavures…

Hervé Morin : Il y a des bavures. C’est pour cela que nous avons des consignes extrêmement précises, extrêmement directives, sur les conditions de l’engagement des moyens aériens pour soutenir les forces au sol. Mais il y a quand même toute une série de progrès qu’il ne faut pas négliger. Aujourd’hui, 6 000 000 d’enfants sont scolarisés en Afghanistan. Les jeunes filles sont scolarisées. 80% des afghans ont accès à la santé (c’était moins de 8% il y a 7 ans). Nous avons construit 4 000 kilomètres de routes (il y avait moins de 50 kilomètres de routes en 2001). Donc les choses avancent. Elles n’avancent probablement pas assez vite. Mais vous ne pouvez pas assurer la reconstruction et le développement d’un pays si d’abord le pays n’est pas en paix et en sécurité. Donc il faut à la fois des actions de développement. Ça ne peut pas être qu’une solution militaire : ça doit être une solution globale. Et cette solution globale passe par la pacification des vallées, par le transfert progressif de la sécurité à l’Afghanistan…

 
Roselyne Febvre : « Pacification » c’était un terme employé aussi pendant la guerre d’Algérie…

Hervé Morin : La guerre d’Algérie c’est une guerre coloniale. Là, on n’est pas dans un schéma colonial.

 
Roselyne Febvre : Donc vous contestez toujours ces analogies avec l’Algérie ou le Vietnam ?

Hervé Morin : Je demande à ce qui disent qu’il faut changer de stratégie, pourquoi ? Pour quoi faire ?

 
Roselyne Febvre : Est-ce que la stratégie est la bonne aujourd’hui ?

Hervé Morin : Qu’est-ce qu’on peut faire ? Quelles sont les autres solutions ? Il y a, à la fois, des actions en termes de développement. Je me permets de vous signaler que c’est la France qui est à l’origine de la Conférence de Paris qui a permis d’engager 20 milliards de dollars de promesses pour le développement et la reconstruction de l’Afghanistan. C’est la France qui a demandé que l’on engage le transfert progressif des responsabilités sécuritaires aux institutions afghanes. Et c’est la France qui considère, aussi, que cela passe d’abord par la sécurité de l’Afghanistan assurée par les 39 pays de la communauté internationale.

 
Roselyne Febvre : Beaucoup de députés, lors de cette audition, ont montré leur inquiétude sur, effectivement, cette stratégie et sur les objectifs. Est-ce que la France sait quel est son objectif avec les alliés ? Est-ce qu’il y a une stratégie, sachant que les moyens – on l’a vu avec l’embuscade du 18 août – montrent une certaine faiblesse de l’armée française ?

Hervé Morin : La stratégie c’est, comme je viens de le dire, donner un maximum de stabilité à l’Afghanistan pour permettre la reconstruction du pays avec, comme objectif, que, progressivement, à travers de l’expérience que nous menons à Kaboul, nous soyons en mesure de donner à l’Afghanistan les clés de sa propre souveraineté.

 
Roselyne Febvre : Mais est-ce que l’afghanisation, au fond, n’est pas la stratégie de retrait ?

Hervé Morin : C’est mettre en place la formation puis le transfert. C’est mettre en place les conditions pour qu’un jour la communauté internationale puisse se retirer, en effet.

 
Roselyne Febvre : Dominique de Villepin expliquait dans une interview il y a quelques jours, que toute intervention militaire comportait un risque d’enlisement. Est-ce que il y a un risque d’enlisement en Afghanistan ?

Hervé Morin : J’ai le souvenir d’un Dominique de Villepin qui expliquait que l’Irak et l’Afghanistan n’était pas le même combat. Et j’entends encore ses mots, lorsqu’il était Premier ministre, et disait que l’Afghanistan était une cause juste et un combat juste. Je ne sais pas ce qui a changé entre 2006 et 2008.

  
Roselyne Febvre : Il a également rappelé qu’il ne fallait pas céder à la tentation idéologique qui a été celle des américains en Irak.

Hervé Morin : J’ai beaucoup d’amitié pour Dominique de Villepin. Mais qu’est-ce qui a changé entre 2006 et 2008 ? Qu’est-ce qui fait qu’en 2006 c’était un combat juste (ou une « cause juste », pour reprendre ses mots) et qu’en 2008 il dise le contraire.

 
Roselyne Febvre : Il explique également qu’il faut fixer un calendrier secret pour un retrait.

Hervé Morin : J’observe, seulement, que je n’ai jamais trouvé de calendrier secret alors que la France est présente depuis 2001, sur une décision conjointe de Jacques Chirac (alors Président de la République) et de Lionel Jospin (alors Premier ministre). Il y avait un consensus national sur notre implication en Afghanistan. Mais je n’ai pas connu de calendrier secret. Pour prendre un autre théâtre où nos forces sont présentes, je n’ai pas le sentiment qu’il y a un calendrier secret de retrait de nos forces au Liban (qui ont été renforcées en 2006 dans le cadre de ce qu’on appelle la Finule 2.

 
Roselyne Febvre : Très bien. On va se retrouver donc dans quelques minutes, après le journal. On va continuer à parler de l’Afghanistan et, notamment, de ce qui s’est passé le 18 août : cette embuscade qui a coûté la vie à 10 soldats français et a fait plus de 20 blessés. Je crois, d’ailleurs, que vous retournerez avec les familles le 11 septembre…

Hervé Morin : Oui, je crois que nous y serons le 12 et le 13 septembre.
 

Roselyne Febvre : Monsieur le Ministre, on va passer aux faits maintenant et aux questions posées par l’embuscade du 18 août qui a tué 10 soldats français, et qui en a blessé 21. De l’aveu même du patron des troupes françaises, il y aurait eu excès de confiance. Est-ce que c’est ainsi, avec ces mêmes mots, que vous qualifieriez ce qui s’est, donc passé, le 18 août ?

Hervé Morin – Je crois qu’il faut voir le contexte. Le contexte ce sont des missions qui partent tous les jours, des camps de base et qui sont chargées, à la fois, de créer les conditions du dialogue, et de la restauration de la sécurité dans la vallée. Donc, chaque jour, la mission part.

Nous avions repris cette vallée le 8 août. La vallée d’Uzbeen se situe dans le district de Surobi. Comme nous avons repris le commandement de la Région Centre après les italiens, nous avons repris le contrôle de ce district. Donc, depuis le 8 août, les français, après les italiens, assuraient des missions de reconnaissance, de prise en compte de la vallée. Bref de l’environnement qui sera le leur pendant plusieurs mois. Cette mission avait commencé le 15 août. C’était une mission sur trois jours qui consistait à arriver, progressivement, à un certain nombre de points. La reconnaissance de ce col était parmi ces points pour apprécier l’environnement dans lequel nos forces vont ensuite créer les conditions du dialogue, voir quelles sont les opérations civiles ou militaires que l’on peut mener avec les villages (de construction d’écoles, de rétablissement d’un certain nombre de choses).

Ce n’était pas une balade. Mais, quand vous menez des missions tous les jours, même si vous savez qu’il y a un risque, même si vous savez que chaque jour vous pouvez être accroché, que ce sont des opérations dangereuses, vous êtes dans le travail quotidien d’une mission extrêmement dangereuse et sur laquelle on ne peut pas parler d’excès de confiance. Le risque zéro n’existe pas. Vous pouvez toujours mettre tous les moyens technologiques de la terre. Le risque zéro, lorsque vous menez une opération militaire n’existe pas. D’autant plus que vous êtes dans un environnement où vous pouvez vous cacher, avec la montagne, etc. Donc on peut mettre tous les moyens que l’on veut. On peut améliorer la connaissance. On peut améliorer le renseignement. On peut déployer des moyens technologiques complémentaires. Mais face au contexte qui est celui d’Afghanistan, vous ne pourrez jamais être sur le risque zéro.

 
Roselyne Febvre : Mais vous êtes quand même en train d’expliquer là qu’il y a eu là un moment où l’on n’a pas pris totalement la mesure du danger.

Hervé Morin : Non, je ne dis pas ça. Je dis que vous menez des missions tous les jours. Il y a environ entre 100 à 150 missions qui partent chaque jour en Afghanistan. Donc, ces missions que les soldats assurent pendant plusieurs mois, les amènent, forcément [à prendre des risques]. La veille ça s’est bien passé. Pourquoi le lendemain ça se passerait mal ? Vous voyez bien quel est le contexte dans lequel on se situe, où, progressivement, on appréhende une vallée, on prend progressivement contact avec la population. Quand la veille ça s’est bien passé, on se dit que, à priori, ça va bien se passer le lendemain aussi.

 
Roselyne Febvre : Surtout sur un terrain où un jour un homme est un berger et le lendemain il est peut-être un taliban.

Hervé Morin : Oui, tout ça existe.

 
Roselyne Febvre : Le Canard Enchaîné a fait des révélations cette semaine - et vous les avez démenties – notamment au sujet de quatre militaires qui auraient été fait prisonniers lors de cette embuscade puis exécutés.

Hervé Morin : Sacrifiés. Oui, c’est horrible.

 
Roselyne Febvre : Des sources du journaliste du Canard Enchainé mais à France 24 nous avons eu aussi des sources qui confirment ces informations.

Hervé Morin : Ecoutez, j’ai demandé au Chef d’état-major des armées de reconstruire la totalité de cette opération, de cette mission, et de redonner les éléments point par point. L’état major a passé le week-end à interroger tous les soldats qui ont participé à l’opération. Nous avons repris l’ensemble des documents, des ordres, des documents écrits qui ont pu être donnés pendant toute cette mission, et pendant les combats extrêmement violents.

 
Roselyne Febvre : Est-ce que certains soldats ont été égorgés ?

Hervé Morin : Je termine. Nous avons mené ce travail là parce que nous voulions, comme l’a demandé le Président de la République, ensuite en tirer des conclusions et des conséquences. Et ce travail que nous avons mené nous permet d’avoir aujourd’hui, j’allais dire, le « film » de ces combats. Jamais, aucun soldat n’a évoqué l’idée de soldats français prisonniers ni « sacrifiés » pour reprendre votre mot. Au-delà du côté sordide…

 
Roselyne Febvre : Est-ce qu’ils ont été égorgés ?

Hervé Morin : Il y a des choses qui sont du domaine de l’intime, qui ont concerné notamment un soldat…

 
Roselyne Febvre : Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Hervé Morin : Je ne dirais rien d’autre puisque la famille…

 
Roselyne Febvre : Est-ce qu’il a été mutilé ?

Hervé Morin : Nous avons fait un examen médical sur chaque corps. Cet examen médical a clairement permis de comprendre dans quelles conditions nos soldats sont morts. Pour le soldat sur lequel nous avons eu un doute nous avons évoqué cela avec la famille, des examens complémentaires ont été menés, la famille a eu les éléments qu’elle souhaitait avoir (c’est moi-même qui leur ai donné ces éléments). Et la famille m’a demandé une chose : que les choses restent du domaine de l’intime.

 
Roselyne Febvre : Donc ce sera une information privée…

Hervé Morin : Est-ce qu’on peut respecter aussi la douleur des familles qui ont été concernées ?

 
Roselyne Febvre : Donc ça veut dire qu’il y a eu des sacrifiés, des sacrifices …

Hervé Morin : Non ! Il y a eu des actes militaires qui ont été menés, avec des soldats qui sont morts pendants ces opérations militaires. Il n’y a pas eu de prisonniers, de sacrifiés, de crucifiés…

 
Roselyne Febvre : Est-ce que ça veut dire qu’ils ont été sacrifiés après leur mort ?

Hervé Morin : Je n’en sais rien.

 
Roselyne Febvre : On a le sentiment que de toute façon ça restera secret et que vous n’en direz pas plus.

Hervé Morin : Je voudrais savoir quel est le sens précis des choses. J’ai eu en face dix familles. J’ai rencontré très longuement les familles. J’ai partagé leur douleur et leur peine. Nous avons des examens médicaux sur chacun des soldats qui sont morts. On peut aussi respecter le malheur des familles.

 
Roselyne Febvre : Donc c’est à la demande des familles ?

Hervé Morin : A la demande d’une famille.

 
Roselyne Febvre : Donc on ne saura pas ce qui s’est passé. Autre rumeur : on dit que l’interprète aurait disparu quelques heures avant l’embuscade. Est-ce que vous pouvez nous confirmer ces informations ?

Hervé Morin : C’est toujours facile de reconstruire les films et de dire…

 
Roselyne Febvre : C’est important…

Hervé Morin : La seule chose c’est que l’interprète en question était avec nos forces et qu’il est mort au moment des combats.

 
Roselyne Febvre : Mais est-il vrai qu’il a disparu pendant au moins deux heures ?

Hervé Morin : J’en sais rien. Ce que je sais c’est qu’il est mort pendant les combats. Il faut bien voir que, dans ces missions, vous êtes au contact de la population. Vous leur parlez, vous allez voir les chefs des villages, vous leur indiquez que demain vous allez revenir. Vous essayez de créer les conditions pour que, à terme vous puissiez pacifier une vallée. Donc vous n’êtes pas à l’abri qu’une partie des habitants avec lesquels vous parlez, joue un double jeu. Vous disiez vous-même qu’un berger pouvait se transformer en taliban. Ce que je sais sur cet homme, l’interprète en question, est qu’il est mort pendant les combats. Donc, s’il a donné la mission française, je ne resterais pas sur place.

 

Roselyne Febvre : Est-ce que le fait que ces français ont été attaqués reflète le fait que le Président de la République ait choisi d’envoyer 700 hommes en plus ou ce sont, finalement, des combattants qui ne regardent pas ce genre de stratégie ?

Hervé Morin : Le Président de la République a décidé d’envoyer des moyens supplémentaires. Mais il n’y a pas que la France. L’Espagne a accentué son effort.

 
Roselyne Febvre : Mais ça a été quelques jours après l’annonce…

Hervé Morin : Beaucoup de pays ont accentué leur effort. Pourquoi ? Parce que, si,un jour, nous voulons nous retirer d’Afghanistan, si un jour nous voulons faire en sorte que l’Afghanistan ait les moyens d’assurer sa propre souveraineté et sa propre sécurité, il faut faire l’effort nécessaire. Je me permets de vous signaler que les deux candidats à l’élection présidentielle américaine, McCain et Obama, tiennent aussi le même discours. Je me permets de vous signaler que les 25 pays de l’Union européenne qui sont au sein de l’alliance qui participe à cette opération de stabilisation et de sécurisation, considèrent qu’aujourd’hui nous devons continuer l’effort. Donc, qu’ils soient de gauche ou de droite, cet effort là nous devons le continuer. Pour une raison simple : nous n’avons pas le droit de perdre. Nous n’avons pas d’autre solution que celle de permettre, progressivement, à l’Afghanistan de prendre en main sa sécurité après les efforts que nous aurons effectués.

 
Roselyne Febvre : En on a bien compris que ce n’est pas seulement l’option militaire…

Hervé Morin : Et d’ailleurs c’est nous qui avons porté cette stratégie globale. Nous l’avons tellement portée que nous avons fait la Conférence de Paris et que 20 milliards de dollars de promesses de dons ont été effectués pour la reconstruction de l’Afghanistan.

 
Roselyne Febvre : Donc, on l’a bien compris : pas de retrait et la France est engagée comme 25 pays sur 27. En revanche, les question qui se posent, c’ est celle des moyens des militaires français sur place. Autre révélation du Canard Enchaîné : les deux hélicoptères français qui auraient pu mener une opération de reconnaissance étaient indisponibles.

Hervé Morin : Non. Ils étaient tout à fait disponibles.

 
Roselyne Febvre : Ils étaient au service, parait-il, du Président Karzai.

Hervé Morin : Ils étaient sur une mission. Il y avait deux hélicoptères américains. On nous a expliqué aussi qu’il y avait eu aussi, trois jours avant, des tirs fratricides, que les afghans de l’OTAN avaient tiré sur nos propres troupes, et tout ça, que c’est pas grave et qu’on continue. Il faut comprendre les choses.

 
Roselyne Febvre : Deux hélicoptères c’est pas beaucoup…

Hervé Morin : Il y a ceux qui écrivent les choses et il y a ceux qui savent quels sont les moyens militaires dont nous avons besoin. Je prends l’exemple des avions, des hélicoptères. Les troupes ont fait l’objet des attaques. Vingt minutes après, ils ont demandé le soutien aérien. Le soutien aérien est arrivé dix minutes après leur demande. Mais les forces étaient tellement imbriquées, les afghans étaient tellement proches des troupes françaises, que le risque était grand qu’il y ait des dégâts collatéraux. Donc, dans un premier temps, les avions de l’OTAN, des avions A10 américains, n’ont pas pu délivrer leurs armes puisque le risque était trop important pour les troupes françaises. Ils l’ont fait quand les choses ont été possibles. Même chose pour les hélicoptères. Pourquoi nous avons mis, comme certains l’ont dit, « trop » de temps pour venir au secours des soldats blessés ? Parce que vous ne pouvez pas poser un hélicoptère tant que vous n’avez pas sécurisé la zone. Dans un premier temps, quand les hélicoptères américains sont arrivés pour essayer de venir au secours des soldats blessés, ils n’ont pas pu se poser. Donc il a fallu d’abord sécuriser ce que l’on appelle une « zone de posée » pour qu’ensuite on puisse, progressivement, à la fois ravitailler nos forces et, au même temps, porter secours aux soldats blessés.

 
Roselyne Febvre : Mais est-ce que deux hélicoptères, tout de même, pour mille…

Hervé Morin
: Non, mais, c’est deux hélicoptères français. Il n’y a pas que des hélicoptères français. Ce qu’il faut voir c’est que, jusqu’ alors, les forces de l’Alliance étaient soumises d’abord et avant tout à des menaces liées aux engins explosifs improvisés, aux attentats suicides, et à des escarmouches plus ou moins montées. Aujourd’hui, les talibans (malheureusement nous avons fait l’objet) sont capables de mener des opérations militaires beaucoup plus organisées. Les américains ont connu la même chose il y a à peu près un mois et les forces française l’ont connu dans la vallée d’Uzbeen. Donc, à travers de cette opération militaire, nous allons faire – comme l’a demandé le Président de la République – un retour d’expérience et en tirer les conséquences pour ensuite lui proposer un certain nombre de moyens. Mais j’insiste là-dessus : penser que la supériorité technologique suffit pour permettre le risque zéro, ça n’existe pas. D’ailleurs, s’il fallait, malheureusement, en avoir un exemple, c’est la supériorité technologique américaine incontestable, où tous les moyens sont sur place, et où les américains ont malheureusement perdu…

 
Roselyne Febvre : Vous dites « On va tirer les expériences de ce qui s’est passé ». Est-ce que vous allez proposer au Président de la République d’envoyer des forces spéciales en Afghanistan ?

Hervé Morin : Ecoutez, nous travaillons là-dessus depuis deux jours. Je ferai des propositions au Président de la République la semaine prochaine avec toute une série de moyens complémentaires, qui sont des moyens de reconnaissance, des moyens d’observation, des moyens aéroportés. Tout le monde sait très bien que l’Alliance manque d’hélicoptères depuis 2001.

 
Roselyne Febvre : Pourquoi vous ne mettez pas les fameux hélicoptères Tigre ?

Hervé Morin : Ils viennent d’arriver dans les forces. Pendant au moins six mois ou un an, il faut que ces hélicoptères fassent l’objet d’expérimentations tactiques, et que l’on puisse mener l’ensemble des expérimentations avant de les envoyer. On a d’autres hélicoptères…

 
Roselyne Febvre : Donc c’est pas prêt…

Hervé Morin : … d’autres hélicoptères qui peuvent mener des opérations (certes avec moins de technologie). Il ne faut pas penser que c’est forcément en mettant des moyens technologiques complémentaires que l’on réglera la question. Parce que, face à des talibans qui surgissent de la montagne, qui sont cachés dans la montagne, vous pouvez mettre tous les moyens que vous voulez mais vous ne réglerez pas pour autant les choses.

  
Roselyne Febvre : Justement, les forces spéciales, si elles étaient envoyées, parce que Jacques Chirac les avait supprimées, les avait retirées ce serait pour le renseignement ou pour clairement raser les barbes des talibans ?

Hervé Morin : Les forces spéciales peuvent mener des opérations sur le spectre militaire total. Elles peuvent faire de la reconnaissance, de l’anticipation, de l’observation, mener des actions en profondeur… Donc c’est pour cette raison que cela fait partie des hypothèses sur lesquelles nous travaillons.

 
Roselyne Febvre : Vous disiez que le renseignement c’est important…

Hervé Morin : Le renseignement humain est important. Parce que l’environnement géographique ne permet pas d’avoir une connaissance parfaite par des moyens d’observation (caméra, avion, etc.). D’ailleurs, les équipages de nos propres avions nous disent que l’on ne voit pas les talibans lorsqu’ils ne bougent pas.

 
Roselyne Febvre : Est-ce que vous reconnaissez aujourd’hui que c’était peut-être une erreur de redéfinir la stratégie de l’armée (plus de renseignement et moins de moyens technologiques) ?

Hervé Morin : Non. Parce que la reforme que nous menons maintenant concerne, d’une part, les moyens budgétaires (je me permets de vous signaler que, en dépit du contexte budgétaire extrêmement difficile dans lequel se situe la France, le budget de la défense sera une des priorités) et, d’autre part, que nous sommes capables de financer des équipements et nous serons capables de consacrer 2 milliards d’euros supplémentaires à l’équipement des forces.

Merci, Hervé Morin, d’avoir été l’invité de Politique. Tout de suite les Infos sur France 24. Merci.

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