Dernière modification : 22/09/2008 

- Christine Lagarde - Finance


Christine Lagarde, ministre de l'Économie
Roselyne Febvre reçoit Christine Lagarde, ministre de l'Économie, de l’industrie et de l'emploi, qui s'exprime sur les derniers développements de la crise financière aux États-Unis et ses répercussions sur l'économie française.( Partie2/2)

Retrouvez la première partie de Politiques avec Marine Le Pen, vice-présidente du Front national, en cliquant ici.

 

 

 

 

Roselyne FEVBRE.- Bienvenue dans "Politiques" avec Christine Lagarde, ministre de l'Economie. Merci d'avoir accepté notre invitation.

Alors, lundi noir cette semaine, après la faillite de Lehman Brothers, fleuron de Wall Street quatrième banque des Etats-Unis, panique sur les places boursières mondiales qui ont plongé, et puis le sauvetage, inattendu, de l'assureur mondial AIG.

Alan Greenspan, l'ancien président de la Réserve fédérale, a déclaré ce cette crise financière était la plus grave depuis 50 ans, et qu'il n'avait jamais rien vu de tel. Partagez-vous cette analyse ? Partagez-vous ce pessimisme ?

Christine LAGARDE.- J'ai un tout peu de réserve à l'égard des commentaires d'Alan Greenspan car je rappelle qu'il était lui-même patron de la Banque fédérale, et donc qu'il était en situation de prendre un certain nombre de décisions. Je pense qu'il aurait pu à l'époque prendre d'autres décisions.

Roselyne FEVBRE.- Vous lui imputez la responsabilité avec des taux extrêmement bas ?

Christine LAGARDE.- Non, non, les responsabilités, il faudra à un certain moment, une fois que la tourmente, les turbulences seront passées, s'interroger sérieusement sur les responsabilités. C'est un débat indispensable qui permettra à la finance internationale et aux marchés financiers de mieux se réguler, de mieux s'organiser, de mieux se superviser. Je pense qu'Alan Greenspan est un peu mal venu aujourd'hui de tirer des conclusions qui sont un peu, quelque part quand même, le solde d'années particulièrement souples dans certains domaines, et en particulier qui ont permis des masses de liquidités considérables sur les marchés.

Ceci étant dit sur Alan Greenspan, nous venons de traverser une période de très très fortes turbulences au cours des trois derniers jours. Les choses je l'espère, vont se stabiliser aujourd'hui compte tenu de la décision prise par la Fed américaine et du travail fait par le Trésor américain dans ce domaine. Cependant, on est face à une transformation des marchés financiers, du rôle des acteurs financiers, du rôle des superviseurs financiers, des marchés financiers et monétaires, et je crois que les initiatives européennes que nous avons engagées pendant le week-end à Nice lors du sommet Ecofin…

Roselyne FEVBRE.- On va en parler.

Christine LAGARDE.- …viennent à point nommé.

Roselyne FEVBRE.- Justement, on va parler de ce qui s'est passé. La bouée de sauvetage du Trésor américain, 85 milliards de dollars pour sauver AIG, le numéro un de l'assurance, le Trésor américain qui n'avait pas bougé le petit doigt pour Lehman Brothers… On ne comprend donc plus vraiment la politique du gouvernement américain qui ne voulait pas taxer le contribuable. Comment lisez-vous aujourd'hui cette nouvelle "politique de nationalisation" ?

Christine LAGARDE.- Ce n'est pas exactement une nationalisation. C'est la Fed, ce qui est d'ailleurs assez étonnant, qui fait un prêt à AIG, donc premier assureur américain, à un taux d'intérêts assez élevé d'ailleurs, de 85 milliards de dollars. En contrepartie, une espèce de gage est prise sur les actions de l'assureur américain. C'est donc assez particulier comme mécanisme et même assez étonnant d'ailleurs de voir que la Fed prête à une compagnie d'assurances. Ces dernières, normalement, au contraire, collectent de l'épargne et gèrent cette épargne en achetant des actifs, en particulier des actifs sûrs à mettre en face des engagements de long terme qu'elles souscrivent au titre des assurances. Cette espèce de mécanisme est donc très très curieux.

Ce qui s'est passé aujourd'hui, c'est que les autorités américaines, à la fois le Trésor et la Federal Reserve, ont considéré que le risque était trop important s'il n'y avait pas d'implication directe des autorités sous forme de ce prêt.

Roselyne FEVBRE.- On se rend compte qu'aujourd'hui, ce sont les limites du capitalisme, c'est-à-dire qu'on socialise les pertes. Or, ce n'est pas ceux qui ont des pertes qui devraient le payer ? C'est ce pragmatisme américain, mais aussi quand on parle de moralisation de l'économie -ce que dit Nicolas Sarkozy- aujourd'hui, on en revient toujours au même schéma.

Christine LAGARDE.- Le principe selon lequel ceux qui ont pris des risques doivent en supporter le coût s'est parfaitement appliqué dans le Chapter Eleven de Lehman Brothers.

Concernant AIG, le risque était sans doute trop important pour que les autorités américaines de manière extrêmement pragmatique ne prennent pas cette décision. Et puis je crois que l'histoire ne s'arrêtera pas là. Les autorités américaines vont certainement maintenant examiner avec un peu plus de sérénité, puisque maintenant elles se sont données du temps finalement, la situation interne du groupe AIG pour voir ce qu'il doit en advenir.

Roselyne FEVBRE.- On va parler de la situation en France. Depuis quelques jours, vous tenez des propos plutôt rassurants. Vous dites qu'il n'y aura pas de contagion, pas d'effet domino en France. Pouvez-vous réaffirmer que les banques commerciales françaises ne seront pas affectées sachant qu'elles ont déjà perdu 17 Md€, sans compter Lehman Brothers et AIG ?

Christine LAGARDE.- L'effet de Lehman Brothers ne sera pas un effet important. L'exposition des banques françaises, nous l'avons vérifié avec les autorités bancaires, est faible et je ne crains pas un effet très négatif des suites de Lehman Brothers.

Premier point.

Deuxièmement, il faut savoir que les banques Françaises fonctionnent de manière très différente. On n'a pas sur le marché français des banques d'affaires et d'investissements aussi développées que sur le marché américain. Les banques françaises ont une activité plus diversifiée, elles continuent à faire le vrai métier de banquier consistant à faire des prêts aux entreprises, aux ménages et à avoir ce type de gestion de l'argent.

Elles ont beaucoup moins cette activité de banque d'affaires qui a consisté à créer parfois des marchés à caractère artificiel. Il faut admettre la réalité.

Roselyne FEVBRE.- Quand on y regarde de près, craignez-vous effectivement aujourd'hui, vous avez dit un "renchérissement du crédit" ? Les années folles sont finies ? Comment faire pour le contribuable qui déjà subit une baisse de son pouvoir d'achat ? Quelles mesures peut-on prendre ? Comment pouvez-vous, vous, inciter les banques ?

Christine LAGARDE.- Il y a plusieurs choses. Concernant le pouvoir d'achat, il faut bien regarder aujourd'hui que l'on a beaucoup subi les conséquences de la hausse du pétrole, de la hausse du cours des matières premières, qui a entraîné une inflation externe qui a fait augmenter les prix. Toute la politique que nous menons actuellement consiste à peser sur les prix, à faire jouer la concurrence entre les grands distributeurs, entre les fournisseurs et les distributeurs pour qu'ils négocient réellement les prix. C'est tout l'objet de la loi de modernisation de l'économie de cet été qui entre en vigueur maintenant et qui fait que, dans les supermarchés, les magasins, j'espère que la loi produira ses effets et que l'on aura vraiment une concurrence.

Je rappelle que concernant le prix à la pompe (ce qui intéresse les automobilistes), on a aussi une diminution du prix de l'essence et du gasoil significative correspondant à la baisse du prix du baril de pétrole.

Ces deux éléments sont en train de s'inverser, et je pense que l'on a assisté à une diminution de l'inflation au cours des mois à venir.

Point numéro un.

Sur le crédit, il est clair aujourd'hui que les banques entre elles, qui sont obligées de se refinancer, quand elles consentent du crédit aux particuliers ou aux entreprises, aujourd'hui, le coût de leur refinancement s'est renchéri par suite de tout ce qui se passe en ce moment. En effet, tout ce qui se passe en ce moment entraîne des phénomènes de défiance entre les banques. Elles hésitent à se prêter entre elles. Ce qui devient plus rare devient plus cher, et le coût de leur refinancement s'est élevé au cours des derniers mois. Il s'était un peu abaissé récemment et il est en train de remonter un peu.

Cela me fait dire que le crédit aux entreprises et aux particuliers par les banques, aujourd'hui, risque de se renchérir. C'est pourquoi la mesure que nous avons prise ce week-end, pardon d'y revenir, à l'occasion du conseil Ecofin, de mettre en place une ligne de crédit aux PME de 30 Md€ sur les quatre ans à venir avec 15 milliards disponibles dès maintenant et pendant l'année 2009 me paraît vraiment importante et opportune.

Roselyne FEVBRE.- Donc une mesure d'urgence sachant le temps qu'il faut pour prendre ce genre de disposition en temps normal.

Christine LAGARDE.- Oui.

Roselyne FEVBRE.- Aux Etats-Unis, ce sont effectivement les ménages qui "trinquent", qui sont surendettés. En Europe, et notamment en France, c'est l'Etat qui est endetté. En France, tout l'argent des impôts sur les revenus va dans le paiement des intérêts de la dette. Comment aujourd'hui, en France, l'Etat peut s'en sortir ?

Christine LAGARDE.- Je rappelle d'abord que l'on a un budget en cours de finalisation qui sera débattu devant le Parlement et qui prévoit que les dépenses de l'Etat n'augmenteront pas plus que l'inflation. C'est ce que l'on appelle notre "engagement 0 volume", c'est-à-dire qu'il n'y aura pas de dépenses supplémentaires. On augmente juste de l'inflation.

C'est la première mesure.

Par ailleurs, je rappelle que les prélèvements obligatoires, c'est-à-dire la somme des impôts et des charges, sont passés de 43,9 à 43,3, c'est-à-dire une légère baisse de l'année 2006 à l'année 2007. En 2008, on aura des prélèvements obligatoires qui seront stabilisés.

Dans un contexte où on a une inflation qui a été forte en 2008 et dont je pense qu'elle va commencer à sérieusement baisser maintenant, on a réussi à maintenir et à stabiliser les prélèvements obligatoires.

Cela veut dire des dépenses serrées et des recettes stabilisées. Dans ce contexte-là, clairement, nous poursuivons notre effort à la fois de maintien, voire de réduction du déficit public, ce à quoi on s'était engagés.

Roselyne FEVBRE.- L'objectif 2012 ne sera pas tenu. Zéro déficit en 2012, c'est intenable, c'est mission impossible !

Christine LAGARDE.- Il faut que l'on soit autour de 0. Je vous rappelle une chose. Dans les engagements pris vis-à-vis de nos partenaires européens, on a une trajectoire sur laquelle on s'engage. On dit qu'à telle échéance, on doit arriver à 0 ou autour de 0, et à un endettement de l'ordre de 60 % du PIB en l'état d'une croissance qui était à peu près à 2 %.

Quand on subit un contre coup de croissance pour les raisons évoquées tout à l'heure (choc extérieur, choc d'inflation, choc de change, choc financier), on est obligé de revoir à la baisse, et ce que l'on a décidé à nouveau ce week-end. C'est compliqué… On dit qu'on laisse les stabilisateurs automatiques. Cela veut dire que l'on n'est pas obligé de compenser par une diminution de dépenses la diminution des recettes résultant de la baisse de la croissance.

Roselyne FEVBRE.- Ne regrettez-vous pas les 10 milliards de baisse d'impôts aujourd'hui ?

Christine LAGARDE.- Sûrement pas !

Ce que vous appelez les baisse d'impôts, c'est les heures supplémentaires majorée sans charges sociales et sans impôt, les exonérations de droit de succession, en particulier pour les conjoints survivants, et les crédits d'impôt sur les intérêts d'emprunts pour l'acquisition de résidence principale. Je le regrette d'autant moins que cela vient à point nommé.

Aujourd'hui, certains me disent qu'il faudrait faire un plan de relance. Cela tombe à point nommé puisque les décisions prises en juillet 2007 s'appliquent sur l'année 2008 où on nous dit qu'il faut un plan de relance. Il est là. On met 7,7 Md€ dans l'économie. L'année prochaine en 2009, on injectera 10 Md€ dans l'économie…

Roselyne FEVBRE.- Vous appelez cela un plan de relance sachant que cet…

Christine LAGARDE.- …sous forme de pouvoir d'achat complémentaire.

Roselyne FEVBRE.- N'êtes-vous quand même pas à terme condamnée à lever à nouveau les impôts, c'est-à-dire accroître la pression fiscale parce que le manque de recettes fabrique le déficit ?

Christine LAGARDE.- C'est ce que je vous disais tout à l'heure. Les stabilisateurs automatiques, pardon de la technicité du terme, c'est entre les Européens, l'autorisation que l'on se donne, si on a moins d'impôts, de ne pas être obligés de compresser encore plus les dépenses de l'Etat dès lors que l'on continue notre plan d'amaigrissement. Je vous rappelle que, dans le cadre de ce que l'on appelle la "revue générale des politiques publiques", on essaie de faire mincir l'Etat pour tout simplement donner du muscle à la France.

Roselyne FEVBRE.- Est-ce assez ?

Christine LAGARDE.- Honnêtement, je crois que l'on a un effort budgétaire cette année et des contraintes qui sont jugées sérieuses par l'ensemble des opérateurs. On est tous conscients, au plan européen, compte tenu du ralentissement de la croissance, qu'on doit laisser jouer cette petite marge de manoeuvre.

Roselyne FEVBRE.- Vous avez privilégié la relance par la consommation. L'un des gros reproches fait à la politique de Nicolas Sarkozy, c'est de ne pas avoir assez aidé les entreprises, en témoigne d'ailleurs la balance commerciale. Comment relance-t-on aujourd'hui la compétitivité dans le contexte actuel ?

Christine LAGARDE.- Il y a un maître mot, et vous l'avez dit, c'est la compétitivité des entreprises. Aujourd'hui, la compétitivité s'exerce soit par les coûts du travail, soit par l'innovation.

Aujourd'hui, et depuis le 1er janvier 2008, la France est le pays le plus attractif en ce qui concerne le traitement fiscal de l'innovation. Si une entreprise aujourd'hui investit 100 en Recherche & Développement en France, elle reçoit en crédit d'impôts 30. Cela n'existe nulle part ailleurs en Europe.

Très clairement, c'est ce que nous disons aujourd'hui, et cela représente un engagement financier important.

Roselyne FEVBRE.- Pourquoi tant de gens partent travailler à l'étranger dans ce cas ?

Christine LAGARDE.- On parlait des entreprises. Je parle de la compétitivité des entreprises, et on le sait, cela reposera sur l'innovation. Pour encourager l'innovation, l'Etat dit aujourd'hui "vous mettez 100, je vous donne 30." Il n'y a pas plus incitatif dans un seul des pays de l'OCDE.

Roselyne FEVBRE.- Dernière question sur la croissance négative au second trimestre. Qui dit "pas de croissance" dit "retour du chômage". Aujourd'hui, cela vous inquiète-il ?

Christine LAGARDE.- Je rappelle que la croissance en 2008 sera positive. On passe son temps à se concentrer sur le deuxième trimestre qui a été mauvais, de – 0,3 %. La croissance pour 2008 sera autour de 1 %. La France est donc en croissance. Très clairement avec un ralentissement de croissance, on a inéluctablement une diminution des créations d'emploi. Quand il y a moins d'activité, les entreprises ralentissent la cadence, et nécessairement ne créent pas les emplois qu'elles auraient créés s'il y avait eu une forte croissance.

On a déjà un phénomène de stabilisation des créations d'emploi avec un chômage qui aujourd'hui est le plus bas depuis 1983. On tient toujours à 7,2 %.

On va voir ce que nous réservent les trimestres prochains en terme de chômage mais c'est mathématique et quasi logique : en cas de ralentissement de croissance, on a un ralentissement des créations d'emploi.

Roselyne FEVBRE.- Peut-être dernière question. A propos de la BCE, Nicolas Sarkozy a beaucoup critiqué la Banque centrale européenne en disant que Jean-Claude Trichet n'insistait pas sur la croissance, qu'il n'avait pas de vision politique. Aujourd'hui, l'histoire ne lui donne-t-elle pas raison ? Ne faut-il pas une vision politique pour éviter ce qui se passe aujourd'hui ?

Christine LAGARDE.- Ce qui s'est passé ce week-end à Nice était très important. Tous les Européens ont tiré un diagnostic commun de la crise, et ont décidé que quatre mesures fondamentales devaient être prises :

* les prêts par la Banque européenne d'investissement aux petites et moyennes entreprises,

* les stabilisateurs automatiques dont je parlais précédemment,

* la poursuite des réformes en cours,

* la stabilité financière au sein de l'Union européenne par toute une série de mesures très précises, techniques et détaillées.

Aujourd'hui, je considère, compte tenu de l'approche collective que nous avons consistant à inclure d'ailleurs les partenaires sociaux et de nombreux acteurs de la société dite "civile", que l'on met Jean-Claude Trichet en mesure d'aborder une politique monétaire de façon très concertée avec nous.

Roselyne FEVBRE.- Merci beaucoup Madame la Ministre d'être passée sur le plateau de France 24.

A plus tard.

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