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Dernière modification : 03/10/2008 

- BCE - Europe - Jean-Claude Trichet - Récession


Jean-Claude Trichet, président de la BCE (partie 2)
Invité d'Ulysse Gosset pour le Talk de Paris, Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE), évoque la crise financière qui secoue les marchés mondiaux et les risques de récession dans la zone euro. (Partie 2/2)

Regardez la première partie du Talk de Paris en cliquant ici.

 

 M. Ulysse GOSSET.- Retour sur le plateau du "Talk de Paris" pour cette édition spéciale, avec notre invité en duplex de Francfort, Jean-Claude Trichet, le grand patron de la Banque Centrale Européenne.
Jean-Claude Trichet, vous avez entendu comme nous le Président, Nicolas Sarkozy, annoncer la fin d'un monde, la fin du capitalisme financier qui a provoqué, qui a contribué en tout cas, à la dérive de l'économie. Partagez-vous cette analyse ? Est-ce la fin d'un monde ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Je crois que nous vivons en effet un moment tout à fait exceptionnel, un moment grave, dans l'histoire économique, et dans l'histoire financière. Les événements que nous avons en face de nous sont probablement les plus graves pour les pays occidentaux depuis la Deuxième guerre mondiale.
Ceci dit, il faut bien voir que ce qui nous frappe beaucoup -et je le comprends parfaitement évidemment-, c'est que cela se passe chez nous mais il faut être ouvert au reste du monde. Les pays en développement ont connu des périodes extrêmement difficiles sur le plan économique et financier.
J'ai été moi-même président du club de Paris pendant dix ans à peu près, dans les années 80. La quasi totalité des pays émergeants d'Amérique latine, d'Afrique, du proche Orient et d'Europe centrale se sont retrouvés alors dans des situations absolument tragiques. Ce qui nous frappe, c'est donc un phénomène de très, très, très grande ampleur. Il ne faudrait quand même pas oublier que d'autre pays, d'autres économies, ont été aussi très durement frappés depuis la Deuxième guerre mondiale.
Ceci dit, ce sont des événements extrêmement importants et graves qui doivent nous conduire à en tirer absolument toutes les leçons sans complaisance, en ne donnant aucun privilégié d'extraterritorialité à qui que ce soit, à quelque institution que ce soit. Il ne faut pas que ceci se répète. C'est très, très, très important. Perseverare diabolicum. Il faut donc repasser en revue absolument tous les éléments du système financier mondial pour que cela ne se reproduise pas.


M. Ulysse GOSSET
.- Votre responsabilité est lourde. Vous êtes le gardien de l'euro. Je vous propose de revenir sur votre carrière avec ce portrait réalisé par l'une des journalistes de France 24, Valérie Gibelle( ?).

M. Ulysse GOSSET
.- Ces temps derniers, pas trop de temps pour lire de la poésie. Vous vous êtes réjoui ces dernières semaines de la réaction de l'Europe jusqu'à présent plutôt positive, "réjouissant", avez-vous dit. Comment réagissez-vous à ce que certains appellent aujourd'hui la "zizanie" ou même la "cacophonie européenne" à la veille du sommet réuni à l'Elysée par Nicolas Sarkozy ?
On a l'impression que c'est chacun pour soi quand on voit l'Irlande faire cavalier seul, et la France et l'Allemagne se disputer pour savoir ce que l'on doit faire en Europe


M. Jean-Claude TRICHET
.- Ce n'est pas mon analyse de la situation.
Je l'ai dit tout à l'heure, ce qu'on peut attendre, ce que nos concitoyens peuvent attendre dans une période de ce genre, c'est que chaque institution soit à la hauteur de ses responsabilités, dans le cadre évidemment institutionnel qui est celui de l'Europe. C'est ce que fait la Banque Centrale Européenne. Je me permets quand même de rappeler que nous avons été, que la Banque Centrale est intervenue la première sur la base d'une analyse, malheureusement juste, de la situation. Nous l'avons considérée exceptionnellement grave. Nous avons pris des décisions très importantes tout au long de la période en partant malheureusement de ce 9 août 2007.
En ce moment, que font les gouvernements européens ? Vous les avez cités, ce n'est pas la zizanie. Chacun se trouve en présence de problèmes. Ils ont à prendre leurs responsabilités.
Jusqu'à présent, j'ai vu les gouvernements européens, dans une circonstance extrêmement difficile, où nous-mêmes nous ne pouvions pas aider plus, parce que nous pouvons atténuer les problèmes de liquidité, mais nous ne pouvons pas nous adresser nous-mêmes, régler les problèmes lorsqu'ils sont plus graves que de simples problèmes de liquidité.
Les gouvernements, le gouvernement français, le gouvernement belge, le gouvernement Luxembourgeois, le gouvernement néerlandais, le gouvernement allemand, le gouvernement irlandais, ont pris des décisions, des décisions difficiles. C'est toujours très difficile, mais ils ont pris leurs responsabilités. Je suis donc au contraire non pas négatif mais positif.
Ceci dit, rien n'est facile. Il faut bien entendu essayer d'améliorer autant que possible l'ensemble de la situation en faisant en sorte que l'ensemble des intéressés puisse se coordonner le mieux possible mais leurs responsabilités sont individuelles, si je puis dire. On ne peut pas empêcher que les gouvernements des différents pays européens aient des responsabilités chacun dans leur pays et chacun avec leur parlement. Nous ne sommes pas les Etats-Unis. Nous n'avons pas un gouvernement fédéral et un budget fédéral.

M. Ulysse GOSSET.- Etes-vous tout de même favorable à une réaction commune des Européens face à la crise ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- D'abord, les Européens, fort heureusement, ont une Banque Centrale Européenne, en tout cas ceux de la zone euro, et qui a pris des décisions communes aux Européens de la zone euro, depuis le début de la crise dans des conditions exceptionnellement difficiles.
Par ailleurs, la Commission fait un travail absolument remarquable, et je rends hommage au président de la Commission et à Joakim Albunia( ?) en particulier, puisque c'est le commissaire avec lequel nous sommes en relation constante. La Commission fait un travail remarquable. Des décisions doivent aussi être prises au niveau des gouvernements. J'ai encouragé les gouvernements à prendre les décisions nécessaires le moment venu.
Au moment où nous sommes je ne vois pas pourquoi on ferait un portrait négatif de ce qui a été fait dans des conditions encore une fois exceptionnellement difficiles et avec des décisions à prendre souvent en très peu de temps. J'encourage donc l'ensemble des intéressés, et nous-mêmes bien sûr, à continuer à être à la hauteur de nos responsabilités.


M. Ulysse GOSSET.
- Quand on voit que l'Elysée en France, et Nicolas Sarkozy prépare un plan de quelque 300 Md€pour faire face à la crise, cela ressemble à un plan Paulson tel qu'il est proposé aux Etats-Unis. Etes-vous favorable à un tel plan Paulson à l'européenne, un plan Juncker par exemple ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Je ne sais pas du tout si nous avons un tel plan. Je crois qu'au contraire, ceci a été démenti. Je reste donc extrêmement prudent. Je dirais simplement que chacun doit prendre ses responsabilités, en étant naturellement entièrement fidèle aux principes européens, au marché unique européen, nous sommes dans un marché unique à 27, avec un marché unique et une monnaie unique à 15 aujourd'hui et à 16 demain.
Je crois que les uns et les autres ont fait face dans des conditions difficiles. En prenant des décisions rapides aux circonstances, nous verrons comment les choses peuvent encore être améliorées. A ma connaissance, il n'y a pas de proposition de plan qui serait identique à celui des Etats-Unis. Je ne vois pas comment dans le système institutionnel qui est celui de l'Europe on pourrait imiter les Etats-Unis. Nous n'avons pas de budget fédéral ni de gouvernement fédéral.
On peut en revanche coordonner aussi efficacement que possible, et dans le cadre des institutions européenne, l'ensemble des Européens.
Cependant, je ne veux pas anticiper sur ce qui sera dit après le sommet qui est organisé sous la présidence du président Sarkozy.


M. Ulysse GOSSET.
- Mais enfin, si je résume bien, vous n'êtes pas vraiment favorable à un plan européen ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Non, je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Je suis favorable à ce que l'ensemble des Européens fasse ce qui est nécessaire dans des circonstances très difficiles. J'ai demandé moi-même aux gouvernements de prendre leurs responsabilités. Nous verrons ce qui sera décidé ou en tout cas quelles seront les grandes orientations après la réunion de Paris.
Encore une fois, dire que nous devons imiter nécessairement ce qui est fait aux Etats-Unis est naïf. Nous ne sommes pas les Etats-Unis. J'ai confiance dans les gouvernements et j'ai confiance dans la commission pour que nous trouvions ce qui est adapté à l'Europe.

M. Ulysse GOSSET.- Jusqu'où peut aller la banque Centrale Européenne pour donner de l'oxygène aux banques et empêcher la paralysie des marchés monétaires ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- Je crois que dans ce domaine, ce que nous avons fait a été observé par l'ensemble des Européens et le reste du monde, et considéré comme étant à la hauteur des événements qui sont en effet extrêmement graves, comme étant approprié, comme étant rapide.
Je vous donne simplement un exemple. Nous venons de décider tout dernièrement avec les Etats-Unis d'Amérique, avec la Federal Réserve, d'avoir un accord de swap de 240 milliards de dollars pour être sûrs de donner aux banques européennes de ce côté-ci de l'Atlantique les liquidités en dollars des Etats-Unis, pas simplement en euros, qui sont nécessaires.
Ceci vous donne une idée de l'ampleur à la fois des décisions que nous sommes capables de prendre, de l'attention extrême que nous avons à la situation présente et à ses risques, et aussi je crois que cela vous donne une idée de l'ampleur de la coopération intime que nous avons avec les Etats-Unis d'Amérique, en l'occurrence bien sûr l'institution soeur, la Federal Réserve.


M. Ulysse GOSSET.
- Justement, je vous propose d'écouter une autre question webcam pour notre émission le "Talk de Paris", une question de Philippe Dessertine, économiste réputé.


M. Philippe DESSERTINE
.- Bonsoir Monsieur Trichet. Tout d'abord, je voudrais m'inscrire dans le camp de ceux qui sont favorables et ont soutenu votre stratégie, votre politique, depuis plusieurs années à la tête de la BCE et en particulier au cours de ces derniers mois, ces mois particulièrement difficiles pour la finance européenne et pour la finance mondiale.
Néanmoins, je voudrais vous poser une question. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, la tendance est à une simplification de la régulation des marchés financiers pour se concentrer autour d'un régulateur principal qui serait la Fed. Etes-vous favorable pour que la BCE, en Europe, devienne à l'identique de ce que l'on envisagerait pour la Fed, le gendarme des marchés financiers européens ?
Si tel n'est pas le cas, ne craignez-vous pas que la BCE, peu à peu, soit affaiblie dans son statut et dans son rôle international en comparaison de celui de la Fed, d'une Fed en particulier qui aurait des compétences élargies ?
Je vous remercie Monsieur Trichet.


M. Ulysse GOSSET
.- Une BCE, une Banque Européenne, gendarme des marchés pour l'Europe, est-ce possible ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- D'abord, je dois dire que j'ai trouvé les remarques et la question extrêmement pertinentes et intéressantes. Nous avons toujours pris position au Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne pour avoir un lien très proche entre les banques centrales et les autorités de surveillance bancaires.
Il y en a effet deux écoles dans le monde : ceux qui disent qu'il doit y avoir un lien très étroit, ou même identité, et ceux qui disent au contraire qu'il doit y avoir stricte séparation. Nous n'avons jamais été pour la séparation de la responsabilité de la surveillance prudentielle bancaire et de la responsabilité de la Banque Centrale. De ce point de vue-là, en doctrine, nous sommes dans le même camp que les Etats-Unis d'Amérique, dans le même camp que la Fed.
Maintenant, le système de la Banque Centrale Européenne et de l'euro système avec les banques centrales nationales est décentralisé. Beaucoup de banques centrales nationales, la Banque de France en particulier, mais aussi la Banque des Pays-Bas, mais aussi dans une certaine mesure, dans une large mesure, la Bundesbank ont des responsabilités de surveillance prudentielle bancaire.
Toute l'équipe… Vous savez, nous formons une équipe en réalité à la Banque Centrale Européenne. Nous sommes 16, la Banque Centrale Européenne et 15 autres banques centrales nationales. C'est en équipe que nous agissons, en équipe que nous appliquons la politique monétaire, que nous la décidons au niveau du Conseil des gouverneurs.
S'agissant de la surveillance prudentielle, beaucoup encore une fois des membres de l'équipe ont une responsabilité.
Pour le moment, nous mettons en oeuvre ce système décentralisé. Il faut qu'il marche du mieux possible. Je crois en effet que beaucoup de voix disent "renforçons encore le rôle des banques centrales en matière de surveillance prudentielle". Je pense que c'est la bonne analyse. Je suis d'accord avec le professeur, et je crois qu'il faut que nous allions dans ce sens, ce que suggère vraiment l'expérience.

M. Ulysse GOSSET.- Deux questions rapides et deux réponses rapides s'il vous plaît.
Faut-il refaire "de nouveaux accords de Bretton Woods" qui sont la base des institutions financières, comme l'a souhaité à nouveau Nicolas Sarkozy ? Etes-vous favorable à de nouveaux Bretton Woods ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Je l'ai dit, les événements que nous vivons sont des événements non observés depuis les accords de Bretton Woods. Il faut en tirer absolument toutes les conséquences, il ne faut pas qu'ils se reproduisent. Il y a dans ce que nous observons matière à des changements très profonds. J'ai dit qu'il ne fallait donner de privilège de non changement, de privilège d'extraterritorialité à aucune institution, aucun marché, aucun instrument financier et aucune autorité publique.


M. Ulysse GOSSET
.- Vous êtes donc pour le changement, Monsieur Trichet ; d'une certaine manière ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Bien sûr. Oui, je suis pour le changement, je suis pour la réforme. Je suis pour tirer toutes les leçons des observations que nous faisons. Il ne faut pas que ceci se reproduise. Bien sûr, je suis pour le changement et pour la réforme.


M. Ulysse GOSSET
.- Dernière question très rapide. Pour que le sommet de Paris, cette réunion organisée à Paris, soit un succès, que faut-il ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- Ecoutez, je n'ai pas l'habitude de dire beaucoup de choses à l'avance sur des réunions qui vont réunir de très hauts responsables. Il y aura les chefs d'Etat et de gouvernement. Il y aura M. Barroso, pour lequel j'ai beaucoup beaucoup d'estime et d'admiration. Il y aura Jean-Claude Juncker avec lequel nous avons une coopération dans le respect mutuel de l'indépendance, qui est, je crois qu'on peut le dire, exceptionnelle et qui a été exceptionnelle depuis le début de la crise.
Nous verrons ce que nous dirons tous ensemble. Mais je souhaite vivement, vivement, que nous puissions aller au fond des choses. La période en effet est grave.


M. Ulysse GOSSET
.- Merci Jean-Claude Trichet d'avoir participer à ce "Talk de Paris" exceptionnel sur la crise financière.
Bien entendu, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour une nouvelle édition. A très bientôt.

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