03 Octobre 2008 - 12H11
- BCE - Europe - Jean-Claude Trichet - Récession

Jean-Claude Trichet, président de la BCE
Invité d'Ulysse Gosset pour le Talk de Paris, Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne (BCE), évoque la crise financière qui secoue les marchés mondiaux et les risques de récession dans la zone euro. (Partie 1/2)

Regardez la deuxième partie du Talk de Paris en cliquant ici.

 

M. Ulysse GOSSET.- Bienvenue sur France 24 pour cette édition spéciale du "Talk de Paris".
C'est la mobilisation générale en Europe pour faire face au séisme financier qui secoue les banques du monde entier mais l'Europe restera-t-elle unie pour lutter contre la crise ? Les enjeux sont énormes car, au-delà de la faillite financière, c'est bien la récession qui menace.
Notre invité est Jean-Claude Trichet, le grand patron de la Banque Centrale Européenne, le gardien de l'euro.
Bonjour Jean-Claude Trichet et merci d'être avec nous !


 M. Jean-Claude TRICHET.
- Bonjour, c'est un plaisir.


M. Ulysse GOSSET.
- Vous êtes avec nous en duplex de Francfort, le siège de la Banque Centrale Européenne qui maintient donc son taux directeur à 4,25 %, en dépit des attentes de nombreux gouvernements. Nous allons en reparler bien sûr, mais d'abord votre analyse de la crise car vous vous êtes peu exprimé. C'est un véritable séisme.
Est-ce, selon vous, plus préoccupant que la crise de 1929, et parlez-vous effectivement d'un "séisme financier" ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- Je dois dire que nous avons bien entendu eu à porter jugement sur la situation il y a déjà un bon moment. Nous avons été, comme vous vous en souvenez peut-être, dès le 9 août de l'année dernière, la première banque centrale du monde à dire "ce qui se passe est grave et appelle des décisions immédiates".
Nous avions alors donné une liquidité importante, c'est-à-dire des prêts pour une journée moyennant garanties naturellement à l'ensemble des banques de la zone euro, mais ceci pour un montant de 95 Md€. A l'époque, certains considéraient que nous avions été peut-être trop dramatisants en ce qui concerne les événements. Maintenant plus personne ne le dit naturellement. Nous avions en fait une analyse qui s'est avérée juste, c'est-à-dire que c'était un phénomène très important, une correction de marché très importante, avec des éléments de grande turbulence, des éléments de grande volatilité comme on dit, et qu'il fallait évidemment rester alertes en permanence.


M. Ulysse GOSSET
.- Est-ce plus grave que 1929 ? Est-ce un tremblement de terre financier ?

M. Jean-Claude TRICHET.- La meilleure qualification que j'ai pour ce que nous sommes en train de vivre et ce, depuis plus d'un an, c'est que c'est une très importante correction de marché avec des éléments de turbulence effectivement très importants, très incertains. Je crois que la marque de la période présente, c'est que nous ne l'avons jamais observée dans le passé. Rien, dans le passé, ne ressemble à ce que nous voyons actuellement, et en particulier à l'incertitude que nous voyons actuellement. C'est que je l'ai dit tout à l'heure, après avoir présenté les résultats de la discussion du Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne. J'ai dit que nous sommes dans une période d'un niveau d'incertitude absolument exceptionnel.
Encore une fois, je ne veux pas faire de comparaison, surtout avant la Deuxième guerre mondiale. Je dirai simplement que, depuis la Deuxième guerre mondiale, nous sommes en présence d'événements que nous n'avions absolument jamais rencontrés, qui appellent donc des décisions qui soient à la hauteur des événements.


M. Ulysse GOSSET
.- Parle-t-on donc d'une véritable plongée dans l'inconnu ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Je n'ai pas à qualifier de la même manière que vous nécessairement. Je ne reprends pas vos propres mots. Je dis "période d'incertitude absolument exceptionnelle" avec des événements en effet qui sont imprévisibles et qui appellent, de la part de l'ensemble des responsables, qu'il s'agisse de la Banque Centrale Européenne, qui a montré depuis le début, et je pourrais vous citer d'autres décisions que nous avons prises que celles du 9 août, qui ont été des décisions très importantes et graves, mais je parle de tous les responsables, bien entendu l'ensemble des acteurs privés et aussi tous les acteurs publics, y compris les gouvernements.


M. Ulysse GOSSET
.- Assiste-t-on actuellement à une véritable purge des marchés financiers et combien de temps cette purge pourrait-elle durer selon vous ?


M. Jean-Claude TRICHET.
- C'est un processus qui est en cours. On m'a posé la question de la durée, on m'a posé la question de la possibilité d'avoir des événements encore plus graves dans l'avenir. Je me suis toujours refusé à répondre à des questions de ce genre.
Ce sont des événements en cours. Nous les avions prévus. Si nous avions eu un diagnostic, je crois, correct depuis le 9 août 2007 c'est que nous avions dit nous-mêmes, depuis un bon moment, au nom du Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne, et d'ailleurs au nom aussi de l'ensemble de nos collègues gouverneurs de banques centrales qu'il y avait, d'une manière générale, dans le monde financier une sous-estimation des risques, une sous appréciation des risques, et qu'il y aurait une correction, qu'elle serait importante et qu'il fallait s'y préparer. Nous sommes toujours dans cette correction, et il faut toujours rester extrêmement alertes.

M. Ulysse GOSSET.- Cette correction ayant lieu, faut-il redouter, et aviez-vous prévu vous-même, une récession après la correction ?


M. Jean-Claude TRICHET
.- L'impact, pour être absolument précis, de la correction financière que nous sommes en train d'expérimenter sur l'économie réelle est difficile à apprécier. Il est clair que pour ce qui concerne l'économie européenne, qui est celle qui nous intéresse au premier chef évidemment, nous avions dit nous-mêmes publiquement et depuis de longs mois que nous aurions un très faible second trimestre en termes de croissance et un très faible troisième trimestre. Qu'ensuite, nous verrions la croissance reprendre progressivement, et je dois dire lentement. Ce qui est clair maintenant, parce qu'il y a eu en effet une intensification des tensions, notamment des tensions financières, c'est que nous avons un impact sur l'économie réelle qui comporte plus de risques pour la croissance et que nous voyons une partie de ces risques se matérialiser.
Nous sommes dans une période qui, sur le plan de l'économie réelle, est une période difficile, de faible croissance, parce que les risques se matérialisent, mais qui reste aussi incertaine.
Je vous donne un exempte, il est tout simple. Les prix du pétrole jouent un rôle très important –il n'y a pas que la crise financière- dans les difficultés de l'économie réelle actuellement.
Si les prix du pétrole se confirment à un niveau significativement intérieur à celui que nous avons atteint au pic, et s'ils continuent à baisser, bien entendu, ce sera un facteur favorable pour la croissance. Il faut donc rester équilibré. Il y a beaucoup de facteurs qui jouent, mais un facteur essentiel, c'est la confiance. C'est la confiance qui manque le plus. C'est ce à quoi nous nous attelons nous-mêmes : à inspirer confiance.

M. Jean-Claude TRICHET.- Vous ne voulez pas employer le mot terme de "récession", mais elle est annoncée en Irlande, premier pays à être touché par la récession en Europe. On dit même que l'Europe sera la première à souffrir de la récession, avant les Etats-Unis où la croissance est beaucoup plus forte que chez nous. Alors ?


M. Jean-Claude TRICHET.
- Nous verrons ce qu'il en est. Nous avons, en effet, nous, à la Banque Centrale Européenne devant nous la zone euro, c'est-à-dire un ensemble de 15 pays, pas un ou deux, 15, et 320 millions d'habitants. J'ai déjà dit que les deuxième et troisième trimestres seraient en effet très mauvais. Ceci a été dit depuis longtemps. Ce n'est donc pas surprenant. Ce qui est aussi sûr, c'est que la zone euro n'a pas de grands déséquilibres. Nous n'avons pas de grands déséquilibres internes, pas de grands déséquilibres externes. Nous sommes dans une situation qui, de ce point de vue, n'est pas nécessairement celle d'autres pays ou d'autres continents. Ce n'est pas celle des Etats-Unis.


M. Ulysse GOSSET
.- Effectivement, la récession est plus probable en Europe qu'aux Etats-Unis au début de l'année 2009. Cela vous inquiète ?

M. Jean-Claude TRICHET.- Je ne souscris absolument pas à ce que vous venez de dire, je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Je ne crois pas d'ailleurs que qui que ce soit dise cela.


M. Ulysse GOSSET
.- Revenons sur votre décision de ne pas baisser les taux d'intérêt de la BCE, contrairement aux attentes et même, pourrait-on dire, aux pressions de certains gouvernements. Cette décision fait déjà couler beaucoup d'encre. Pourquoi ce statu quo Jean-Claude Trichet ?


M. Jean-Claude TRICHET.
- D'abord, ce n'est pas contrairement aux attentes parce que tout ce que nous avions comme informations, et ce que l'ensemble des observateurs avait comme information, était que personne n'attendait une baisse des taux d'intérêt aujourd'hui. Elle n'était pas dans les marchés, si je puis dire. Ce n'était pas ce à quoi s'attendaient les investisseurs, les épargnants et les banquiers. On peut mesurer ça. Il n'y a pas de doute là-dessus.
Notre jugement est le suivant. Nous constatons que nous sommes dans une période d'incertitude exceptionnellement élevée. Nous constatons aussi que nous sommes dans une période de ralentissement économique. Je l'ai dit très clairement au nom du Conseil des gouverneurs.
D'un autre côté, nous avons des risques pour l'inflation qui demeurent, et qui par exemple s'illustrent dans les coûts de production. Les coûts unitaires de production sont au second trimestre de cette année beaucoup plus élevés qu'ils ne l'étaient au premier trimestre et beaucoup plus élevés que l'année dernière et que l'année d'avant.
Au total, ce que nous avons dit, mes collègues et moi-même unanimement, c'est, premièrement que nous voyons, en effet, dans l'économie réelle, des facteurs qui vont diminuer les risques de l'inflation future. Cette diminution des risques pour le futur est là. Je l'ai dit, et c'est un élément effectivement qui a été noté par tous les observateurs.
Dans le même temps, ces risques pour une inflation élevée dans le futur n'ont pas été éliminés. C'est pourquoi tout en notant que les risques diminuaient, nous avons préservé les taux d'intérêt tels qu'ils étaient juste avant la réunion.
Il faut bien comprendre, Monsieur Gosset, la chose suivante. Nous, nous sommes là pour inspirer confiance à nos concitoyens. Le premier souci de nos concitoyens, c'est que l'inflation est trop élevée. Tous les sondages, toutes les enquêtes d'opinions faites en Europe montrent que c'est le premier souci. C'est nous, qui sommes responsables de leur dire "vous pouvez compter sur nous, nous allons vous donner la stabilité des prix". Et je peux le dire parce que ne nous prenons les décisions pour cela. C'est un élément essentiel de confiance. Il n'y a pas que nos concitoyens, il y a aussi précisément les marchés et les turbulences financières.
En permettant à tous les opérateurs financiers de compter sur la stabilité des prix pour les années à venir, nous calmons les marchés. Nous leur permettons d'intégrer le fait que nous allons donner la stabilité des prix. C'est bon pour la croissance, c'est bon pour la création d'emplois parce que cela fait des taux d'intérêt à deux ans, cinq ans, dix ans, à un niveau plus bas puisqu'ils intègrent une inflation plus basse. Et c'est bon aussi…


M. Ulysse GOSSE
T.- Vous savez, Jean-Claude Trichet, que tout le monde n'est pas d'accord avec vous C'est bon, certes, mais certains ne sont pas d'accord avec vous.
Je vous propose d'écouter une question du député britannique travailliste, Denis McShan. Ecoutons-le ensemble.
M. Denis MCSHAN.- Jean-Claude Trichet, bonjour. Voici la question que j'aimerais vous poser. Même si dans le passé, j'étais d'accord avec vous sur la nécessité d'un taux d'intérêt assez élevé pour maintenir le stabilité de l'euro, maintenant, tout a changé et il faut un coup d'accélérateur pour l'économie, donc baisser un peu les taux d'intérêt. Etes-vous d'accord ou restez-vous toujours dans la rigidité d'hier ?

M. Ulysse GOSSET.- Votre réponse Jean-Claude Trichet.


M. Jean-Claude TRICHET
.- D'abord, nous ne sommes pas dans les rigidités, puisqu'au contraire, je viens de vous dire que j'avais porté au nom de mes collègues un jugement en disant que les risques pour la stabilité des prix diminuaient. Nous prenons donc en compte l'ensemble des événements que nous avons sous les yeux, et nous l'avons toujours fait. J'ai dit aussi que nous nous réservions la possibilité de faire à tout moment ce qui était nécessaire.
Je me permets de dire à nos auditeurs français et internationaux que les taux d'intérêt sont à 4,25 % dans la zone euro, et qu'ils sont à 5 % en Angleterre. Nous avons donc des taux d'intérêt qui ont le niveau correspondant aux risques auxquels nous devons faire face. Encore une fois, en assurant la stabilité des prix, nous faisons ce que nos concitoyens nous demandent mais nous oeuvrons aussi pour la croissance et la création d'emplois. Si nous n'étions pas crédibles nous-mêmes, tous nos taux d'intérêt à moyen et long terme augmenteraient. Tous nos taux d'intérêt augmenteraient si nous n'étions pas crédibles.
Je crois donc qu'il faut bien comprendre que nous sommes responsables en quelque sorte de la confiance à long terme, pas simplement de la confiance à très court terme, de la confiance à long terme. Ceci est bon pour la croissance et la création d'emplois.
Encore une fois, nous prenons nos décisions en fonction de ce souci d'inspirer confiance, de garantir la stabilité, d'ancrer la stabilité, dans l'ensemble de la zone euro pour 15 pays et 320 millions d'habitants.
M. Ulysse GOSSET.- Ce que les gens ont du mal à comprendre, c'est qu'aux Etats-Unis, la Réserve fédérale américaine a des taux de 2 % seulement, et qu'elle envisage même de les baisser d'ici la fin du mois d'octobre et, nous, nous sommes à 4,25 %. Pourquoi ce décalage ? Aux Etats-Unis, il y a de l'emploi ; en Europe, il y en a moins. On voit que le chômage augmente. Que dites-vous ?


M. Jean-Claude TRICHET.
- Je viens de vous dire que les taux à Londres étaient à 5 %.

M. Ulysse GOSSET.- Oui, mais aux Etats-Unis à 2 %.


M. Jean-Claude TRICHET
.- En faites-vous un argument pour que nous augmentions nos taux d'intérêt ? On ne peut pas raisonner comme ça !
Chacun d'entre nous est en face d'une économie qui a ses propres problèmes et qui doit assurer, compte tenu de la situation de l'économie, ce qui est nécessaire encore une fois pour avoir croissance durable, création d'emplois durable, et je me permets de le dire, vous parlez des Etats-Unis mais, nous, nous sommes responsables devant 320 millions d'Européens. Ces 320 millions d'Européens, Monsieur Gosset, que disent-ils ? Avez-vous regardé ce que disent les enquêtes d'opinion ?
Que croyez-vous qu'ils diraient si nous leur disions "non, nous ne préoccupons pas de ce qui est votre préoccupation principale" ?


M. Ulysse GOSSET.
- Il y a l'emploi derrière, et les gens s'inquiètent pour leur emploi de plus en plus, notamment en France.


M. Jean-Claude TRICHET
.- Nous avons créé depuis la création de l'euro plus d'emplois dans la zone euro que dans les Etats-Unis d'Amérique. On nous a dit en permanence, en tout cas peut-être dans certaines de vos émissions, que nous étions beaucoup trop orthodoxes. Nous avons créé plus d'emplois que les Etats-Unis d'Amérique depuis la création de l'euro. Encore une fois il n'y a pas de contradiction entre la stabilité des prix et la création d'emplois et la croissance durable.
D'ailleurs, nos concitoyens ne vous suivraient pas sur ce terrain. Nos concitoyens ne croient pas que si on avait plus d'inflation, les choses iraient mieux. Ils ne le croient pas et ils ont raison.
Ceci dit, la situation n'est pas facile, et nous l'analysons en permanence. J'ai dit que nous considérions que les risques pour l'inflation s'atténuaient compte tenu de l'ensemble des données que nous avons.

 

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