- Crise financière - France - Modem - Nicolas Sarkozy
Retrouvez la seconde partie de Politiques en cliquant ici.
Roselyne FEBVRE.- Bonjour et bienvenue dans "Politiques" avec notre invité, Jean Peyrelevade, ancien patron du Crédit Lyonnais et aujourd'hui vice-Président du MoDem. Vous êtes donc proche de François Bayrou. Merci d'être là et bonjour.
Roselyne FEBVRE.- Vous avez également été conseiller de l'ancien Premier ministre, Pierre Mauroy, à Matignon, entre 81 et 83, le fameux tournant de la rigueur. C'est pourquoi, quand vous évoquez dans votre livre intitulé "Sarkozy, l'erreur historique", véritable réquisitoire contre la politique économique du Président, on imagine que vous savez de quoi vous parlez.
Selon vous, la France rejoue la même erreur, et le Président se fourvoie. Vous dites que Nicolas Sarkozy tombe dans l'éternel travers français : la relance par la demande et non par l'offre. Qu'il est l'incarnation d'une fausse rupture et d'une fausse réforme. Bref, vous y allez franchement et même un procureur n'aurait pas la dent aussi dure. Nous allons en parler.
Avant, nous allons parler de la crise économique qui secoue la planète, avec une dernière information, parce que cela change toutes les heures : les banques centrales mondiales ont décidé de baisser les taux, une baisse surprise. Cependant, ce n'est pas vraiment une surprise, on s'y attendait.
Jean PEYRELEVADE.- C'est une excellente mesure, surtout parce que c'est une mesure coordonnée. Je suis persuadé que si chaque banque centrale avait, à 15 jours d'intervalle, successivement baissé son taux, les marchés n'auraient pas réagi de cette manière. Les marchés financiers et mondiaux sont intégrés. Nous avons aujourd'hui un seul grand marché financier mondial. Il est très important que les Pouvoirs publics, au sens large, banques centrales comprises, quand ils interviennent, interviennent de manière parfaitement cohérente sur la totalité de la planète. Ce qu'il y a de très positif dans cette démarche des banques centrales, c'est qu'elle a été coordonnée.
Roselyne FEBVRE.- C'est sans doute ce qui ne s'est pas passé lors du G4 avec Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, Gordon Brown et l'italien Berlusconi où Merkel et Brown ont décidé de faire cavalier seul. Peut-on imaginer que c'est ce qui a enflammé la Bourse, le fameux "lundi noir", avec près de moins de 10 % pour le CAC 40 ?
Jean PEYRELEVADE.- Vous avez complètement raison. En tout cas, c'est un élément important qui fait que les marchés jusqu'à présent n'ont pas été convaincus par l'intervention des états. Les banques centrales sont coordonnées, pas les états. Ils font donc face à chaque problème, chacun de son côté, à l'intérieur de ses frontières, suivant des méthodes différentes, avec des désaccords entre eux. Le marché qui attend une action globale dit "j'ai en face de moi des Pouvoirs publics qui sont incapables d'une action globale".
Roselyne FEBVRE.- Pourtant, c'est paradoxal. En effet, plus les états nationaux réinjectent et plus c'est la débandade. Ce mécanisme est assez incompréhensible. Vous venez de l'expliquer mais....
Jean PEYRELEVADE.- Parce que c'est non coordonné, donc ça a l'air désordonné, donc ça n'emporte pas la conviction.
Je pense que nous aurions besoin d'une vraie position commune de l'ensemble des états européens.
Roselyne FEBVRE.- Justement, on a vu effectivement l'Europe et ses divisions face à ce choc et l'incapacité d'avoir, ce n'est pas une fédération, ce n'est pas une découverte, ce sont des états nations, il n'y a pas les institutions idoines, alors est-ce la "non Europe" ?
Jean PEYRELEVADE.- Non, je pense que de cette crise, j'espère, sortira un bien. Il me semble que les citoyens, partout en Europe, et notamment en France, seront peut-être maintenant convaincus qu'il faut faire des passes complémentaires. Nous avons une monnaie unique, l'euro ; nous avons une Banque Centrale Européenne, c'est très bien. Nous n'avons pas un régulateur bancaire, c'est-à-dire un surveillant de l'ensemble du marché bancaire….
Roselyne FEBVRE.- On n'a pas un Trésor unique, comme les Etats-Unis.
Jean PEYRELEVADE.- On n'a pas un Trésor unique, on en a 27 ! Vous avez une tempête, on n'a pas un équipage sur le bateau, mais 27 morceaux d'équipage. Comment conduisez-vous le bateau dans la tempête ? J'espère qu'une fois la crise passée, on fera ce qu'il faut pour donner au plan européen de nouvelles délégations de pouvoir.
Roselyne FEBVRE.- Aujourd'hui, finalement, on a le sentiment que les marchés ne gouvernent plus, ce n'est plus le marché qui décide, mais pas non plus la politique. C'est un monde devenu complètement fou. On le voit avec même Bush qui n'y arrive pas malgré le plan Paulson. On le voit avec Gordon Brown, avec Merkel, avec Sarkozy qui effectivement s'agite mais rien n'y fait, donc l'impuissance du pouvoir politique.
Jean PEYRELEVADE.- Toujours pour la même raison. Une fois de plus, le marché est mondial. Quand le marché est malade, il a besoin d'un médecin qui s'adresse à sa totalité et non pas à des petits morceaux en fonction de leur nationalité locale.
Roselyne FEBVRE.- On faisait un peu l'historique, pas très loin, pensez-vous que le lâchage de la banque Lehman par le gouvernement américain a été une erreur aujourd'hui fatale ?
Jean PEYRELEVADE.- Je pense que cela a été une erreur. Je ne dis pas que cela a été une erreur décisive, mais je pense que cela a été une erreur dans la mesure où cela a entraîné une certaine propagation de la vague de méfiance.
Mais quel est le gouvernement aujourd'hui qui n'a pas fait d'erreur dans la conduite de son action ? Vous parliez du G4, tout à l'heure. C'est aussi de mon point de vue une erreur.
Jean PEYRELEVADE.- C'est une erreur parce que le G4 eût été utile s'il avait manifesté justement une très forte position commune de l'ensemble des présents.
Jean PEYRELEVADE.- Cela se prépare. Des sommets à ce niveau-là avec cette importance se préparent.
Jean PEYRELEVADE.- Je pense que cela a été fait de manière improvisée, de manière rapide, et sans que l'on ait vérifié d'abord que l'on était d'accord sur le fond.
Roselyne FEBVRE.- Vous dites dans votre livre d'ailleurs sur Nicolas Sarkozy, et c'est un peu pour illustrer ce que vous dites là, "cet homme agissant dans une sorte d'urgence perpétuelle écrase le temps, et d'abord celui de l'effort. Plongé dans l'immédiateté épousant tous les plis du terrain dans une sorte de vibration permanente, il veut convaincre les Français que chaque réforme leur amènera dans l'instant quelque avantage".
Roselyne FEBVRE.- Oui. Là, c'était pour expliquer les réformes. Vous calquez donc ce comportement.
Jean PEYRELEVADE.- Même analyse. La coordination d'une position européenne, le fait de dégager une vraie position européenne commune par rapport à la tempête que nous subissons aujourd'hui nécessite du temps, du travail, de la diplomatie, des réunions multiples, confidentielles, protégées, jusqu'à ce que qu'on soit sûr d'être d'accord sur un certain nombre de choses. J'ai l'impression (je suis extérieur au système comme tous les citoyens) que le travail de préparation n'a pas été fait comme il convenait.
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais il fallait agir dans l'urgence. Y avait-il le temps de préparer, de faire des conciliabules alors que la planète financière s'effondre.
Jean PEYRELEVADE.- Ou vous préparez en deux jours et deux nuits et vous avez une conclusion commune, et vous tenez le sommet, ou vous préparez toujours en deux jours et deux nuits, et vous n'avez pas de position commune, et il vaut mieux ne pas tenir le sommet.
Roselyne FEBVRE.- Selon vous, qu'est-ce qui peut aujourd'hui rétablir la confiance, la confiance entre les banques entre elles, la confiance entre les gouvernements divisés, entre les entreprises ? Aujourd'hui, quelle est la potion magique, s'il y en a une ?
Jean PEYRELEVADE.- Il faut le décrocher mais encore faut-il savoir exactement où le faire porter. On parle beaucoup de la protection des déposants, ce qui est parfaitement légitime et fondé. En même temps, la méfiance n'est pas chez les déposant aujourd'hui, la méfiance, curieusement et c'est un paradoxe, elle est entre les professionnels, sur le marché interbancaire. Elle est entre les banques elles-mêmes, entre les grandes entreprises et les banques. Dans ce milieu professionnel, plus personne ne se prête. Je pense donc que la vraie mesure serait que l'ensemble des gouvernements européen décide ensemble de remettre de la liquidité dans le système interbancaire, au centre du système où toute la liquidité a disparu.
Roselyne FEBVRE.- Vous qui avez été un grand patron, je le disais de banque, un grand banquier, dans cet jungle financière où il n'y a plus de loi, il y a bien sûr les proies et les prédateurs. Quand on voit BNP qui rachète Fortis, il y a les perdants et les gagnants. C'est comme pendant la guerre, il y a ceux qui ramassent la mise et ceux qui la perdent.
Jean PEYRELEVADE.- Oui, et on va surtout s'en apercevoir à la sortie de la crise. C'est-à-dire comme l'effet de cette crise va être de dévaloriser tous les actifs, il va y avoir de bonnes affaires à faire. Naturellement, les gens qui sortiront de la crise en bonne santé, comme on dit dans notre jargon, "feront leur marché". Je pense que l'on va vers une consolidation, une nouvelle vague de consolidation de la finance mondiale, de la finance européenne, de la finance française, et peut-être même d'un certain nombre d'industries.
Roselyne FEBVRE.- Y a-t-il des risques pour les épargnants ? C'est un peu ce que tout le monde... On écoute les uns et les autres.
Jean PEYRELEVADE.- Quel que soit le montant. Pour imaginer qu'il y a un risque pour les épargnants, il faudrait imaginer un scénario encore plus catastrophique, pour tous les citoyens, qui serait subi où l'Etat lui-même ferait faillite.
Roselyne FEBVRE.- Là où c'est quand même un peu inquiétant, c'est que Nicolas Sarkozy, comme tous les Présidents, disent, ubi et urbi, qu'ils ne vont pas laisser tomber les banques. Cependant, est-ce très moral de faire appel aux contribuables pour sauver des banques bien qu'ils n'aient pas su contrôler leurs risques ? Va-t-on pouvoir continuer longtemps comme ça ?
Premièrement, un système bancaire est un bien collectif. On n'a pas le droit de le laisser s'écrouler parce que c'est une forme de civilisation qui s'écroule en même temps, on ne va pas revenir à une économie de troc.
Deuxièmement, vous pouvez parfaitement sauver les banques et faire en sorte que cela se passe dans des conditions favorables aux contribuables. Ce qu'il ne faut pas récompenser, ce sont, en m'excusant de le dire de manière aussi brutale, les actionnaires des banques. Ce serait assez immoral qu'ils fassent une bonne affaire alors que leurs banques sont défaillantes. Mais on peut parfaitement trouver des moyens par lesquels la puissance publique sauvant telle ou telle banque pourrait en tirer ultérieurement, pour elle, un profit.
Roselyne FEBVRE.- On va revenir à votre livre, "Sarkozy, l'erreur historique". Vous dites que "Nicolas Sarkozy est l'incarnation de la fausse rupture, de la fausse réforme. Il est un leurre, le dernier leurre". Pourquoi le dernier ? Pensez-vous que le prochain, et on sait que votre candidat, c'est François Bayrou que, d'ailleurs, on n'entend pas beaucoup entre nous. Que saura-t-il faire de plus ?
Jean PEYRELEVADE.- Je pense qu'il y a un double diagnostic qui a été porté de manière explicite par François Bayrou lui-même, de manière permanente et notamment pendant la dernière campagne présidentielle, mais il l'a repris à plusieurs reprises.
Premièrement, l'état de nos finances publiques est catastrophique. Et loin de favoriser le redressement de l'économie française, tant que l'action est fondée sur la fabrication de déficit supplémentaire, on s'enfonce au lieu de se redresser. Première chose à faire : redresser les finances publiques.
Roselyne FEBVRE.- Pour ça, on réduit le nombre des 30 000 postes dans l'Education nationale et on réduit les déficits.
Jean PEYRELEVADE.- Ce n'est pas à la hauteur. On a 50 Md€ de déficit annuel, 3 % du PIB. Les économies sur le train de vie de l'Etat telles que prévues par le Président de la République et son équipe, c'est 7 Md€ à horizon 2012. Il en reste 43 à trouver.
Un, il faut redresser et cela passe nécessairement par l'arrêt des cadeaux fiscaux à un certain nombre de catégories de ménages, souvent parmi les plus fortunés, et probablement à la remise en ordre du système de protection sociale.
Roselyne FEBVRE.- La gauche dit le contraire, que c'est les classes moyennes ou plutôt défavorisées, sur le paquet fiscal. Vous, vous ne dites pas la même chose.
Jean PEYRELEVADE.- Non, je ne dis pas la même chose du tout. Le paquet fiscal a surtout favorisé les classes les plus fortunées.
Deuxième action indispensable, qui est vraiment le coeur d'un programme éventuel de redressement, nous avons un appareil productif qui n'est plus compétitif.
Roselyne FEBVRE.- D'ailleurs, vous citez l'Allemagne, et vous dites ...
Jean PEYRELEVADE.- L'Allemagne a fait le travail. Elle a redressé son système productif et ses finances publiques.
Roselyne FEBVRE.- Nous, en témoigne la balance commerciale. Il n'y a pas de compétitivité.
Jean PEYRELEVADE.- Exactement. Il faut que nous fassions le même travail, il faut que nous redressions nos entreprises, notre système productif, et qu'ensuite nous favorisions le développement de l'investissement.
Roselyne FEBVRE.- Cela veut dire qu'il faut s'attaquer à la fiscalité des entreprises, alléger ?
Jean PEYRELEVADE.- Oui, il faut alléger les charges sur les entreprises. Il n'y a aucun doute là-dessus. Les alléger pour les entreprises, pas comme on l'a fait jusqu'à présent, pour réduire la durée du travail version Jospin ou pour l'augmenter à nouveau version Sarkozy, ou pour les convaincre de distribuer davantage de salaire, ce qui est la dernière idée à la mode, à droite comme à gauche. Tout cela ne profite pas aux entreprises elles-mêmes, cela profite à leurs salariés. Je dis que c'est un faux profit pour les salariés. C'est du pouvoir d'achat fictif.
Roselyne FEBVRE.- Sur Nicolas Sarkozy, vous lui trouvez un défaut majeur, vous dites "il ignore la complexité", j'imagine en économie. Comme le disait le Général de Gaulle à propos de l'Orient, "il faut aller avec des idées simples vers un Orient compliqué". Pour l'économie, n'est-ce pas le même principe ? On a l'impression que c'est complexe, est-ce que ça l'est tant que ça ?
Jean PEYRELEVADE.- Je dirais qu'il faut passer beaucoup de temps dans la complexité avant de trouver les règles simples qui sont efficaces. Suivant la conjoncture et suivant l'état de l'appareil économique auquel vous vous adressez, les règles vont être différentes.
Ce que je reproche à Nicolas Sarkozy et à beaucoup d'hommes politiques français, c'est d'appliquer toujours la même règle : la relance par la demande. Encore Laurent Fabius ce matin, la relance par la consommation, alors que cela ne correspond plus ni à l'état de notre appareil productif ni à l'état de la conjoncture.
Roselyne FEBVRE.- Vous pensez en quelque sorte que Nicolas Sarkozy est un peu basique ?
Jean PEYRELEVADE.- Oui, absolument, il n'est pas le seul, mais je le pense.
Roselyne FEBVRE.- Il est à la hauteur ? Est-ce que son quinquennat lui échappe aujourd'hui ?
Jean PEYRELEVADE.- Je crois que, sur le plan économique, le quinquennat lui a échappé. C'est-à-dire que la plupart des promesses qu'il a faites pendant la campagne électorale, il est aujourd'hui, même d'ici 2012, hors d'état de les tenir.
Jean PEYRELEVADE.- Sur le pouvoir d'achat, sur la diminution des impôts. Les impôts ne vont pas diminuer. Il va falloir augmenter les prélèvements obligatoires.
Sur la diminution du taux de chômage, sur la réduction du déficit, sur la rédaction du déficit.
Roselyne FEBVRE.- Pas de croissance, retour du chômage. C'est mécanique.
Jean PEYRELEVADE.- Oui, mais à nouveau, quand vous avez un appareil productif musclé, vous résistez mieux à la tempête que lorsque vous avez un bateau sur lequel il n'y a plus du tout de gréement.
En revanche, pardonnez-moi, mais on n'entend pas beaucoup François Bayrou qui se pose toujours en premier opposant de Nicolas Sarkozy. Pour l'instant, c'est un peu motus et bouche cousue sur la crise financière. Il n'a pas beaucoup d'idées. Si ?
Jean PEYRELEVADE.-…avec beaucoup de plaisir, et deuxièmement, vous m'entendez aujourd'hui, en ce moment, et je suis le responsable des questions économiques au MoDem à ses côtés.
Roselyne FEBVRE.- On peut donc imaginer que François Bayrou a des idées. Vous nous le confirmez.
Jean PEYRELEVADE.- Je confirme qu'il a des idées, et des idées justes !
Roselyne FEBVRE.- Merci en tout cas Jean Peyrelevade d'être passé sur le plateau de France 24. Je rappelle le titre de votre livre "Sarkozy, l'erreur historique". C'est aux éditions Plon. Merci à vous.
Tout de suite les informations, on se retrouve dans cette deuxième partie avec des journalistes pour analyser cette crise financière.

























