Cliquez ici pour regarder le début de l'Entretien de Rama Yade, secrétaire d'Etat chargée des Affaires étrangères et des Droits de l'Homme.
Roselyne Febvre – Retour sur le plateau de Politique en compagnie de Rama Yade, Secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme et aux affaires étrangères. On parlait de votre livre, Les Droits de l’Homme expliqués aux enfants de 7 à 77 ans. Vous êtes une femme assez paradoxale : notamment quand on vous retrouve en Libye quelques mois avant que Kadhafi arrive et vous dites que vous buvez du thé et mangez des gâteaux sous la tente, et qu’il vous raconte des blagues. Puis, quand il arrive en France, vous l’explosez en disant qu’il vient s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits et que la France n’est pas un paillasson.
Rama Yade - Je n’explose rien du tout. Je considère que, sur la question des Droits de l’Homme, quand on veut les défendre, il faut d’abord le faire par la voie du dialogue. On ne heurte pas les gens. On ne les braque pas. On ne ferme pas la porte du dialogue immédiatement. On essaye de discuter. Je suis allée en Libye avec le Président dans un contexte très particulier, juste quelques jours après la libération des infirmières bulgares. Le Président libyen faisait donc un geste d’ouverture. Donc il fallait lui laisser sa chance, pas fermer la porte tout de suite. Puis, entre temps, il s’est passé des choses : quelques ambiguïtés sur la question du terrorisme, comprise comme l’arme
des faibles. Cela m’a contraint, de par ma fonction, à réagir comme j’ai réagi.
Roselyne Febvre – Vous donnez cet interview au Parisien, le Président vous appelle pour vous faire venir tout de suite dans son bureau, et vous dites que les conseillers vous regardent bizarrement dans la salle d’attente. Comment ça s’est passé ce jour là ?
Rama Yade - Je peux comprendre le Président. Il a pris une décision et moi, de par ma fonction, je dois incarner un point de vue plus axé sur les Droits de l’Homme. Je n’étais pas particulièrement stressée. J’ai été inquiète de ces soucis à lui. Je ne voulais pas le perturber. Je ne voulais pas qu’il ait un souci. Donc je lui ai expliqué. De la même manière, il m’a demandé ce qui s’était passé.
Roselyne Febvre – Il vous a dit, « Tu ne me fais pas confiance »…
Rama Yade - Oui, et c’est ça qui m’a un peu peiné au fond. Parce que ce n’était pas du tout lui qui était en cause : c’était une situation. Là, le registre affectif l’a un peu emporté. Je veux être une aide pour le Président, un complément. Pas un souci. Donc c’est vrai que ça m’avait un peu inquiété. Mais pas du tout d’un point de vue politique. J’assumais complètement…
Roselyne Febvre – Vous avez fait un coup. Toute l’intelligentsia de gauche vous soutient…
Rama Yade - Mais le but n’est pas de faire des coups ni de pousser un coup de gueule gratuit. D’autant qu’on ne sait pas, après, comment les gens vont réagir.
Roselyne Febvre – Vous dites, « J’ai fait mon travail. »
Rama Yade - Oui, c’est ça que j’avais le sentiment de faire. Et puis les Droits de l’Homme c’est un tel contenu moral, il y a tellement d’attentes là-dessus que, si vous n’êtes pas à l’hauteur, vous êtes tout de suite taxé de lâche. Ce n’est pas comme un ministère technique. Ou la reforme vous la faites ou vous ne la faites pas sans que cela vous empêche de dormir. Là c’est des vies qui dépendent de vous. C’est le rang de la France qu’il faut défendre. Et c’est imprégné de tout ça que je sens que ce que je dois défendre va au-delà de mes convictions personnelles. Ce sont les convictions d’un peuple, c’est un héritage qui dure depuis 1789, et qui est observé de près par les militants des Droits de l’Homme à l’étranger, par tous les peuples qui souffrent. Parce que la France c’est un pays différent des autres. Et on ne peut pas brader ça.
Roselyne Febvre – Vous vous livrez pas mal dans ce livre. Notamment, vous racontez votre malaise face aux expulsions de sans-papiers, et vous racontez que vous avez failli être expulsée dans votre jeunesse.
Rama Yade - En fait, dans ce livre, je suis en dialogue avec un enfant qui m’interroge, qui m’interpelle, comme le font, d’ailleurs, beaucoup de gens, en me demandant comment je peux défendre les droits de l’homme aux côtés d’un ministre de l’identité nationale.
Roselyne Febvre – Le petit garçon vous demande, justement, comment vous pouvez être ministre d’un gouvernement qui expulse…
Rama Yade - Voilà. Parce que ce n’est pas moi qui pose la question. J’ai ma réponse depuis longtemps. Ce sont des gens qui me posent ces questions et je les reprends pour apporter des réponses. Il n’y a pas de malaise, pour une simple raison : la politique d’immigration existe depuis longtemps (dans des gouvernements de gauche et des gouvernements de droite, dans les pays du nord comme dans les pays du sud). Maintenant, les français expriment une inquiétude sur le sujet. Le Président de la République a été élu pour répondre à cette inquiétude. Et je ne pense pas que Brice Hortefeux ne mène pas son action en dehors du droit ou de la morale. Il essaie de maintenir un équilibre entre la lutte contre la clandestinité et l’intégration de ceux qui sont réguliers. Et ce n’est pas quelque chose de simple. Je ne suis pas de ceux qui jettent l’anathème sur Brice Hortefeux. C’est tombé sur lui, mais il n’a rien demandé de spécial. N’importe qui aurait pu se trouver face au devoir de faire ce travail-là. Qui n’est pas simple et qu’il essaie de faire de son mieux.
Roselyne Febvre – Vous parlez aussi de la [inaudible] d’un contrôle d’identité jeune. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Rama Yade - Je ne suis pas née en France. Je suis née à l’étranger. Et j’ai fait l’immense effort qui est l’immigration et l’installation dans un pays. Je pense que ce qui définit l’étranger, quelque soit le pays où il se trouve, c’est la précarité. L’incertitude de l’avenir. Et, oui, je l’ai vécu. Ce n’est pas simple.
Roselyne Febvre – Et comment se passe ce contrôle d’identité ?
Rama Yade - C’était à l’époque d’un bac blanc, quand j’avais 18 ans, on se rend compte que le document qui faisait office de pièce d’identité n’était plus valable et j’ai compris qu’il fallait quitter le territoire français. Donc je ne pouvais pas passer mon bac et je ne comprenais pas pourquoi, tout d’un coup, on m’expliquait que c’était terminé. Mais c’est la vie. Après il a fallu se bagarrer. Je n’étais pas traumatisée pour moi-même mais plus pour ce qui avait été engagé, pour ma famille, etc. Après, ça s’est arrangé, j’ai pu passer mon bac. Ce n’est pas une blessure. Je cicatrise assez vite [rires]. Mais je ne l’ai jamais oublié. Et c’est peut-être pour cela que, quand j’ai pris mes fonctions au gouvernement, l’un de mes premiers gestes était d’aller voir ces gens africains dans un squat à Aubervilliers. Je voulais me dire à moi-même que l’on n’oublie pas l’essentiel. Evidement, personne n’a compris, je n’ai pas expliqué, parce que je pense que personne n’aurait compris. Mais je dis « tant pis, je suis tranquille avec moi-même. Je voulais montrer à tous ceux qui disaient que ce gouvernement est « méchant », qu’il « expulse », etc. qu’il y avait une part d’humanisme.
Roselyne Febvre – Et c’était vous…
Rama Yade - Non. Même le Président de la République a tout de suite compris quand je lui avais dit. Il avait souffert d’avoir été traité de raciste pendant la campagne. C’est un truc qui l’avait beaucoup marqué. Et j’avais envie de racheter un peu ça.
Roselyne Febvre – Alors, à propos de racisme, on va parler de l’Amérique où un Président noir pourrait entrer pour la première fois à la Maison Blanche. Est-ce que l’Amérique est prête à élire un président noir ? Il y a aussi cette psychose à l’idée que Obama soit assassiné puisque deux américains ont été arrêtés pour comploter contre lui. Est-ce que l’Amérique est prête ?
Rama Yade - On a deux mouvements contradictoires dans l’histoire, et on les voit à travers ceux qui menacent Obama. Les forces qui font l’histoire sont souvent celles qui la défendent. L’Amérique porte Obama mais une certaine Amérique peut-être n’en veux pas.
Roselyne Febvre – Vous faites référence au Ku Klux Klan…
Rama Yade - Je ne pense pas, et d’ailleurs Obama l’a dit, que ce soit la vraie Amérique. Ce sont les dernières forces conservatrices qui s’expriment en désespoir de cause parce qu’ils auraient souhaité une révolution mondiale. Ils veulent empêcher que l’Amérique présente ce visage-là, le visage d’un métisse afro-américain.
Roselyne Febvre – Mais c’est une réalité. Souterraine mais elle existe.
Rama Yade - Elle existe mais je pense qu’elle est minoritaire et je crois que ce qu’a fait Obama jusqu’à présent c’est déjà une grande victoire. Alors il faut être prudent, parce que cette élection n’est pas pliée. McCain est un très bon candidat, il a des idée intéressantes, il a un positionnement original par rapport à…
Roselyne Febvre – Vous n’allez pas me dire que vous allez voter McCain… [rires]
Rama Yade - Non. Ce n’est pas ça que je dis. Je suis Secrétaires aux affaires étrangères. Je n’ai pas le droit de choisir un candidat.
Roselyne Febvre – Mais votre cœur ?
Rama Yade - Ce n’est pas une question de cœur. C’est plus une analyse des parcours. Je trouve que le parcours d’Obama m’interpelle. Mais ce qui m’interpelle d’abord chez lui c’est son extrême jeunesse et sa « faible » expérience politique. Il n’est sénateur que depuis trois ans. Et il est en passe de devenir Président des Etats-Unis. Elt il dit que son histoire ne pouvait arriver qu’aux Etats-Unis. Ce qui me chagrine c’est que j’ai toujours pensé que la France a toujours été un petit peu en avance par rapport aux américains. Et, en France, je pense que c’est possible. A la Révolution française, nous avons proclamé les Droits universels de l’Homme en général, quand la Révolution américaine n’avait proclamé que les droits des américains. Ça nous a donné une antériorité dans l’histoire qui fait que nous sommes considérés aujourd’hui comme le pays des Droits de l’homme. Et je trouve que c’est possible en France. Les français sont prêts.
Roselyne Febvre – Prêts pour un président noir ?
Rama Yade - Pour un président issu de l’immigration. Même le Président Sarkozy c’est quelque chose. Il y avait même des gens dans son camp politique qui disaient que les français ne pourraient pas l’élire parce qu’il avait du sang mêlé. On en a entendu des belles. Et pourtant il a été élu. Donc, si ça a été possible pour Sarkozy…
Roselyne Febvre – Mais ça ne mettra pas des années en France ?
Rama Yade - Si rien ne change dans le système politique, ça mettra du temps. C’est un système politique où l’on a du mal à élire des gens.
Roselyne Febvre – Les partis politiques sont racistes ?
Rama Yade - Ce n’’est pas qu’ils sont racistes. C’est qu’ils sont conservateurs. Ils font la même chose pour les femmes, pour les jeunes, pour plein de catégories de personnes. Ce sont toujours les mêmes. Puis il y a un cumul des mandats. Il y a des gens qui sont des députés depuis 30 ans ! C’est terrible. Ils sont réélus au même temps, donc ça veut dire qu’ils ont fait aussi du bon travail. Mais, enfin, il faut former des héritiers. La première fois où j’ai eu ma chance en politique c’est quand Sarkozy m’a dit, pendant la campagne, « Tu vas t’exprimer pendant mon congrès d’investiture, entre Balladur et… » Et je lui ai dit, « Je ne peux pas, parce que je ne l’ai jamais fait. » Je ne savais pas si j’étais capable. Et il m’a dit, « Je te fais confiance. » Et ces quatre mots, « Je te fais confiance. » c’est ce qui vous porte après. Vous n’avez pas le droit de décevoir le candidat. Vous jouez sa victoire ou sa défaite aux présidentielles. Il m’a donné ma chance comme Chirac lui en a donné la sienne en 1976 lors du congrès du RPR. Obama c’est comme ça aussi. Il a percé quand John Kerry lui a donné la possibilité de s’exprimer lors d’une convention démocrate. Ça commence comme ça. Donc il faut laisser la chance à cette jeunesse, aux femmes, aux minorités. Qu’ils puissent s’exprimer au milieu des gens habituels. Puis, si ça ne marche pas…
Roselyne Febvre – Et, si Obama est élu, est-ce que ça fera une espèce d’onde de choc en Europe, est ce que ça pourrait changer les mentalités, faire sauter les verrous, et contribuer à l’émergence d’un Obama en Europe ?
Rama Yade - D’abord, on verra le résultat et ça en dira long sur l’état de l’Amérique d’aujourd’hui.
Roselyne Febvre – On verra si l’Amérique est ultraconservatrice ou pas…
Rama Yade - McCain n’est pas si conservateur que ça. Il est assez libre par rapport au Parti Républicain. Mais, que ce soit l’un ou l’autre, ce sera une énorme surprise. Ça dira deux choses très différentes sur l’Amérique. L’Amérique a le choix entre prendre cette direction ou l’autre. Entre deux voies complètement opposées.
Et je pense que ce sera une révolution psychologique énorme pour la France et pour l’Europe. Chaque petit noir, chaque petit arabe, chaque petit mexicain pourra se dire, « Je peux dont être Président ! » (de la France, de l’Angleterre). C’est énorme. Il n’y a pas de fatalité à être que génie… footballeur ou rappeur.
Roselyne Febvre – Justement, est-ce qu’Obama n’est pas le nouveau rêve américain ? Ou mondial ?
Rama Yade - Ce sera un nouveau rêve mondial. On le regardera comme un citoyen mondial comme aujourd’hui. Mais ça ne nous exonère pas de faire le travail que nous avons à faire en France. Obama ne va pas régler les problèmes français. Il va faire une révolution psychologique chez les jeunes, chez les personnes issues de l’immigration, etc. Mais, après, s’il ne se passe rien, ça retombera.
Roselyne Febvre – On arrive au terme de cette émission et je voudrais vous poser une question sur vos projets. Nicolas Sarkozy veut que vous conduisiez la liste UMP d’Ile de France pour les élections Européennes et vous faites de la résistance.
Rama Yade - Qu’est ce que vous en savez ?
Roselyne Febvre – Il parait que vous ne voulez pas…
Rama Yade - Mais « Il parait » on peut dire n’importe quoi ! Les journalistes écrivent parfois ce qu’ils ont envie d’écrire.
Roselyne Febvre – Mais vous avez envie de la conduire ?
Rama Yade - Je n’exprime rien. C’est une élection qui a lieu dans six mois. Il est beaucoup trop tôt pour dire quoique ce soit.
Roselyne Febvre – Je vous demande si vous avez envie…
Rama Yade - La vérité c’est que je suis dans un état de réflexion totale. Ces élections vous engagent pendant longtemps dans votre vie, dans votre carrière politique. Donc il ne faut pas choisir comme ça sous la pression médiatique. J’ai mon propre temps. Et il faut arrêter de dire que Nicolas Sarkozy « veut ». Nicolas Sarkozy respecte l’opinion des gens et demande aux gens de réfléchir à ce qu’ils veulent faire…
Roselyne Febvre – Mais il dit que c’est dans un combat électoral que l’on acquiert la légitimité.
Rama Yade - C’est moi qui dit ça. Je le dis depuis le début. Je me suis déjà lancé dans un combat électoral dans les pires conditions qui soient. La droite avait perdu toutes les élections à Colombes depuis 2001, et j’y suis quand même allée. Donc qu’on arrête de dire que je ne suis pas allée aux élections. J’y suis allée parce que j’avais envie, parce que je voulais être utile là où il le fallait. Donc il faut arrêter de dire que je n’ai pas envie de m’engager dans des élections. Je veux seulement le temps de la réflexion. C’est quand même mon droit ! Que l’on ne m’oblige pas, le couteau sous la gorge, à dire toute de suite si je suis candidate ! [Rires] Attendez ! [Rires] C’est trop important ces décisions. Et je veux vraiment réfléchir, avec le Président, avec l’UMP. Puis il y a peut-être d’autres candidats.
Roselyne Febvre – Le Maire de Colombes se plaint de votre absentéisme.
Rama Yade - Je suis allée au Conseil Municipal ! Et ce maire ne vous laisse pas parler. Il est dans une politique de revanche, il vous coupe le micro. Je n’y vais pas pour me faire humilier. J’essaie de travailler avec les colombiens, je reçois des lettres comme ça, et j’essaie de régler leurs problèmes. Et j’irai aux réunions quand il remettra le micro en marche.
Roselyne Febvre – Vous parlez des « colombiens ». Et les FARC ? [Rires]
Rama Yade - Ça c’est un autre type de colombiens. [Rires]
Roselyne Febvre – Les ex-FARC qui demandent l’exil politique en France…
Rama Yade - Je crois qu’il faut faire attention. Le but n’est pas de voir arriver un FARC à l’aéroport de Roissy. Le Président Sarkozy a dit au Président Uribe, à un moment donné, quand Ingrid Betancourt était encore dans les mains des FARC, qu’il était prêt à faire quelque chose là-dessus si ça pouvait aider. Maintenant, il y a un FARC qui a aidé à la libération d’un otage. Aujourd’hui, on est en train d’analyser sa situation judiciaire, sa situation juridique, avant de prendre une décision. Et c’est une décision qui appartient au Président.
Roselyne Febvre – Merci beaucoup, Rama Yade, d’être passée sur le plateau de France 24. Tout de suite les infos, et on se retrouve la semaine prochaine avec un autre invité : Dominique de Villepin.


















Commentaires
vote prestation sur la chaine 2 avec madame Chabot hier soir
félicitations, madame, pour la dignité dont vous avez fait preuve en face de monsieur hamon qui non seulement déborde du sujet mais en plus fait preuve de mauvaise foi .