Ulysse Gosset – Retour sur le plateau du Talk de Paris avec pour invité le chef de la diplomatie européenne, Javier Solana, espagnol, ancien ministre des Affaires étrangères du Socialiste Felipe Gonzalez, ancien patron de l’OTAN, qui parcourt le monde entier pour défendre les positions et les intérêts de l’Europe. Javier Solana, revenons sur la crise qui secoue les marchés financiers depuis plusieurs semaines maintenant. On a vu que l’Europe a été en pointe, avec le Président Sarkozy, le Président de l’Union, qui proposait une nouvelle gouvernance mondiale pour essayer d’éviter que cette crise ne se reproduise pas. Il y a donc ce fameux G8, plus quelques pays qui vont se retrouver à Washington. On a le sentiment que les européens veulent vraiment que les choses changent mais que les américains sont plus prudents : « oui, on va se réunir, mais on ne va pas forcément refonder l’ordre financier international. »
Javier Solana – Je crois que l’Europe a bien joué ses cartes. J’aimerais souligner le rôle très actif du Président Sarkozy en tant que Président de l’Union Européenne. Et je pense que la réunion du 15 novembre à Washington sera très productive. Je crois qu’elle sera très bien préparée. Il y aura une réunion de l’Union Européenne avant le sommet pour mettre au point la position de l’Union, et l’Union sera très active pour faire avancer l’agenda. Il est vrai que la crise est une crise globale. Ça veut dire que la solution devrait être globale. Pour la première fois dans l’Histoire que les pays du G8, les pays les plus développés, se retrouvent, et qu’ils invitent, dès le premier jour, des pays comme la Chine, l’Inde, le Brésil, etc., qui ont des responsabilités aussi à prendre dans ces moments « fondateurs », si je puis dire, d’une nouvelle architecture financière internationale.
Vous évoquez le rôle du Président de l’Union Européenne, Nicolas Sarkozy, un Président de l’Union qui aimerait bien, je dirais, « jouer les prolongations » et qui dit, « Pourquoi pas créer une nouvelle structure en Europe qui permettrait au Président de l’Union de devenir Président de l’Eurogroupe, le groupe des 15 pays qui ont adopté l’euro, ce qui permettrait à Nicolas Sarkozy d’animer ce groupe pendant deux ans. Est-ce que vous êtes pour cette idée de « prolongation » du mandat dans cette structure de l’euro ?
Je vous dirais que l’Eurogroupe existe. Les pays de l’Eurogroupe se réunissent. Les ministres des finances se réunissent, et il y a eu des réunions des chefs d’état et de gouvernement. Donc la situation n’est pas assez révolutionnaire. Je crois que nous aurons le besoin de revoir cette géométrie au fur et à mesure que la crise se développe.
Est-ce que vous soutenez l’idée du Président Sarkozy d’avoir une nouvelle structure élargie aux chefs d’état…
C’est normal que les présidents soient membres de l’Eurogroupe. Il est nécessaire que les chefs de gouvernement et les chefs d’état se réunissent. Cette décision va être prise par les membres de l’Eurozone, de l’Eurogroupe. Normalement, ce sera le Président Sarkozy qui continuera jusqu’à la présidence depuis l’année 2010.
Mais, sans doute, s’il y a des réunions à ce niveau-là, normalement ce sera le Président Sarkozy qui les présidera.
Donc une ouverture quand même. Je vous propose, puisque nous avons beaucoup parlé de la façon dont l’Europe avait réagi à la crise, d’écouter cette question de l’ancien Premier ministre socialiste, Michel Rocard.
Monsieur le Haut représentant, Les différents pays d’Europe auront surpris assez favorablement le monde en se mettant d’accord assez vite, récemment, sur un plan de lutte contre les effets de la crise bancaire que nous traversons. Est-ce que vous en concluez à un retour plus favorable de la volonté d’intégration européenne au sein du Conseil des ministres ?
Merci Michel, mon cher ami, pour la question. La réponse est pour moi très claire : oui. Sans doute, la volonté d’intégration continuera. J’espère, comme toi, et je suis d’ailleurs sûr, que le Traité de Lisbonne sera ratifié. Et ce sera un grand pas très important dans la bonne direction. Travaillons donc à le faire une réalité et, en tout cas, à continuer à créer les conditions pour approfondir les relations entre les Etats-membres de l’Union Européenne. Le monde d’aujourd’hui a besoin de l’Europe. Les citoyens de l’Europe ont besoin de l’Europe, institutionnellement. Donc il faut faire tous les efforts pour faire avancer le processus.
Les institutions seront changées au fur et à mesure que le Traité de Lisbonne entre en vigueur. J’espère qu’il sera finalement ratifié parce que tous les Etats-membres ont travaillé de manière très forte pour arriver à un accord sur les paramètres de la réforme institutionnelle de l’Europe. Et j’espère qu’il sera ratifié.
Il y a une autre grande question qui fait débat en Europe – et pas seulement en Europe : aux Etats-Unis aussi – qui concerne l’élargissement de l’OTAN à l’Est, on l’a vu dans le cas de la Géorgie et de l’Ukraine. A ce propos, écoutons une question de l’ancien Ministre français de la défense, Jean-Pierre Chevènement.
M. Solana, la France et l’Allemagne, au dernier sommet de l’OTAN à Bucarest, s’étaient opposés à ce que la Géorgie et l’Ukraine soient intégrées à une procédure MAP destinés à leur faire entrer un jour dans l’OTAN. Chacun comprend que l’élargissement vers l’Est posera des problèmes avec la Russie, dont la flotte de la Mer Noire est stationnée à Sébastopol (donc, aujourd’hui, en Ukraine). Etes-vous favorable à cet élargissement vers l’Est ? Ne croyez-vous pas préférable, du point de vue de l’intérêt de l’Europe, que vous êtes chargé de représenter, d’aller vers un partenariat stratégique avec la Russie et d’approfondir la proposition de Monsieur Medvedev tendant à la conclusion d’un pacte européen de sécurité ? En d’autres termes, si cette politique d’élargissement à l’Est répond à une vision américaine bien connue, très contestable parce qu’elle tend à créer un nouvel ennemi sur le continent européen, n’est-il pas préférable que cette politique soit revue à l’aune de l’intérêt européen dont vous êtes, dans le regard des peuples, le gardien ?
Merci, merci, mon ami. Comme vous savez, je ne suis pas le Secrétaire Général de l’OTAN. Je ne peux pas parler au nom de l’OTAN. Mais je crois que la position de la plupart des pays de l’Union maintenant sera de poursuivre avec la décision prise à Bucarest. Donc je ne crois pas qu’il y aura d’élargissement vers des pays comme la Géorgie ou l’Ukraine maintenant, ça veut dire dans la période du temps de cette année. Les MAP que vous avez mentionnés comme programme de coopération avec l’OTAN de ces 2 pays.
Concernant la deuxième partie de votre question, je crois, honnêtement, qu’il y aura des discussions avec le Président de la Fédération russe, le Président Medvedev, pendant le prochain sommet à Nice le 14 novembre. Je serai là. Je crois qu’il y a la possibilité de commencer à parler sur l’idée présentée par le Président Medvedev. Comme ces idées ne sont pas encore très précises, j’espère que nous avancerons là-dessus. Comme vous savez, le Président Medvedev et le Président Sarkozy se sont réunis à Evian il y a quelques semaines. Le Président de la République a proposé un sommet au plus haut niveau de la [inaudible] en 2009. Donc tout ça reste ouvert et j’espère que ça pourra avancer. Le Président Medvedev aura l’opportunité dans les prochains mois de préciser ses idées davantage. Et je crois que nous serons prêts à discuter de tout ça.
Donc ça veut dire, si on résume, que l’on laisse la Géorgie et l’Ukraine en dehors de l’OTAN pour l’instant…
Je crois que, avant la fin de l’année, il n’y aura pas de grande décision sur l’avenir vis-à-vis de l’OTAN concernant ces deux pays. La porte ne sera pas fermée. Mais elle ne sera pas ouverte pour faire avancer les relations, au moins sur la position des MAP, le plan d’action pour ces deux pays. Je ne sais pas comment les choses évolueront à l’avenir. Mais rappelez-vous que l’Ukraine aura des élections au mois de décembre. Ce sera très bizarre s’il y a des décisions de signature. Il faut attendre avant de savoir exactement comment sera composé le gouvernement de l’Ukraine. De la même manière, la Géorgie a des problèmes de nature [inaudible] qui ne seront pas réglés immédiatement par son entrée à l’OTAN. Donc je crois que, pour l’instant, ces deux questions restent ouvertes.
Donc on calme le jeu et, en attendant, les élections américaines…
Il n’y aura pas de décision d’ici la fin de l’année. Je crois qu’il y aura des discussions au niveau ministériel à l’occasion de la réunion des ministres des affaires étrangères de l’OTAN. Il y aura en 2009 un sommet de l’OTAN en Europe. Le nouveau Président américain y sera, et on verra comment ce sommet se déroule. Mais je ne crois pas qu’il y aura des grandes modifications sur la structure sécuritaire de l’Europe d’ici là. Mais je voudrais insister que le Président Sarkozy, en tant que Président de l’Union, a dit qu’il était prêt à discuter avec le Président Medvedev sur l’idée qu’il a mise sur la table. Mais il est vrai, aussi, que cette idée reste pour l’instant plutôt vague et qu’il faut la préciser.
D’ un mot, comment vous voyez les relations entre l’Europe et la Russie. On a parlé beaucoup de la possibilité d’une nouvelle Guerre froide. Quelle est votre vision ?
Sans doute, il y a eu une crise de taille pendant l’été, au mois d’août. Mais je crois que nous aurons besoin de poursuivre nos relations avec la Russie. La Russie est un grand pays. C’est l’un de nos voisins. Il a des responsabilités stratégiques dans le monde. Nous devons travailler avec eux pour régler la question de l’Iran, la question du Moyen-Orient. Il y a plusieurs choses pour lesquels nous avons besoin de la Russie et la Russie a besoin de nous. Mais nous devons parler vrai aux Russes et nous leur disons, de manière très claire, que leur comportement au mois d’août n’était pas un comportement que nous pouvions approuver ou accepter. Le recours à la force pour régler les questions de sécurité en Europe n’est pas possible. Nous sommes au XXIe siècle et maintenant les questions devront se régler par la voie diplomatique.
L’autre conflit majeur qui intéresse aussi bien les européens, les américains et les russes (par ricochet) c’est l’Afghanistan. L’Afghanistan, où l’on assiste à un regain de la guerre et des combats, et où se trouvent des organisations humanitaires. Voici, d’ailleurs, une question de l’un des dirigeants de ces ONG sur le terrain, pris entre le feu des Talibans d’un côté et des soldats occidentaux de l’autre. Ecoutons cette question.
L’Afghanistan est revenu sous les feux de l’actualité, tragiquement, au cours de ce dernier trimestre. La mort de dix soldats français le 18 août dernier a été un véritable électrochoc pour nos opinions publiques. Nous constatons, malheureusement, aussi une augmentation de la violence exercée sur les travailleurs humanitaires. Depuis le début de l’année 2008, ce sont près d’une trentaine de personnes, principalement afghans, qui sont morts en mission. Malheureusement, les acteurs de l’aide en général, et les organisations non gouvernementales en particulier, sont confrontés aujourd’hui à un grave problème de confusion avec les acteurs politiques et les acteurs militaires occidentaux. Parmi les raisons de cette confusion sur le terrain, nous soulignons depuis longtemps le fait que les militaires circulent en véhicules banalisés et ne cherchent pas à établir une distinction claire avec les acteurs civils. Aujourd’hui, dans la perception de nombreux afghans, on peu même parler d’identification des ONG occidentales aux gouvernements occidentaux (et, à fortiori, européens). M. Solana, êtes-vous bien conscient de ce problème et des conséquences qu’il entraîne sur les opérations de secours et sur les opérations militaires. Et comment proposeriez-vous d’y remédier ? Merci
Merci pour la question. Oui, je suis conscient de ça. Je me rends en Afghanistan fréquemment et je connais la situation sécuritaire là-bas. Et il est vrai qu’elle n’est pas bonne, et qu’il faut la régler. Et, pour cela, il faut continuer à avoir des forces militaires sur le terrain. Mais, en même temps, nous savons bien que la solution définitive ne sera pas militaire. Elle sera une solution négociée, diplomatique. C’est le but des initiatives qui sont en train d’être mises en place pour faire avancer la stabilité d’ici les élections présidentielles et parlementaires en 2009 pour voir si la situation s’améliore. Mais, pour l’instant, il faut sans doute maintenir la présence militaire. Mais il faut savoir que la stratégie pour en finir ne sera pas militaire : elle sera diplomatique, politique.
Donc négociation avec le Talibans « modérés » ?
Je ne sais pas ce que veut dire « Taliban modéré » mais, en tout cas, si nous disons que ce sont les Talibans qui sont prêts à rentrer dans le jeu politique, oui. Mais pas avec ceux qui ne le sont pas.
Une dernière question à propos de l’élection américaine : qu’est-ce que vous attendez de ce changement de Président ?
Je crois que nous pouvons attendre beaucoup. Je crois que les relations avec l’Europe continueront et que nous pouvons faire avancer les grands dossiers à l’ordre du jour. Y compris, sans doute, la crise économique. Je crois que la crise économique ne sera pas finie aussitôt, et qu’il faut donc faire tous les efforts possibles pour aboutir au plus vite possible, pour éviter une récession de longue durée. Ensuite il faut régler les questions internationales. Je peux penser à trois ou quatre de ces questions mais, pour moi, la plus importante est le processus de paix au Moyen-orient. C’est un problème qui vient de loin, qui a entraîné beaucoup de souffrance et qui a déstabilisé la région. Nous savons les [inaudible] paramètres pour le régler. Il est temps de faire tous les efforts, ensemble, en coopération avec les pays de la région, pour aboutir, nous impliquer. Nous devons aussi nous engager plus fortement à un accord sur les états.
Et, puisque l’Europe parle d’une seule voix, qu’est-ce qui serait mieux pour l’Europe : Obama ou McCain ?
C’est difficile à dire qui sera mieux. Mais je crois que le mieux sera celui qui est soutenu par le peuple américain, par les acteurs de cette élection.
Merci beaucoup, Javier Solana, d’avoir participé au Talk de Paris. Bien entendu, je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour une nouvelle édition de l’émission. A très bientôt.





