14 novembre 2008 - 16H31

Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI
A la veille du sommet de Washington sur la crise et alors que le monde entre en récession, peut-on refonder le capitalisme ? Pour répondre, Ulysse Gosset reçoit l’homme qui a dirigé le FMI pendant 13 ans, Michel Camdessus.

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M. Ulysse GOSSET.- Bonjour, bienvenue pour cette nouvelle édition du "Talk de Paris".

En attendant l'arrivée du Président Barack Obama à la Maison-Blanche, la Planète entre en récession. Plusieurs pays sont même menacés de faillite, et ils tendent la main au FMI pour sauver leur monnaie, leurs banques et leur Bourse. Il y a urgence.

Alors peut-on refonder le capitalisme et comment ?

Peut-on imaginer une nouvelle architecture mondiale de la finance, de nouveaux accords de Bretton Woods ?

Notre invité est l'un des grands financiers de la Planète, Michel Camdessus, qui a dirigé le Fonds Monétaire International pendant 13 ans, et qui vient d'être nommé par l'Etat Français à la tête de la société chargée du financement des banques. Il a donc beaucoup de choses à nous dire sur la crise actuelle.

Bonjour Michel Camdessus.

M. Michel CAMDESSUS.- Bonjour.

M. Ulysse GOSSET.- La première question que j'ai envie de vous poser, vous, qui avez été toute votre vie dans le monde de la finance, et en particulier au Fonds Monétaire International à Washington mais aussi à la Banque de France, aviez-vous jamais rêvé ou fait le cauchemar d'une crise telle que celle que nous traversons aujourd'hui ? Avez-vous été surpris ou pas ?

M. Michel CAMDESSUS.- J'ai rêvé de l'éviter. Et lorsque nous étions au coeur de la crise asiatique, j'ai proposé en tant que Directeur Général du Fonds Monétaire International, un certain nombre de dispositions, de mesures à prendre dont le seul but était de faire en sorte que l'on ne voit plus jamais ça. Mais il s'est passé là quelque chose qui fait partie de l'histoire des hommes et du monde. C'est que les hommes ne sont capables de réformes véritables que dans le cadre d'une crise.

Pendant la crise, ils réforment. Dès que la crise est terminée, on renvoie les choses à plus tard. C'est ainsi que cette crise se produit. Si, et je vous dis cela avec un brin de frustration, si on avait effectivement mis en oeuvre tout ce que nous avions décidé de faire, tout ce que les ministres, les gouverneurs ont promis de faire au cours des années qui suivaient la crise asiatique, qui a été réglée rapidement, je crois que cette crise ne se serait pas produite.

Au fond de mon coeur, puisque vous voulez que nous parlions franchement, je vous dirai qu'à mon avis, c'est la crise de trop.

M. Ulysse GOSSET.- Où en est-on dans cette crise ? A-t-on touché le fond ? Cela va continuer, et pendant combien de temps ?

M. Michel CAMDESSUS.- Il faudrait être bien imprudent pour le dire. Nul n'en sait rien. Ce que j'observe, c'est qu'il y a, en tout cas en ce moment, un déploiement formidable d'efforts de la part de la Communauté internationale, Américains, Européens, Asiatiques, ensemble, et c'est le but précisément de la réunion du G20 dont nous allons certainement parler pour, ensemble et d'une manière aussi coordonnée que possible, trouver des réponses aux questions que cette crise soulève.

M. Ulysse GOSSET.- Et pourtant, les Américains comme les Européens ont bien du mal à restaurer la confiance. On voit les marchés qui font du yo-yo et la crise continue dans toutes les bourses.

M. Michel CAMDESSUS.- C'est profondément vrai.

M. Ulysse GOSSET.- Que faut-il donc faire pour rétablir la confiance ? C'est une situation impossible en fait aujourd'hui.

M. Michel CAMDESSUS.- Non, rien n'est impossible dans les réalités humaines. Il faut agir d'une façon raisonnable et coordonnée.

Ce qu'ont fait les occidentaux au cours de ces dernières semaines est important, et les fonctions qui m'ont été données en France sont en reflet de cela, l'ensemble des pays ont décidé de mettre en place chacun chez-soi, selon des modalités relevant de la culture du pays, des moyens de rétablir le fonctionnement des marchés.

M. Ulysse GOSSET.- Visiblement, cela ne suffit pas pour rétablir la confiance.

M. Michel CAMDESSUS.- Attendez ! Ces choses sont des problèmes qui cumulent sur des années et qui, lorsque la crise éclate, ne se règlent pas dans l'instant. Je crois que nous aurions tout à fait tort de dire : "Regardez, les mesures prises il y a une semaine ne marchent pas, cela prouve qu'il n'y a pas de solution".

Si ! Les mesures prises, il y a quelques semaines, comportent tout ce qu'il faut, en tout cas en Europe, pour nous amener à la fin de la crise. Cependant, il faut que l'opinion publique comprenne ce que l'on fait, pourquoi on le fait, et l'ampleur des efforts déployés, et petit à petit la confiance reviendra.

M. Ulysse GOSSET.- Michel Camdessus, comme le veut la tradition de cette émission, un petit portrait de votre longue carrière. Je rappelle pour nos téléspectateurs que vous êtes né à Bayonne en 1933. Vous êtes un fan de corridas. Vous avez six enfants et, après de brillantes études et votre succès à l'ENA, vous avez servi au Ministère des Finances, au Trésor, à Bruxelles. Vous avez également été Président du Club de Paris, Gouverneur de la Banque de France de 1984 à 1987.

En 1987, vous êtes donc nommé Directeur Général du FMI où vous êtes resté pendant 13 ans avant de démissionner en 2000. Vous êtes catholique pratiquant, et vous avez soutenu François Bayrou à l'élection présidentielle en France, même si vous aviez écrit en 2004 un rapport sur la croissance pour Nicolas Sarkozy alors Ministre de l'Economie et des Finances, un rapport demandant la suppression des 35 heures mais qui, dit-on, était aussi le livre de chevet du futur Président pendant sa campagne présidentielle.

Des commentaires ?

M. Michel CAMDESSUS.- Non. C'est une très belle oraison funèbre, une très belle nécrologie…

M. Ulysse GOSSET.- Mais vous avez inspiré Sarkozy, le Président ?

M. Michel CAMDESSUS.- Je n'en sais rien, c'est à lui qu'il faut le demander. Il m'avait demandé ce travail, et je l'ai fait avec un groupe remarquable d'hommes et de femmes. Il m'a dit en effet que ce serait son livre de chevet.

M. Ulysse GOSSET.- Suit-il bien vos conseils aujourd'hui pour l'économie de la France ?

M. Michel CAMDESSUS.- Ecoutez, je suis fier de me rendre compte que pas mal d'idées que nous avions exprimées à ce moment-là ont été reprises et dans sa campagne et dans la politique actuelle du Gouvernement. Il a eu bien d'autres personnalités qui l'ont inspiré. Depuis lors, d'autres rapports sont venus, celui de Jacques Attali, celui de Favereau. En France, on produit facilement des rapports.

M. Ulysse GOSSET.- Est-on sur la bonne voie ?

M. Michel CAMDESSUS.- Je crois qu'oui. Les rencontres que j'ai eues à la fin de la semaine dernière avec la Commission trilatérale, un groupe de personnalités éminentes du monde entier, consacrées aux problèmes de la France, j'ai eu l'honneur de leur présenter les réformes en cours. Je peux vous dire qu'ils ont été extrêmement impressionnés par l'ampleur du champ couvert par la réforme, l'ambition de la réforme, et surtout par quelque chose qui n'est pas très commun dans notre pays. C'est que, alors que la crise est là, on n'interrompt pas les réformes, mais au contraire, on considère qu'il faut aller de l'avant. De toute manière, ces problèmes doivent être résolus et on sortira d'autant mieux de la crise que l'on aura fait ces réformes mêmes dans une période ingrate.

M. Ulysse GOSSET.- Vous étiez, et vous êtes peut-être toujours un libéral convaincu. Vous l'êtes toujours ?

M. Michel CAMDESSUS.- Je suis toujours pour une économie de responsabilité et de liberté.

M. Ulysse GOSSET.- L'Histoire retiendra que, quand vous étiez au FMI, vous avez eu une politique assez dure de rigueur pour essayer de remettre un certain nombre de pays sur la bonne voie, mais cela n'a pas toujours forcément bien marché. On se souviendra de ces thérapies de choc, on se souviendra de la crise en Russie, en Indonésie, aux Philippines, en Argentine.

Regrettez-vous ce qui c'est passé à l'époque, ces thérapies de choc, qui ont mis parfois des pays sans dessus dessous et qui n'ont pas toujours eu, ces thérapies de choc, l'effet escompté ?

M. Michel CAMDESSUS.- Premièrement, il n'y a pas jamais eu de thérapies de choc.

M. Ulysse GOSSET.- On se souvient que vous étiez…

M. Michel CAMDESSUS.- On les a qualifiées ainsi.

M. Ulysse GOSSET.- Eh oui.

M. Michel CAMDESSUS.- Mais ce n'était pas des thérapies de choc.

M. Ulysse GOSSET.- C'était dur.

M. Michel CAMDESSUS.- Parce que la réalité est dure, et plus on attend pour aller voir son médecin, tout le monde le sait, plus on doit soigner par de la chirurgie ce qui relevait de l'aspirine si on avait été raisonnable. Il a donc fallu faire tout cela. Non, je ne le regrette pas. Quand je vois la manière dont ces pays ont finalement émergé de la crise… Prenons les tous, y compris la Russie, l'Indonésie, l'Argentine, tous ces pays ont fait depuis pas mal d'autres bêtises, mais ils sont sortis vite de la crise asiatique. Au point que la crise étant réglée, on n'a pas pris les réformes qui auraient peut-être permis d'éviter la crise que nous traversons aujourd'hui.

M. Ulysse GOSSET.- On voit qu'aujourd'hui, il y a un peut-être un retour du "méchant FMI" qui, lorsque des pays notamment européens ou autres demandent un refinancement, demande de l'aide (on le disait au début de l'émission) pour sauver leurs banques, etc., c'est accompagné de mesures restrictives ou contraignantes ? Est-ce le retour du FMI de votre époque ?

M. Michel CAMDESSUS.- Le FMI de mon époque, contrairement à ce que vous avez l'air de penser, n'était pas scélérat, pas sévère, pas sadique. Simplement, il appliquait ses statuts.

M. Ulysse GOSSET.- C'était la rigueur.

M. Michel CAMDESSUS.- Non, ce n'est la rigueur. C'est simplement le fait que le Fonds Monétaire ne peut prêter, selon ses statuts, que si le pays bénéficiaire de ses concours fait tout ce qu'il peut pour rétablir sa solvabilité et devenir de nouveau créditeur dans cette caisse de crédit mutuel qu'est le Fonds Monétaire.

M. Ulysse GOSSET.- Aujourd'hui, vous voyez la fin de la crise d'ici 2010, 2012 ? Les experts parlent de 2010. Quelle est votre analyse à vous ?

M. Michel CAMDESSUS.- Je suis assez de l'avis des experts de l'OCDE. Je pense même que, dès le quatrième trimestre 2009, on devrait être sur une trajectoire de reprise.

M. Ulysse GOSSET.- Si vite !

M. Michel CAMDESSUS.- C'est dans un an. Cela implique tout un processus de digestion lente et de reprise des financements, de retour de la confiance. Je pense que ce n'est pas irréaliste de le prétendre.

M. Ulysse GOSSET.- Intéressons nous à ce qui se passe aux Etats-Unis. Il y a eu une volte-face des Américains qui avaient, au début de la crise, décidé finalement de racheter les fameux emprunts "toxiques" ou "pourris" comme l'on disait. Et puis, là, ils viennent d'annoncer, Henri Paulson vient d'annoncer qu'ils allaient recapitaliser les banques, une forme de nationalisation. Que pensez-vous du revirement américain ? Vous, pensez-vous que c'est une bonne chose ou pas ?

M. Michel CAMDESSUS.- Quand on s'est trompé, c'est toujours une bonne chose de corriger et de reconnaître que l'on s'est trompé ou que la conjoncture a changé.

Je n'étais pas à 100 % convaincu par la sagesse des mesures prises par les Américains. Cette idée d'aller chercher avec une pince à épiler les produits toxiques dans les bilans des banques, de les fourguer à l'Etat, et ensuite de reconstituer ainsi la virginité des banques ne me semblait pas de bonnes finances.

Aujourd'hui, ils préfèrent prendre des parts en capital aux banques, quitte à contribuer à leur gestion. Ceci ne me semble pas tellement excitant mais probablement plus réaliste que la solution précédente.

M. Ulysse GOSSET.- C'est quand même le monde à l'envers. On nationalise aux Etats-Unis. Pour Henri Paulson, lui-même ancien banquier, c'est un sacré changement d'attitude quand même. C'est une révolution à l'envers.

M. Michel CAMDESSUS.- Cela prouve la profondeur du problème auquel il fallait faire face. Cela prouve aussi le pragmatisme américain. Nous nous trompons toujours sur l'Amérique. Nous les prenons pour des idéologues, y compris des néo-libéralistes. Ils n'ont jamais été idéologues. Face aux réalités, ils prennent les mesures qui s'imposent.

M. Ulysse GOSSET.- Le Président Barack Obama va-t-il être en mesure de gérer cette crise dont il a le poids sur les épaules avant même d'être arrivé à la Maison-Blanche ?

M. Michel CAMDESSUS.- Il a pour lui, en tout cas, de jouir d'une immense popularité, de la confiance de son peuple et du monde. Il est donc admirablement placé pour faire ce travail difficile.

M. Ulysse GOSSET.- Si on revient à la France, vous, vous êtes donc chargé d'assurer le financement des banques qui en feraient la demande.

Seriez-vous tenté de dire au Président Nicolas Sarkozy qu'il faut aussi recapitaliser et pas simplement faire des prêts pour les banques, un peu comme l'ont fait les Américains ?

M. Michel CAMDESSUS.- Le dispositif français comporte les deux éléments. Il comporte un élément très important, 320 Md€, pour faire ce que la société que je préside est chargée de faire, c'est-à-dire apporter aux banques les moyens de financement que le marché ne leur apporte plus dans les conditions…

M. Ulysse GOSSET.- En allant jusqu'à "nationaliser" ?

M. Michel CAMDESSUS.- Nous faisons cela, et grâce à cela, le marché reprend entre les banques. Aujourd'hui même, j'ai annoncé que nous venons de procéder sur le marché à une émission de 5 Md€ qui a admirablement marché. Nous avons demandé 5 Md€ et, en quelques heures, nous en avions 12. Cela prouve donc que la confiance dans la signature de l'Etat que nous portons est grande. Nous allons pouvoir, de cette manière, apporter aux banques l'argent qui leur est nécessaire pour non seulement continuer à prêter mais pour accroître de 4 % leurs encours dans le courant de l'année à venir. 4 %, c'est de l'ordre de 80 Md€, ce n'est pas rien !

Cela montre que nous croyons que nous sommes en train de financer la reprise qui viendra.

Il y a en plus de cela, un autre guichet que l'Etat a créé pour 40 Md€, si ma mémoire est bonne, qui est la société de prise de participation de l'Etat. Là où une banque, où un établissement de crédit, un établissement financier a besoin de capital, eh bien, l'Etat ne l'apporte pas seulement parce que la société est en mauvais état mais parce que, dans son propre développement, elle doit augmenter ses ressources.

Une banque qui accroît ses encours, à cause des règles de la Banque de France, doit aussi augmenter son capital. Dans l'hypothèse où elle trouverait des difficultés sur le marché pour le financer, cette société fera ce travail.

M. Ulysse GOSSET.- Je vous propose d'écouter, toujours pour parler du FMI, une question de notre spécialiste de l'économie sur France 24, Raphaël Kahane. Ecoutons-le ensemble.

M. Raphaël KAHANE.- Michel Camdessus, bonjour.

En permettant aujourd'hui à des pays réputés vertueux d'accéder à des prêts d'urgence, le FMI n'est pas en train de prôner, une nouvelle fois, une agenda libéral peut-être de manière plus déguisée ?

Deuxième question, n'est-ce pas choquant de permettre à ces pays de dériver temporairement d'une gestion vertueuse de leurs finances publiques sans attacher aucune condition au financement que le FMI pourrait aujourd'hui leur prodiguer ?

M. Michel CAMDESSUS.- Je ne crois pas. Cette idée qui vient d'être reprise par M. Strauss-Khan est une idée déjà mise en avant à plusieurs reprises. Cela consiste à dire qu'il y a des moments où un pays a du mal à se financer, quelle que soit la qualité de sa gestion. Dans ce cas, il est tout à fait normal que le Fonds Monétaire l'aide à franchir ce mauvais pas sans lui imposer des conditions, puisqu'il fait déjà ce qui doit être fait dans une optique de bonne gestion macro-économique. Il n'y a rien de choquant à cela.

En revanche, lorsqu'il y a derrière la situation d'illiquidité temporaire des problèmes de fond, il faut que le Fonds Monétaire fasse son devoir selon sa charte en quelque sorte, et apporte des crédits sous conditionnalités.

M. Ulysse GOSSET.- Très bien. Michel Camdessus, nous arrivons à la fin de la première partie de cette émission.

Je vous propose de regarder ensemble le journal de France 24, et nous allons nous retrouver dans quelques minutes avec Philippe Dessertine, un économiste français de haut vol, qui va pouvoir dialoguer avec vous de la réforme, peut-être de la refonte du capitalisme, en tout cas telle que l'a souhaitée Nicolas Sarkozy.

Je vous donne donc rendez-vous dans quelques minutes. A tout de suite.

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