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Asie - pacifique

Carnet de route : Bombay renaît de ses cendres

Texte par Leela JACINTO

Dernière modification : 08/12/2008

Leela Jacinto est l'envoyée spéciale de France24.com à Bombay. Objectif : enquêter sur les attaques terroristes, comprendre ce qui s'est passé, parcourir la ville et rencontrer ses habitants. Posez-lui vos questions en cliquant sur 'Réagir'.

Pour poser des questions à notre reporter Leela Jacinto, cliquez ici.

 

 

 

Jeudi, 4 décembre / Des adieux, des regrets, les rideaux tombent... après le fiasco bollywoodien

    

En deux jours, le climat a brusquement changé dans les salles de presse. Lors de la conférence du futur ex-chef du gouvernement de l’Etat de Maharashtra, les journalistes réclamaient la tête de Vilasrao Deshmukh après les défaillances des services de renseignement et de sécurité qui n’ont pas su déjouer les attaques terroristes de Bombay.

     

Les journalistes ont écourté l’intervention du chef de cet Etat, le forçant à reconnaître qu’il avait déjà remis sa démission. "Les leaders du Parti du congrès – le plus grand parti de la coalition – n’ont plus qu’à rendre leur décision", a-t-il déclaré.

   

Ce matin, les journaux ont titré sur la démission de Deshmukh, mais les éditorialistes ne se réjouissent pas de la nouvelle. La décision a été prise en deux jours – un laps de temps qui témoigne de l'inertie du Parti du congrès.

 

Désormais c’est officiel. Les journalistes regrettent presque le départ du haut responsable. Certains s’inquiètent même pour l’avenir du grand parti indien.

 

Homme politique en fin de course, Deshmukh parle juste. Le ton est celui d’un adieu. Il "s’incline devant la volonté du parti", se "soumet à la volonté de la nation" et promet de continuer à "servir le peuple" de la façon qui semble "la plus appropriée au parti".

    

 

 


Vilasrao Deshmukh, chef du gouvernement de l’État de Maharashtra, tire sa révérence.

 

 

Le chef de l’Etat le plus riche de l’union Indienne a bien commis des erreurs. Personne ne remet cela en question. La plus déconcertante était sans doute sa visite de l’hôtel Taj Mahal, juste après son évacuation, en compagnie de son fils, un acteur des films bollywoodiens, et de l’un des metteurs en scène les plus en vue du pays.

    

Une attitude vivement critiquée par les médias.

   

Après les attaques, une grande partie de la presse a couvert la tragédie de façon schématique, un peu comme un film bollywoodien, rendant hommage aux "héros" et dénonçant ceux qu’ils estimaient être responsables du massacre ou d’avoir failli à leur mission.

    

Les journaux locaux ont vu dans la visite par les professionnels de cinéma une première approche pour préparer un film sur les attaques. L’information a été démentie, mais aujourd’hui encore, Deshmukh ne cesse de s’excuser de ce cafouillage bollywoodien. "C’était une erreur, je la regrette, je suis désolé", répète-t-il.

 

Et un autre homme politique indien quitte la scène…    

 

 

Mercredi 3 décembre / Encouragés par des SMS, les habitants de Bombay descendent dans la rue


Encouragés par une série de messages SMS anonymes envoyés via des sites Web de réseau social comme Facebook et repris par des radios locales, des milliers d’Indiens sont descendus dans les rues du quartier chic de Colaba à Bombay, pour crier leur colère aux hommes politiques, coupables, selon eux, de négligence face à la menace terroriste.

 

 

Personne ne sait comment le mouvement a commencé, ni qui en est à l’origine. Enfin pas encore. Mais peu après l’arrestation des derniers assaillants, des SMS ont commencé à tourner. "Faisons quelque chose, les gars, disait l’un d’eux. Quelque chose ! Un mouvement de contestation. Quelque chose qui puisse montrer que jamais nous ne courberons l’échine. Quelque chose qui dise aux leaders et aux politiciens que nous voulons vivre en sécurité […] Un mouvement sans nom, sans leader […] mercredi 3 décembre à 18 heures. Exigeons que nos droits soient respectés. Le droit de vivre sans peur. Consacrons un après-midi de notre vie. Cela en vaut la peine. Si vous êtes d’accord, diffusez ce message."

 

 

Des dizaines de milliers d’habitants de Bombay ont décidé que cela en valait effectivement la peine. Une semaine jour pour jour après le premier tir, qui a donné le coup d’envoi aux 60 heures de terreur dans la ville, les manifestants se sont donné rendez-vous sous l’arche de basalte du front de mer, la "Porte de l’Inde", et, dans un immense cortège de chandelles vibrant d’humanité, sont passés devant l’hôtel Taj Mahal calciné, puis devant le Leopold Café, où dix personnes ont été tuées.

  


Des chandelles en hommage aux victimes des attaques. (Photo : L. Jacinto)

 

 

A l’extérieur du célèbre café, Rushabh Choksi, un étudiant de 21 ans, et ses amis font des affaires en vendant des t-shirts "I love Mumbai" ("J’aime Bombay"), "Enough is Enough" ("Trop c’est trop") ou "Mumbaikar" ("Habitant de Bombay") inscrits en travers de la poitrine.

 

 

Trois jours auparavant, Choksi et son frère aîné ont fondé une ONG appelée SOS Mumbai. Ils ont créé un nom de domaine sur Internet, ont diffusé les SMS et imprimé les t-shirts. Les deux frères comptent reverser l’intégralité des bénéfices tirés de la vente des t-shirts aux familles des victimes.

 

  


Soniya Mehra, Raedita Tandon, Vikas Chaudhary et Rushabh Choksi portent leurs t-shirts "Mumbai, meri jaan" ("Mumbai, mon amour"). (Photo : L. Jacinto)

 

 

"Après les attaques, nous ne voulions pas voir les gens compatissants et inactifs, déclare Choksi. Nous faisons ça parce que je pense qu’il est temps que nos voix soient entendues". "C’est ma ville, je dois faire quelque chose", ajoute son ami Aditya Gupta.

 

 

Si tous les manifestants témoignaient tous de leur stupeur après ces nouvelles attaques terroristes à Bombay, très peu s’accordaient sur ce qui devait être fait.

 

 

Exhibant ses t-shirts "No Vote, No Taxes" ("Pas de vote, pas de taxes") et "No Protection, No Security" ("Pas de protection, pas de sécurité"), Sridhar Chari, un homme d’affaires de 44 ans, hausse les épaules lorsque un groupe de jeunes protestataires passe en hurlant "Pakistan, mar ! mar !" ("Attaquez le Pakistan").

 

 

"Je ne suis pas du tout d’accord, déclare Chari. Je ne suis pas contre le Pakistan, c’est tellement immature. C’est exactement ce que voulaient les terroristes. Ils ne souhaitent pas la paix entre nos deux pays."

 

 

 

Lundi 1er décembre / Le Premier ministre du Maharashtra acculé à la démission

Vêtu d’un "kurta-pyjama" blanc étincelant, le costume traditionnel favori des hommes politiques indiens, Vilasrao Deshmukh, Premier ministre de l'Etat du Maharashtra, entre dans la pièce.

Les journalistes commencent alors à râler - les cameramen hurlent contre les photographes assis devant parce qu’ils sont dans le champ des caméras. Une ruée se forme alors que des correspondants de télévision et de radio arrachent littéralement les câbles des autres car il n’y a pas assez de prises pour tous les médias présents.

Mais ce n’est qu’un apéritif. Rien comparé à l’explosion d’hostilité qui a surgi une fois la conférence de presse commencée.

Les conférences de presse en Inde peuvent être très bruyantes. Les journalistes indiens, une bande de durs à cuire souvent écœurés par les politiciens, peuvent se montrer brutaux quand il s’agit de cuisiner ces derniers.

Aujourd’hui, ils sont clairement hostiles, même pour les standards indiens.

Nous sommes réunis dans le bureau du Premier ministre du Maharashtra, l’Etat dont Bombay est la capitale, pour une conférence de presse extraordinaire.

Les journaux du matin et les télévisions rapportent d’ores et déjà que Deshmukh est "sur le point de partir". Hier, le ministre de l’Intérieur Shivraj Patil a démissionné, indiquant qu'il se sentait obligé d'assumer la "responsabilité morale" de l’incapacité du gouvernement à agir à partir des renseignements qu’il avait pour empêcher la carnage survenu la semaine dernière dans la capitale commerciale indienne.

Alors que le bilan humain des attaques est désormais connu, la ville est prête à voir des têtes tomber.

La conférence de presse commence en retard - comme d’habitude - et dans la salle d’attente, les Blackberry sont prêts à envoyer l’annonce de la démission de Deshmukh.

Alors, quand le probable ex-Premier ministre commence la conférence de presse en annonçant une série de nouvelles mesures de sécurité (un centre de commande unifié pour la sécurité, un nouveau centre d’entraînement pour les services de renseignements, de nouvelles commandes de vedettes pour les patrouilles côtières), un certain dédain s'empare de l'audience. Pour les habitants de la ville, journalistes compris, qui ont connu à plusieurs reprises ces dernières années l’horreur des attaques terroristes, ce n’est pas suffisant et c’est trop tard.

A peine Deshmukh a-t-il commencé à évoquer le sujet des récompenses pour les plus courageux, qu’un journaliste lui coupe la parole et le prie de répondre à la question que tout le monde se pose. Ses collègues se joignent immédiatement à lui. "Le ministre de l’Intérieur a démissionné, crie l’un d’eux. Qu’est-ce que vous faites là ?"

Toute la conférence a lieu en marathi, la langue régionale du Maharashtra. Avec son rythme énergique et rustique, cette langue n’est pas faite pour les faibles. Je commence à transpirer pour Deshmukh.
 
Celui-ci se contente d’une réponse toute faite : "J’ai présenté ma démission", répète-t-il en anglais, optant pour le stoïcisme de la langue de la reine. "Quelle que soit la décision que prendront les autorités, je dois m’y soumettre."

Les dirigeants du Parti du Congrès auquel appartient Deshmukh, le plus grand parti de la coalition, sont en train de se pencher sur son sort. Malgré son impopularité, Deshmukh pourrait être difficile à remplacer avant les élections nationales de l’année prochaine.

Difficile pourtant d’imaginer qu’il pourrait reprendre normalement son travail. Car les habitants de la ville sont en colère contre leurs dirigeants. Certains m’ont dit qu’ils n’étaient pas disposés à reprendre une vie normale parce que cela engendrerait plus de suffisance encore dans la classe politique indienne. Quelque chose a changé dans cette ville. Mais je ne suis pas sûre que ce changement transformera la façon dont les choses marchent - ou échouent - ici.
 

Dimanche 30 novembre / Le Leopold Café rouvre ses portes

Aujourd’hui, le Leopold Café a levé son store métallique et ouvert ses portes au public.

Le très populaire café de Bombay, situé dans le quartier branché de Colaba, a été la première cible des attaques qui ont frappées la ville pendant trois jours.

La nuit du 26 novembre, des militants s’y sont introduits grenades en mains et, dans une terrible fureur, ont ouvert le feu à l'aveuglette sur le personnel et les clients. Bilan : dix personnes ont été tuées, dont deux serveurs et quatre ressortissants étrangers.

Trois jours et quantité d’événements douloureux plus tard, le Leopold Café a rouvert ses portes, preuve s'il en est de l'esprit indomptable de cette ville.


 

Au lendemain des attaques, les badauds s’amassent devant le Leopold Café, tout juste rouvert. Photo : L. Jacinto.

Bravant la barrière des journalistes amassés sur le trottoir, irrités et dégoulinants de sueur, je baisse la tête pour éviter les aisselles auréolées et malodorantes et me glisser dans le café. J'ai un attachement particulier pour cet endroit. Je m’en serais voulue si je n’étais pas parvenue à y entrer.

Lieu de rendez-vous des étudiants, le Leopold était l’un de nos points de rencontre fétiches, à la fin des années 1980. Son propriétaire, Farzad Jehani, nous regardait alors avec bienveillance siroter nos tasses de thé bon marché et partager une assiette pour ne pas écorcher nos budgets (réduits) d’étudiants.

Aujourd’hui, Farzad Jehani, 44 ans, est devenu une star des médias. Les équipes de télévision suivent agressivement le moindre de ses mouvements, n’hésitant pas à jouer des coudes, voire à pratiquement frapper la foule de badauds qui arpente systématiquement les rues de Bombay à chacun de ses déplacements.

Les équipes australiennes l’observent de particulièrement près. Le Leopold Café est devenu un passage incontournable sur le circuit australien - pour ne pas dire international - des backpackers (ou "voyageurs avec sac-à-dos", ndlr), depuis qu’il figure dans le roman à succès "Shantaram", écrit par l’Australien Gregory David Roberts. Au moment où je manque (de peu) de me faire arracher un œil par un cameraman australien, quelqu’un me confie qu’une adaptation cinématographique de cette histoire devrait être tournée prochainement, avec Johnny Depp.

Ah, la rançon de la gloire…

 

Le propriétaire du Leopold, aujourd’hui star des médias, Farzad Jehani. Photo : L. Jacinto.

 


Pourtant, Farzad Jehani reste terre-à-terre, comme il l’a toujours été. Une fois son attention captée, il me montre les lieux, tirant sur une nappe pour révéler un immense trou où a explosé la première grenade en cette funeste soirée de mercredi soir.

"Deux hommes armés sont entrés et ont vidé leur chargeur dans le restaurant", précise Farzad Jehani, qui se trouvait sur la mezzanine de l’établissement.

Après leur accès de violence dans le café, ils sont ressortis dans la rue pour se diriger vers l’hôtel Taj Mahal, situé à quelques rues. Pendant les attaques de Bombay, le Taj Mahal a été le lieu où les affrontements ont été les plus longs et les plus violents entre les forces de police indiennes et les militants.

“J’ai comme le sentiment qu’ils voulaient juste faire diversion, pour éviter au policiers de se concentrer sur le Taj”, ajoute Farzad Jehani.

Nilesh Patil a quitté son village natal il y a six mois pour se rendre à Bombay, où il travaille comme serveur. La nuit des attaques, il a perdu ses deux amis et collègues, Piru et Kaji.

Nilesh Patil partage une chambre avec plusieurs autres jeunes hommes. C’est le cas de millions d’immigrés issus des campagnes déshéritées de l’Inde, venus à Bombay en quête de la vie glamour entraperçue dans les films de Bollywood.

Regrette-t-il ce voyage vers une métropole bruyante, frénétique et - désormais - en proie à la violence ?

Non, pas une seconde. "Yeh Bumbai hai", ajoute-t-il simplement en hindou. Bombay, c’est aussi cela. Une ville crasseuse, qui grouille de monde, perchée sur la côte occidentale de l’Inde et qui ne cessera jamais d’attirer les habitants du sous-continent.

En ce dimanche matin de deuil, Jehani compte bien puiser dans l’esprit d’endurance qui fait la réputation de Bombay.

"Cette maison a 137 ans d’histoire. Ma famille l’a maintenue en marche à travers les crises les plus dures. Ils ne tueront pas notre esprit", affirme-t-il.

 

Premier arrivé, premier servi : thé et sandwich végétarien au café. Photo : L. Jacinto.

 
La vie continue. C’est le message que s’efforce de transmettre Jehani. Nous faisons de même, pour l’instant. Mon ami commande un thé et un sandwich végétarien. Ils arrivent en un éclair. Bouleversé par l’énormité des événements, le personnel refuse de nous laisser régler l’addition.

Nous insistons. Après un long bras de fer, nous obtenons finalement gain de cause. Ce sera quatre-vingt sept roupies pour deux thés et un sandwich : la première addition depuis la réouverture du Leopold Café. Nous payons, avant de nous disputer le privilège de garder la note, en guise de souvenir.

 

 

Première publication : 30/11/2008

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