- Cambodge - Khmers rouges
Dans la province de Takeo, des dizaines de milliers de Cambodgiens ont été massacrés il y a 30 ans. Yav, l'un des survivants, y revient pour honorer une vieille dette. "Je viens me recueillir parce que j’avais fait cette promesse à ceux qui étaient prisonniers avec moi. Tous ces innocents qui ont été exécutés par les Khmers rouges...", explique-t-il avant de prier devant un amas de crânes.
Yav, le médecin, est un miraculé du régime de Pol Pot. S’il pense aux victimes, il n’a pas oublié non plus l’un des plus grands bourreaux de la région.
"Il était chargé d’emmener les prisonniers dans les charniers, puis les jetait un par un dans la fosse. Les condamnés étaient terrifiés à cause des autres cadavres, et cherchaient à en sortir. Lui le savait, alors il les achevait à coup de bêche."
Cet ancien bourreau est encore en vie. Nous nous rendons avec Yav dans son village.
Mais l'appréhension est trop forte, en dépit du temps passé. Il fait stopper la voiture. "Je crois que je ne vais pas y aller avec vous...", dit-il.
D’un coup, les vieux démons refont surface. "J'ai peur. J'ai toujours peur des Khmers rouges…", affirme-t-il.
Finalement, Yav accepte de continuer, à condition que nous restions à ses côtés.
"Est-ce que tu es en train de m'accuser ?"
Pour la première fois depuis 1979, les deux hommes vont se revoir et faire face à leur passé. Dam, l’ancien exécuteur khmer, est aujourd’hui un vieillard qui passe ses journées dans les champs. Mais son ancienne victime se rappelle de tout. "Lui, vous savez, il obéissait aux ordres à la lettre. Quand on lui disait d’aller tuer, il le faisait sans hésiter une seconde", explique-t-il alors que les deux hommes se font face.
Mais Dam réagit : "Non, non, c'est faux ! À l’époque, personne ne m’a jamais donné l’ordre de tuer quiconque. Est-ce que tu es en train de m’accuser ?", réplique-t-il.
Le tueur fait de nouveau courber l’échine à sa victime. Dam continue : "Il y a peut-être eu des exécutions dans la région, mais moi, j’étais un simple paysan. J’ignorais tout ce qui se passait. Comment aurais-je pu le savoir ?"
Le tortionnaire réfute tout en bloc, mais Yav, lui, a bonne mémoire.
"Quel menteur ! lance-t-il en partant. Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges ! Ce n’est pas juste. Tout cela est faux, explique-t-il en français. Vous savez, si l’on pousse le chien face à un mur, il finit par mordre."
Des bourreaux qui n’ont rien fait et des survivants encore effrayés : le procès des Khmers rouges s’ouvre dans un Cambodge où les mémoires sont encore vives.

























