Dernière modification : 26/05/2009 

- Afghanistan - Humanitaire - Réfugiés - Taliban


Les organisations humanitaires n'ont pas accès au terrain
En Afghanistan, la lutte contre les Taliban place les civils en première ligne. D'autant que les organisations humanitaires ne peuvent pas se rendre sur le terrain, la situation étant trop dangereuse.
Par Claire BILLET (texte)

Normal 0 false false false MicrosoftInternetExplorer4

La sueur coule sur les visages burinés par le soleil de Kandahar. Les hommes soulèvent des énormes sacs de farine, des cartons remplis de biens de première nécessité et les entassent dans des camions colorés.

 

Ces Afghans travaillent pour le Comité international de la Croix-rouge à Kandahar. Les chargements partent pour la province voisine du Helmand, le berceau du mouvement Taliban, en proie aujourd’hui aux plus violents combats entre forces afghanes, étrangères et rebelles armés.

 

Ce sont des kits d’urgence destinés aux milliers d’Afghans qui fuient les combats. L’année dernière, la Croix-rouge a distribué plus de 5000 kits et cette année, les besoins ont augmenté.

 

Sous le grand hangar, au milieu des sacs et des cartons, un Italien gère l’organisation des chargements. Guido Govoni est responsable du Département de Coopération et de Sécurité Economique. "Nous parlons d’urgence : nous recevons des gens qui ont tout perdu - la maison, tout. Ils ont au plus vite besoin de nourriture, d’avoir de quoi se protéger, au moins de façon temporaire. C’est très important", explique Guido, avec un accent italien chantant qui adoucit un peu la gravité de ses propos. "Mais nous travaillons en 'remote-control'. Cela veut dire que nous ne nous déplaçons pas, que nous n’allons pas sur le terrain. Nous travaillons avec des acteurs sur le terrain pour avoir des informations, mais la sécurité ne permet pas de se déplacer".

 

Avec les risques croissants d’être pris au milieu des combats, d’être enlevés pour des raisons criminelles ou politiques, la majorité des acteurs humanitaires internationaux a déserté le Sud afghan. Dans la province du Helmand, à Lashkar Gah, la capitale, la Croix Rouge travaille avec son homologue afghan. Les chargements sont déposés dans les bureaux du Croissant Rouge en centre-ville et sont distribués à une foule d’habitants arrivés des campagnes. Femmes en grands voiles noirs, hommes portant turbans noirs, enfants. 

 

À Lashkar Gah, deux règles sont indispensables pour le Croissant Rouge. D’abord, il ne faut pas d’étrangers : les employés sont tous originaires de la province. Ensuite et surtout, il faut rester neutre dans le conflit. "Comprenez qu’avec cette règle de neutralité, nous pouvons envoyer de l’aide dans les districts les plus éloignés", remarque Asadullah, le responsable des bureaux pour la province. "Personne n’empêche les aides de passer parce que nous avons montré notre indépendance. Nous ne souhaitons pas parler de politique", dit-il en se tournant vers un groupe d’hommes occupés à surveiller le chargement de graines sur un petit camion.

 

Direction Musa Qala, une zone majoritairement tenue par les Taliban. Les habitants font donc eux-mêmes le trajet pour passer les contrôles du gouvernement et des Taliban.

 

À l’intérieur des bureaux exigus, une quinzaine de femmes est réunie. Elles enlèvent leur burqas bleu électrique et enfilent par-dessus leurs grands voiles, la veste blanche des bénévoles du Croissant Rouge. Elles habitent dans les zones de combats et viennent à Lashkar Gah suivre une formation aux premiers secours. "Prenons le cas d’une femme qui a été blessée, vous n’avez pas besoin de l’autorisation du mari ou de l’homme de la famille", commence Rahimullah, le responsable des communautés, portant une longue barbe grise sous un turban gris foncé coquettement assorti à ses vêtements. Il ajoute d’une voix douce: "Si vous voyez que la femme ne respire pas et qu’elle n’a pas de pouls, que faites-vous? Vous faites du bouche-à-bouche deux fois. Et vous faites du massage cardiaque, quinze fois… C’est impossible qu’un homme souffle dans la bouche d’une femme, mais vous, vous pouvez le faire." Un système simple mais efficace: puisque aucune organisation d’aide internationale n’a accès aux zones de combats, les habitants eux-mêmes apprennent les gestes qui sauvent.

  

Mais même pour les bénévoles du Croissant Rouge, le travail est compliqué. Comme la majorité des habitants du Helmand, ils sont victimes de la corruption et de la criminalité liées au trafic d’opium et à la montée en puissance des maffias. À Lashkar Gah règne la loi des armes. "Ici tout est une question de pouvoir. Si tu veux enlever quelqu’un, ça se fait comme ça", s’insurge Tafiq, volontaire au Croissant Rouge, sur un ton scandalisé. "Par exemple si quelqu’un de riche habite entre le territoire du gouvernement et des Taliban, il risque d’être enlevé par des bandits."

 

Les hommes sont tous assis en tailleur à même le sol, à la manière afghane, et sont tous d’accord pour dire que la situation s’aggrave. Tawasel Merajuddin est responsable administratif depuis dix ans au Croissant Rouge et il témoigne : "Nous avons énormément de problèmes à cause des gens armés ou des gens puissants. Ils ne veulent pas nous laisser travailler comme nous le souhaitons, ils ne veulent pas qu’on soit neutre dans le conflit. Ils ne comprennent pas." 

 

Pour la Croix Rouge, le travail des organisations humanitaires n’a jamais été aussi difficile en Afghanistan depuis un quart de siècle. Près de la moitié du pays est aujourd’hui inaccessible à l’aide internationale. Quelque 8 millions d’Afghans sont livrés à eux-mêmes dans des régions où la sécurité ne cesse de se dégrader.

 

Pour regarder le reportage de Claire Billet, cliquez sur la vidéo en haut de la page.

 

Sur le même sujet
Fermer