Au fond d'une forêt québécoise, Jacob Wawatie espère: dans un an ce chaman ouvrira la "Kokomville Academy", une école 100% amérindienne destinée à restaurer l'héritage oublié de son peuple et permettre aux jeunes de ne plus être obligés de partir à 150 km pour étudier.
A quelque 500 kilomètres au nord de Montréal, Kokomville est une petite communauté d'une cinquantaine d'Algonquins. Ses habitants font partie des centaines d'autochtones qui ont toujours refusé de quitter leurs terres ancestrales au profit des réserves subventionnées par les autorités.
Ils vivent là plus ou moins officiellement, au milieu d'une constellation de lacs, mais sans eau courante, ni électricité... ni école.
En dehors des vacances, il n'y a aucun enfant à Kokomville. Tous sont partis étudier à 150 km de là, dans des villes où ils logent en famille d'accueil.
"C'est un phénomène très répandu. Les Inuits du Grand Nord du Québec doivent venir étudier à Montréal pour aller au cégep (lycée)... le choc culturel est énorme pour le jeune qui a du mal à abandonner à la fois sa famille et son milieu", dit André Binette, avocat spécialisé en affaires autochtones.
Le Canada compte environ 1,2 million d'autochtones indiens, métis et inuits sur une population de 33,5 millions d'habitants.
Pour beaucoup, cet éloignement est perçu comme un déracinement. Oubli de la langue et des traditions, acculturation, les critiques ne manquent pas.
Ce traumatisme, la grand-mère de Nora l'a vécu, enfant. C'est pourquoi elle refuse que sa petite-fille le subisse dans un an, quand elle aura six ans.
"Là, elle voit la nature, les arbres pousser, les oiseaux... elle apprend la liberté", dit-elle, estimant que dans les écoles officielles, les jeunes amérindiens "prennent une autre culture, une autre façon de penser".
Reste que comme tous les Canadiens de leur âge, les jeunes autochtones sont tenus d'aller à l'école. En cas de non scolarisation, les parents réfractaires peuvent perdre la garde de leurs progénitures.
Certains "problèmes sociaux" font que de telles interventions sont "parfois une bonne chose", note Me Binette, "mais on enlève l'enfant du milieu autochtone et on l'introduit en milieu blanc sans qu'il garde son identité".
"La DPJ (Direction de la protection de la jeunesse) vient les chercher en disant +Tu prends pas soin de tes enfants, on va les prendre+, puis ils deviennent des enfants de l'Etat", raconte Jacob Wawatie.
Pour toutes ces raisons, ce chaman et d'autres aînés ont entrepris d'ouvrir d'ici un an leur propre école: la Kokomville Academy. Apprentissage de la spiritualité traditionnelle, des rudiments de la vie en forêt, pratique de leur langue, l'objectif est de renouer avec leur héritage. Et face au fort taux d'échec scolaire des Amérindiens, cette école pourrait permettre aux jeunes d'être indépendants dans la forêt, même sans diplôme.
"Ils ne connaissent plus la forêt", se désole M. Wawatie, en cueillant des plantes médicinales.
"Celle-là, c'est bon pour le coeur", dit-il en désignant une fleur surmontée d'un gland rose, avant d'ajouter, en ramassant de la menthe sauvage, "il y a tout ici, il faut juste savoir prendre ce dont on a besoin".
Son rêve ultime, c'est que la Kokomville Academy essaime en Amérique du Nord et engendre une "Renaissance" des cultures des peuples autochtones, "comme les Français l'ont fait chez eux au XVIe siècle".
Reste cependant à faire accepter le projet par les autorités.













