- Élections régionales - Extrême gauche - Martine Aubry - Parti socialiste - Ségolène Royal - Taxe carbone
Roselyne FEBVRE.- Bonjour et bienvenue dans Politiques, avec notre invité dans cette première partie. Jean-Luc Mélenchon, bonjour.
Jean-Luc MELENCHON.- Bonjour.
Roselyne FEBVRE.- Vous êtes député européen et vous êtes président du parti de gauche. Alors, je vais vous poser deux, trois questions d’actualité. La plus brûlante, c’est le livre choc qui a mis le feu au Parti socialiste.
Jean-Luc MELENCHON.- Je croyais que vous alliez me parler de la taxe carbone, comme sujet brûlant.
Roselyne FEBVRE.- Ne vous inquiétez pas, ça va venir, mais je vous parle de ça parce que quand même, le Parti socialiste est une petite chose que vous connaissez bien.
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, oui. J’en ai été membre trente ans, donc…
Roselyne FEBVRE.- Voilà, voilà, trente ans. Donc, ce livre, « Hold-up, Arnaques et Trahison » révèle la triche aux élections du Premier secrétaire à l’issue du congrès de Reims et qui montre que finalement l’élection d’Aubry n’était qu’une conception politique orchestrée par les Fabusiens et les Strauss-Kahniens et qu’il y a eu grosse triche lors de l’élection, pour bourrer les urnes. Alors, ma première question, d’abord, est-ce que ça vous étonne ?
Jean-Luc MELENCHON.- Moi, j’ai pas à me prononcer sur le cas précis. Je ne sais pas, je ne connais pas, je n’y étais pas et je les ai quittés.
Roselyne FEBVRE.- Rien vu, rien entendu ?
Jean-Luc MELENCHON.- Non, non. Attendez, vous allez être servie, ne vous inquiétez pas, mais commençons par dire ça. Disons une deuxième chose, c’est que c’est un épisode de leurs guerres internes, parce que les journalistes, même s’ils ont toutes les compétences du monde, ils ne peuvent pas avoir découvert ce qu’ils ont découvert autrement que sans qu’on ne le leur ait raconté. Donc, il faut bien que ce soit quelqu’un de l'intérieur qui l’a dit. Donc, faut pas perdre ça de vue, pour bien comprendre que le livre est une façon de continuer la guerre entre eux. Et puis, le troisième élément, c’est que c’est un secret…
Roselyne FEBVRE.- … de Polichinelle ?
Jean-Luc MELENCHON.- Oui. Parce que ça trichait beaucoup à beaucoup d’élections. Alors un temps, on pensait que c’était quelque chose qui était réservé à quelques grands féodaux du Parti socialiste, du type Georges Frêche et quelques autres. Et puis après, il a bien fallu se rendre compte que ça tournait au système généralisé.
Roselyne FEBVRE.- Donc vous, vous saviez que ça existait, vous l’avez vécu. Mais comment ?
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, non seulement je l’ai vécu, mais je l’ai dénoncé. Mais, si vous voulez, faut bien comprendre la psychologie de ce genre de situation. C’est qu’on vous dit : « Mais, tu sais bien que t’as perdu, alors qu’est-ce que tu veux faire ? Tu voudrais qu’on s’arrange là, tous les deux ? Ce n’est pas possible ». Et vous culpabilisez. Vous dites, je peux pas faire ça, ça va salir l’image du Parti. Ce qui est en train de se passer. Là, en ce moment, y en a pas un qui dit ce n’est pas vrai. Mais, ils disent tous : « Bon, on s’est déjà assez disputés, ce n’est pas la peine de remuer la boue ». Mais quand même, un système de tricherie.
Roselyne FEBVRE.- Mais comment, Jean-Luc Mélenchon, vous avez pu supporter ça ? Vous, vous êtes un démocrate. Vous êtes un républicain.
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, eux aussi.
Roselyne FEBVRE.- Comment on peut supporter ?
Jean-Luc MELENCHON.- Tout le monde, là-dedans est démocrate et républicain. Et puis, vous avez une petite poignée de gens qui s’arrangent entre eux, dans des bureaux, au chaud, au secret. Vous ne vous en rendez pas compte quand vous êtes sur le terrain. Moi, je ne peux pas dire que je m’en suis pas rendu compte, je l’ai dit à l’époque. Mais, je passais pour un mauvais perdant. J’ai même raconté dans mon blog…
Roselyne FEBVRE.- Oui, alors racontez-moi.
Jean-Luc MELENCHON.- … comment, dans un bureau, je me suis accordé avec François Hollande, lorsque on a élu, pour la première fois, le Premier secrétaire du Parti au suffrage universel. Lui, François Hollande. Il régnait une pagaille…
Roselyne FEBVRE.- C’était quand, alors, la date.
Jean-Luc MELENCHON.- Je ne sais plus, c’était 97, 98, une histoire comme ça. Il régnait un désordre inouï. Je reconnais que c’est la première fois qu’on votait comme ça, donc on ne savait pas bien. Et puis, je voyais bien que ça prenait une tournure étrange. Il y avait deux fois les mêmes procès-verbaux avec pas les mêmes chiffres, bref, j’ai été très vexé. J’ai dit, moi, je refuse de participer à ça. Au revoir. Mes amis ont quitté la commission et j’ai vu Hollande. Je suis ai dit : « ça n’est pas possible ». Il m’a dit : « Tu ne vas pas salir mon élection ». Je lui dis : « Non, car je reconnais que tu as gagné ». Evidemment, je ne pouvais pas le battre.
Roselyne FEBVRE.- Donc, il avait triché. On avait bourré les urnes.
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, oui. On a dit, on va se répartir.
Roselyne FEBVRE.- En faveur d’Hollande.
Jean-Luc MELENCHON.- On va répartir les votes, donc, 15 pour moi, 85 pour toi. Top là et on est sorti du bureau comme ça.
Roselyne FEBVRE.- Ah oui, un chiffre totalement pris au hasard.
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, pris au hasard. En gros, moi, ça faisait cinq points de plus pour moi, que ma motion et lui, cinq points de plus, donc on s’y retrouvait tous les deux, ça respectait le fait qu’il avait gagné. Parce qu’il avait gagné, il n’y a pas de discussion possible là-dessus. Mais, c’est pour dire que c’est depuis longtemps. Mais, à l’époque, on pouvait penser que c’était momentané. Là, ce qu’on nous décrit dans le livre, c’est un système généralisé, avec un logiciel, avec… je ne sais pas si tout ça est vrai, moi.
Roselyne FEBVRE.- Non mais là, ce qui est peut-être différent, c’est que vous dites que de toute façon, François Hollande avait gagné, dans cette perspective-là. En revanche, là, visiblement, c’était Ségolène Royal qui était en tête. C’est ce qui est expliqué dans le livre et on se souvient, d’ailleurs, que beaucoup de journalistes avaient reçu dès 20 heures, des textos en disant : Ségolène Royal est en tête. Donc, manipulation…
Jean-Luc MELENCHON.- Non, là, je ne peux pas m’exprimer. Moi, je les ai quittés pour ne pas être pris là-dedans. Je suis parti, le soir du résultat.
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais vous n’êtes pas parti pour ça.
Jean-Luc MELENCHON.- Non, je suis parti parce que politiquement, je n’étais plus d’accord et surtout, mais je n’ai pas peur de le dire, parce que je savais que ça ne servait plus à rien. Que de toute façon, j’étais battu à toutes les élections, assez curieusement, avec des proportions qui connaissaient des écarts assez étranges. Mais, je mets ça de côté. Ce n’est pas ça le fond. Pour moi, le fond, c’était la divergence fondamentale de ligne entre les uns et les autres. Les uns sont partis – vous voyez que j’avais raison – dans leur alliance avec le Centre et moi, je ne veux pas d’alliance avec le Centre, parce que c’est la mort de la Gauche dans toute l’Europe, partout où on le fait.
Roselyne FEBVRE.- On va en parler, mais je voudrais juste finir sur cette affaire, qui est quand même très…
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, ça a l’air de vous intéresser beaucoup. Franchement, ça ne vaut pas trop la peine.
Roselyne FEBVRE.- Mais, c’est très grave. Ça décrédibilise complètement le Parti socialiste. Ça remet en cause toute sa charpente, toute…
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, mais demandez-leur à eux, parce que ce n’est pas juste, je ne suis plus.
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais vous l’avez connu, effectivement.
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, oui. Moi, je vous confirme que ces faits-là ne sont pas du tout isolés, ça je le confirme, parce qu’à tous les congrès, y a des protestations. Voilà, mais je ne peux pas en dire plus, parce que c’est à eux, maintenant, de s’exprimer, mais à mon avis, il ne se passera rien.
Roselyne FEBVRE.- Mais, pourquoi il y a une telle omerta là-dessus ?
Jean-Luc MELENCHON.- Parce que tout le monde se sent gêné. Personne n’a envie de nuire à son parti. Vous ne pouvez pas comprendre ça, vous, parce que quand on est membre d’un parti, il y a une affection, c’est comme une famille, un parti.
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais enfin, d’un autre côté, comment un parti socialiste pourrait donc faire des commentaires, par exemple ?
Jean-Luc MELENCHON.- Ecoutez, demandez-leur à eux, moi, ce n’est pas mes oignons.
Roselyne FEBVRE.- Non, mais faire des commentaires sur l’élection de Karzaï, par exemple, qui a triché aussi.
Jean-Luc MELENCHON.- Demandez-leur.
Roselyne FEBVRE.- OK. Peut-être aussi, permettez, mais j’insiste quand même, pourquoi un tel acharnement contre Ségolène Royal ? Puisque visiblement, cette pratique a été l’aboutissement final du TSS, c’est-à-dire du Tout-sauf-Ségolène-Royal. Comment vous expliquez qu’on l’ait empêchée à ce point d’accéder à la tête du PS ?
Jean-Luc MELENCHON.- Parce que le Parti socialiste, comme la plupart et la totalité des grands partis, est malade à mort de la présidentialisation et de la personnalisation de la politique. Donc, ce sont des luttes de personnes qui finissent par l’emporter sur tout bon sens. Parce qu’après tout, cette femme vaut les autres. Elle est ni plus bête, ni plus maligne. Ils auraient pu s’accorder entre eux. Mais, le système de la Cinquième république rend fou absolument tout le monde et je peux en témoigner parce que même dans l’autre gauche, cette question de présidentielle prend des proportions d’autant plus ridicules que là, personne ne pense réellement être susceptible d’être élu.
Roselyne FEBVRE.- Alors, est-ce que ce n’est pas la politique qui rend fou ?
Jean-Luc MELENCHON.- Non, la politique, c’est une des activités humaines. Vous savez, dans votre métier, journaliste, on ne peut pas dire non plus que tout le monde brille par son altruisme, franchement.
Roselyne FEBVRE.- Ni par sa santé mentale.
Jean-Luc MELENCHON.- Ça, c’est vous qui le dites. Je ne me risquerai pas.
Roselyne FEBVRE.- Non, non. Je ris, ce n’est pas vrai. Je sens que vous n’avez plus envie de parler du Parti socialiste, on va parler de vous, de votre parti, mais surtout déjà, parce que cela vous concerne aussi, puisque il a été question des primaires, des primaires ouvertes et puis, cet appel de François Bayrou, qui a appelé une Offre publique de dialogue. Drôle d’expression, mais c’est ainsi, en vue des régionales. Pour vous, c’est niet.
Jean-Luc MELENCHON.- En français, moi, toujours, donc ce sera non. Je pense que ce n’est pas très respectueux de notre démocratie, de notre république. Il n’y a pas de problème à ne pas être d’accord. C’est le peuple qui tranche. C’est ça qui compte. Et, dessiner un paysage où il y aurait d’un côté, monsieur Sarkozy, un espèce de fascistoïde, et puis de l’autre côté, le camp du bien, dans lequel il y aurait absolument tout le monde, quoi qu’il raconte et quelles que soient ses positions. C’est une vision qui consiste à prendre les Français pour des enfants. On a des tâches compliquées à remplir comme citoyen. Monsieur Sarkozy défend un point de vue, on sait lequel, on est contre. Personnellement, je suis contre. Je pense qu’il est dangereux pour notre pays. La politique qu’il applique, pas sa personne. Et donc, je le combats. Pour autant, je ne suis pas d’accord avec cette idée, qu’il y aurait un camp de l’alternance dans lequel, une masse confuse, qui commencerait de monsieur Bayrou et de sa politique économique – qui est une politique, quand même, de droite, quand on le lit ; je ne lui en fais pas le reproche, mais c’est une politique de droite , les socialistes et puis les communistes, et puis nous, et puis tout le monde dans un même potage. Non, il faut aller devant les électeurs, en respectant ce que nous sommes et les solutions que nous proposons. Alors, au premier tour, on y va séparément. Au deuxième tour, on se regroupe, quand on est d’accord sur un programme. Vous savez, là, je n’invente rien. Mais, je mets en garde les gens de gauche. Le coup du « on est tous ensemble, c’est l’alternance, le centre et la gauche », ça a déjà été expérimenté dans plusieurs pays. Et ça a toujours tourné au désastre.
Roselyne FEBVRE.- Oui, en Italie, par exemple, ça a été un fiasco.
Jean-Luc MELENCHON.- En Italie, il n’y a plus un député, plus un sénateur ni Socialiste, ni Communiste. Il n’y a plus de parti de gauche, puisque le Parti socialiste s’est transformé en Parti démocrate. Mais, vous pourriez prendre d’autres exemples.
Roselyne FEBVRE.- Mais, c’est bien pour gagner les élections, moins bien pour gouverner.
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, je vous signale qu’ils les ont perdues en plus.
Roselyne FEBVRE.- Non, mais en 2004, ils les avaient remportées.
Jean-Luc MELENCHON.- Ils les avaient gagnées dans une autre formule, où il restait encore une gauche. Là, ils les ont perdues. Dans tous les pays, ça se passe comme ça. En Allemagne, les Socialistes gouvernent avec la droite, actuellement. C’est le cas aussi en Autriche. C’est le cas aussi en Hollande. Ça donne quoi, ça, pour les gens de gauche ? Ils ont le droit de faire ça, mais les gens de gauche, ils ont le droit quand même d’être représentés. Donc, les gens sont trompés. Mais, c’est un phénomène universel. Au Chili, qui pour la gauche française – je ne dis pas pour d’autres, mais pour la gauche française – le Chili, c’est quelque chose d’extrêmement émotif, il n’y a plus de candidat de gauche du parti socialiste à l’élection présidentielle. C’est un centriste et c’est monsieur Fret, ça ne dit rien, peut-être, aux Français, mais ce monsieur est quand même l’héritier d’une dynastie qui a approuvé le coup d’Etat contre Salvador Allende. Donc, s’il n’y avait pas mon camarade Georges ARRATE, là-bas, pour reprendre le flambeau, il n’y aurait plus de gauche. Et moi, c’est ça que j’ai voulu éviter en France. Donc, je les préviens, je ne laisserai pas faire. D’accord, je n’ai pas de très grands moyens, mais je ne laisserai pas faire. Il y aura toujours un point d’appui à gauche, moi.
Roselyne FEBVRE.- Vous avez préféré un petit chez vous qu’un grand chez les autres, c’est-à-dire le parti socialiste. C’est pour ça que vous avez claqué la porte. Vous rêvez encore sur le modèle de Die Linke, La Gauche, mais pardonnez-moi, ça paraît un peu mal parti. Vous êtes un petit peu dans un trou. Quand on voit que pour les régionales, par exemple, Marie-Georges Buffet continue à se rapprocher du Parti socialiste, c’est une…
Jean-Luc MELENCHON.- Alors bon, je ne vais pas vous dire que je suis flambard cette semaine. Mais enfin, quand même, je commence par savourer ma précédente victoire quand même. Le Front de Gauche, c’était une bonne idée. On a fait six et demie aux élections européennes, moi j’ai mouillé la chemise. J’étais tranquillement sénateur dans mon coin, je suis allé me présenter tête de liste dans le grand Sud-ouest avec les Communistes et avec les autres camarades. Et j’ai été élu. Donc, vous voyez que des fois, ça vaut la peine de prendre des risques. Mais, il faut respecter le suffrage universel, il m’aurait battu, j’en aurais tiré des conclusions. Donc là maintenant, les Communistes qui ont des statuts assez spéciaux, parce qu’on leur a reproché d’être un monolithe…
Roselyne FEBVRE.- Ouais.
Jean-Luc MELENCHON.- Mais alors maintenant, ils décident tout à la base et dans l’action. Bon, très bien, région par région. Donc, la direction communiste a une grande difficulté entre les régions où, les Communistes disent « Bien là on veut faire une liste au premier tour avec les Socialistes », et celle où ils disent « Bien non, on fait le Front de Gauche avec le Mélenchon, parce que c’est ça qui paye, et c’est comme ça qu’on s’affirme ». Moi, je leur dis : « Nous avons besoin d’une position nationale. C’est un capital que nous avons [pour employer les mots modernes] que nous avons rassemblé, les Communistes et nous le Parti de Gauche. Bon sang, aux élections régionales, au premier tour, allons-y ensemble, avec l’ENPA, et puis au deuxième tour on regroupera toute la Gauche ».
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais eux, ils veulent leurs élus, le PC. Alors, s’ils vont avec vous….
Jean-Luc MELENCHON.- Bien non, pourquoi, on peut, y a pas…
Roselyne FEBVRE.- Non, mais avec le PS, ils sont peut-être sûrs d’avoir des élus, alors, au premier tour.
Jean-Luc MELENCHON.- Ah sûr, en politique, être sûr de quelque chose, c’est bien risqué. Non, il faut être un peu courageux. Après tout, si un sénateur prend le risque d’aller mouiller la chemise dans une élection européenne, un conseiller régional peut aussi prendre le risque d’aller dans une élection régionale quand même, non ? Alors, je crois que ça n’est pas vraiment un argument. Je pense qu’il y a une hésitation, parce que tous les Communistes…
Roselyne FEBVRE.- Ça va être quoi votre argument alors, pour les faire changer d’avis ?
Jean-Luc MELENCHON.- Je voudrais leur montrer une chose simple, si on joue…
Roselyne FEBVRE.- Quel intérêt de venir chez vous, avec vous ?
Jean-Luc MELENCHON.- Pardon ?
Roselyne FEBVRE.- Quel intérêt de venir avec vous ?
Jean-Luc MELENCHON.- C’est que c’est le moyen le plus sûr de, d’arriver à battre la droite un jour. Et en plus, nous, de passer en tête de la Gauche. Je vais vous expliquer ça. Si vous regardez les dernières élections locales, les élections municipales, il n’y a pas de quoi pavoiser. Les taux d’abstention étaient monstrueux, alors qu’on disait : « C’est l’élection locale, ça intéresse tout le monde ». Monstrueux ! Pourquoi ? Des tas de gens se désintéressent de cette politique où tout est joué d’avance. Où vous auriez un paquet, l’UMP, bon ça le, le gars qui est UMP, ou l’électeur, électrice, et puis de l’autre côté, une masse confuse de Bayrou, les Socialistes, tous les ramollos de service sont là. Donc, nous, le Front de Gauche, nous sommes capables de remobiliser dans les milieux populaires, syndicalistes, et donc, nous pourrons d’abord mobiliser au point de passer devant.
Roselyne FEBVRE.- Mais est-ce que déjà, vous êtes au clair avec votre ami Besancenot ? Est-ce que c’est gravé dans le marbre ?
Jean-Luc MELENCHON.- Attendez, il faut les prendre l’un après l’autre, ma tâche est difficile, il faut traiter un problème après l’autre. D'abord, il y a mon allié, c’est le Parti communiste. C’est avec eux qu’on a gagné les élections européennes, et je leur dis : « Faîtes pas la bêtise de passer tout ça par-dessus bord, ça a coûté trop d’énergie d’arriver à faire ça. » Bon, déjà, qu’on s’entende. Et puis l’ENPA, il est bien disposé aujourd’hui, il est d’accord pour aller au premier tour dans des élections régionales.
Roselyne FEBVRE.- Ouais.
Jean-Luc MELENCHON.- On m’a dit « Attention, au deuxième tour, ils voudront pas se désister ». Ils ont dit qu’ils étaient d’accord pour faire des fusions démocratiques au deuxième tour. Bon ça va, à la fin, on va leur demander quoi de plus. Bon…
Roselyne FEBVRE.- Un café et l’addition…
Jean-Luc MELENCHON.- En quelque sorte. En tout cas, l’addition, c’est les gens de gauche qui la paieront si nous ne sommes pas là au premier tour.
Roselyne FEBVRE.- Je vais vous poser une question sur l’actualité, la taxe carbone. Nicolas Sarkozy a fixé le juste prix, pour reprendre le mot d’un jeu célèbre. Est-ce le juste prix ou pas ? Il a pas écouté la commission Rocard qui voulait taxer à trente-deux euros la tonne de CO2. Mais, il y aura une compensation sur les impôts sur le revenu. Ça vous fait rire ?
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, ça a été un monstrueux bricolage, cette affaire-là. Au départ, il y a une bonne idée, qui va finir par se gâcher. Tout le monde avait compris qu’il y avait une urgence écologique et qu’il fallait y faire face. Bon très bien, que les gaz à effet de serre… Bon, très bien qu’il fallait combattre ces émissions. Et puis, d’embrouilli en embrouilli, on part d’une taxe dont le montant passe du simple au double en cours de route, en diminution et on dit aux gens vous allez la payer. Alors, tout le monde dit « Ah, mais qu’est-ce que c’est cette histoire ? Pourquoi ça serait moi qui devrais payer ? » Dis le, le consommateur X, parce que moi, je n’ai pas le choix, je suis obligé de monter dans ma voiture, parce qu’il n’y a pas de transports en commun. Ou bien, je suis obligé de me chauffer au fioul, parce que, parce que, parce que… Bref, les gens disent « Nos dépenses, nous ne les choisissons pas, elles sont contraintes ».
Roselyne FEBVRE.- Mais, sachant que c’est pour contribuer à changer les comportements ?
Jean-Luc MELENCHON.- Les comportements… Mais, c’est lamentable de dire ça comme ça. Donc, ceux qui ont les moyens de pouvoir payer, pourront tout dégueulasser. Et puis ceux qui ne peuvent pas, ils se serrent la ceinture et puis, ils payent. C’est absurde. Surtout que ce que les gens n’ont pas l’air d’avoir tout bien compris, les malheureux, quand ils vont comprendre ils vont être encore plus en colère, c’est qu’on leur a dit « Ah, les entreprises ne payent pas, parce qu’elles payent déjà. Elles sont prises dans les quotas de, de… ».
Roselyne FEBVRE.- Oui, de, de marché…
Christian ESTROSI.- Européens.
Roselyne FEBVRE.- Européens.
Christian ESTROSI.- Vous l’avez entendu, vous l’avez lu, vous avez préparé cette émission comme moi, donc vous regardez l’affiche, vous vous dîtes « ça doit être vrai ». Mais moi, j’ai vérifié, ce n’est pas vrai. Puisque toutes les entreprises dont les coûts de production auront augmenté de plus de 30 %, du fait de, de ces droits à polluer, ou toutes celles qui, à l’exportation auraient un handicap de même nature, en sont exemptées. C'est-à-dire quatre-vingt-dix pour cent des entreprises européennes.
Jean-Luc MELENCHON.- Donc, les plus gros pollueurs sont exemptés de taxes…
Roselyne FEBVRE.- Oui, ils ne payent pas.
Jean-Luc MELENCHON.- Et puis le pauvre diable qui, c’est vrai, il est conscient du fait que son mode de consommation nuit à la planète. Mais, c’est lui qui va porter la charge et là-dessus, vous lui dîtes…
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais il paiera peut-être moins d’impôts et il prendra peut-être moins sa voiture
Jean-Luc MELENCHON.- Voilà, vous voyez la sauvagerie du truc.
Roselyne FEBVRE.- Je ne sais pas, je vous…
Jean-Luc MELENCHON.- C’est qu’on passe derrière, on leur dit « Mais ne vous inquiétez pas, on va le rembourser ». Alors si c’est pour le rembourser, pourquoi le donner ? Mais en fait, ce n’est pas vrai, les gens ne retrouveront pas leur dépense. Et surtout, le Président a fini par dire ce qu’il avait à dire, il a dit « Ben voilà, ça va être compensé, ça va compenser la taxe professionnelle ». Tout le monde a compris, comme le Président a décidé de supprimer huit milliards d’impôts de taxe professionnelle, il faut bien qu’il les retrouve quelque part pour les redonner…
Roselyne FEBVRE.- Donc, à votre avis expliquez-moi ce que vous considérez.
Jean-Luc MELENCHON.- Tout ça, c’est une grande…
Roselyne FEBVRE.- Donc c’est une arnaque, c’est ça ?
Jean-Luc MELENCHON.- Vous-même, qui êtes une personne instruite et intelligente, moi qui suis non plus pas en reste…
Roselyne FEBVRE.- Merci.
Jean-Luc MELENCHON.- Et plein de gens qui sont autour de nous ne comprennent rien à cette histoire pour une raison : c’est qu’il n’y a rien à y comprendre, sinon qu’un impôt va en remplacer un autre, et que ce qui était payé par des entreprises, va être payé par les particuliers. Et tout ça est repeint en écolo. Bon, c’est un gâchis. Je le dis, c’est un gâchis et c’est lamentable, parce que ça va « méséduquer ».
Roselyne FEBVRE.- Le pari, c’est de changer les comportements pour que les…
Jean-Luc MELENCHON.- Mais, il faut changer les comportements.
Roselyne FEBVRE.- Oui, mais comment on fait alors ? Vous avez une solution, une idée ?
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, oui. Bien sûr, moi j’ai expliqué ça en long, en large, j’y réfléchis sérieusement, j’ai dit il faut pas faire « oui, y-a-qu'à, faut qu’on »…, il faut donc planifier le passage d’un modèle économique à un autre. Ça se planifie. Quand j’ai dit planifier, la moitié de la salle s’est évanouie. Comment, on m’a dit, comme si…
Roselyne FEBVRE.- Il reste trente-deux secondes.
Jean-Luc MELENCHON.- Oui, la droite aussi elle planifie, l’Europe planifie, tout le monde planifie. Donc, comment on passe d’un point à un autre, avec un régime plus sobre en consommation énergétique ? On commence par s’en prendre à l’outil de production. C’est lui qu’il faut faire changer. Et puis, c’est une bonne affaire, parce qu’on passera d’une machine à une autre d’une façon de produire à une autre, et puis qu’on sera moins malades. Donc, il n’y a pas à avoir peur de cette affaire, mais il faut la prendre comme elle est. C’est une révolution qu’il faut faire. Alors, ceux qui croient qu’ils vont y arriver à la petite cuillère, en changeant les comportements, en disant que les riches dégueulassent et que les pauvres soient austères et bien ma foi, ils nous font perdre notre temps à tous.
Roselyne FEBVRE.- Merci en tout cas Jean-Luc Mélenchon. Merci pour votre franc-parler. On se retrouve tout de suite dans quelques instants dans Politiques et je recevrai des éditorialistes, des directeurs de rédaction, et puis l’auteur du livre dont nous parlions, sur le Parti socialiste, Antonin André, sur « Arnaque, hold-up » et comment ça s’appelle déjà, je ne sais plus, enfin dans quelques… « et trahisons », voilà dans quelques instants, à tout de suite. Merci.





