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Sports

Le FC Barcelone, "l'armée d'un État sans nation"

Texte par Yann BUXEDA

Dernière modification : 07/01/2010

"Mes que un club" – plus qu'un club. Lorsqu'en 1968 le président du FC Barcelone Narcis de Carreras appose cette maxime à l'emblème du club phare de la Catalogne, il grave dans le marbre la destinée politique d’un club atypique.

Quarante ans après le passage de Narcis de Carreras (1968-1969), le FC Barcelone est devenu l’un des plus grands clubs de l’histoire du football : 19 Ligas, 10 coupes d’Europe dont trois Ligues des Champions. Mais le Barça, c'est aussi le club emblématique d'une région d'Espagne à l'identité propre.

En décembre, une initiative locale non officielle appelait les habitants de 168 localités catalanes à se prononcer sur l'autodétermination de leur région. Une consultation informelle qui a avant tout permis à certains notables locaux de faire campagne pour préparer un éventuel avenir en politique.

Parmi eux, l'hyperactif président du club barcelonais, Joan Laporta, partisan déclaré du souverainisme et du séparatisme catalan. "Le Barça va plus loin que le football. Nous sommes porteurs de l'épopée la plus émouvante de l'histoire : celle qui guide les peuples soumis vers la liberté", déclarait-il dans le quotidien "El Mundo" début janvier. 

Depuis son élection en 2003, Laporta a parfaitement saisi le poids de l’entité sportive qu’il dirige. Le FC Barcelone est, certes, une machine à succès sportif, mais c'est aussi - surtout ? - un instrument politique à fortes répercussions. Entre ses mains, le porte-étendard de l’autre Espagne, celle qui s’élève contre la centralisation du pouvoir madrilène, est devenu plus que jamais un outil de communication au service d’une cause : la souveraineté de la Catalogne.

Rempart au franquisme

Si la politisation du Barça s’est nettement renforcée sous la houlette de Laporta, son origine date d’avant même que le franquisme ne mette la main sur la péninsule ibérique en 1939, comme le souligne Javier Prieto Santos, journaliste pour le mensuel "So Foot" : "Le FC Barcelone ne s’est jamais considéré comme un club espagnol. Depuis le début, les tribunes du stade ont accueilli plus de senyeras (emblème de la Catalogne) que de drapeaux espagnols. La Catalogne, Barcelone et par extension son club de football phare se sont toujours posés en victimes du pouvoir central, incarné en termes footballistiques par le Real Madrid."

Dès 1923, alors que le général Miguel Primo de Rivera prend le pouvoir en Espagne, le FC Barcelone se fait épingler par le pouvoir pour rébellion et insubordination. Mais c’est sous Franco (1939-1975) que la teneur politique du Barça prend de l’ampleur. Dans une société où toute revendication identitaire régionale est étouffée par le pouvoir, les enceintes sportives deviennent des lieux d’expression libre. "Dans l’enceinte du Camp Nou, il subsistait une reconnaissance de la culture catalane même sous l’emprise du franquisme, explique l’auteur et historien Jean Stéphane Duran Froix. On y chantait l’hymne catalan et d’autres chants locaux."

À travers la période post-franquiste, le FC Barcelone est resté l’un des symboles du régionalisme espagnol, mais sans que ses acteurs majeurs ne prennent ouvertement position sur le souverainisme de la Catalogne. Sous la présidence Nunez (1973-2000), le Barça était présenté comme l’ambassadeur de la région, mais les prises de position de ses dirigeants restaient empreintes de diplomatie et de modération.

L’histoire au service d’un homme

Avec l’arrivée de Laporta à la tête du club, le tabou est brisé. Ouvertement séparatiste et politiquement ambitieux, Laporta multiplie les sorties en faveur de l’indépendance de la Catalogne. En 2009, il fustige les projets "impérialistes" du grand rival madrilène, symbole de la centralisation du pays, tout en réaffirmant son souhait de devenir un jour le "président" de la "Catalogne libre".

Dans son esprit, le FC Barcelone n’est ni plus ni moins que "l’armée d’un État sans nation". Cette analyse, à forte densité géopolitique, est celle du poète, journaliste et essayiste catalan Manuel Vasquez Montalban. Une phrase qui résume à elle seule le contexte blaugrana, selon Javier Prieto Santos. "Le souci, c’est que Laporta essaie de faire passer l’idée que tous les supporters du Barça sont des séparatistes catalans purs et durs. Mais le Barça, c’est une institution universelle qui réunit des supporters de toute l’Espagne. Laporta a été pris à parti plusieurs fois par des supporters andalous ou castillans qui ne se reconnaissent pas dans cette dérive."

Dans la foulée de Laporta, d’autres personnalités internes au club s’engouffrent dans la brèche, à l’image du second capitaine de l’équipe, Xavi Hernandez : "Le catalan, c’est la langue officielle de notre pays." Même l’entraîneur de l’équipe, Pep Guardiola, qui affirmait ne pas "s’intéresser" à la question de la souveraineté catalane, a ouvertement pris position dans le débat, en décembre dernier alors que son équipe se déplaçait à Kiev en Ligue des Champions : "Le Catalan est la langue de notre pays, la Catalogne."

"L’équipe nationale de la Catalogne"

Jusqu’alors, le seul joueur qui s’était prononcé publiquement en ce sens était un défenseur de Barcelone, Oleguer, qui avait refusé la sélection espagnole au profit de la sélection catalane, non reconnue par la Fifa.

Pour autant, Javier Prieto Santos ne voit pas dans les propos de Guardiola ou de Xavi une revendication identitaire comparable à celle de leur prédécesseur : "Guardiola n’a jamais caché ses penchants autonomistes, mais n’a jamais revendiqué plus que de raison. Dans le cas de Xavi, c’est un peu plus surprenant, puisqu’en 2008, il chantait ‘Viva Espana’ en brandissant la Coupe d’Europe qu’il venait de remporter avec le maillot de l’Espagne. Il s’agit probablement plus d’une maladresse."

Reste que le statut du Barça, porté décennies après décennies au rang d’ambassadeur de la cause autonomiste catalane, est fermement ancré dans l’inconscient collectif ibérique. D’autant qu’il occupe cette position seul, dans une région où son rival, l’Espanyol Barcelone, revendique son "ouverture sur l’Espagne et sur le monde" de l’aveu même de son président.

Et même la sélection catalane, non reconnue par la Fifa puisqu’à vocation ouvertement politique, n’est jamais parvenue à se substituer au Barça dans ce rôle de représentation régionale. Dans l’esprit de Laporta, le Barça est l’entité sportive qui se rapproche le plus d’une "équipe nationale de Catalogne", estime Javier Prieto Santos. Et la frilosité des instances locales à prendre position sur le sujet, fédération catalane en tête, ne devrait pas participer à un hypothétique bouleversement de l’ordre établi.

Première publication : 06/01/2010

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