- Séisme en Haïti
"Je parcours ma ville, rasée façon Hiroshima"
Envoyé spécial de FRANCE 24 en Haïti, Philomé Robert est de retour en France après avoir passé plusieurs jours dans son pays en ruine. Témoignage.
J’ai retrouvé mon peuple. Je respire à nouveau l’odeur caraïbe, les senteurs de ma terre. Effroi ! Épouvante ! Quelques jours plus tôt, Haïti a été ravagée par un tremblement de terre d’une magnitude de 7 sur l'échelle de Richter. C’était un mardi. Un funeste mardi de janvier où le temps s’est violemment arrêté, entraînant deuils, chagrins et destructions. En seulement trente-trois secondes, les entrailles de mon pays se sont mises à se mouvoir.
Abruti, je parcours ma ville rasée façon Hiroshima. Tout ou presque est à terre. Les bâtiments encore debout sont lézardés. Le moindre souffle les mettra K.O.
Port-au-Prince, ma grande ville-poubelle, ma ville-plaie, est lacérée de part en part. Ce soir-là, Haïti a poussé un énorme râle. Combien de cadavres jonchent ce qu’il reste des rues ? Combien pourrissent sous des amas de béton ? Combien pleurent un frère, une sœur, un mari, un enfant, un bébé, un proche ?
La ville entière pousse des cris de folie. Certains tournent, virevoltent, le regard dans le vide, en quête d'un destin autre que celui, effroyable, qu’ils viennent d’affronter.
Immense nécropole
Le cataclysme s’est abattu, absurde, sauvage, sur un pays déjà ruiné. Un profond sentiment de douleur me prend aux tripes. Des orteils aux cheveux, je sue, je tremble, je pleure. Pleurs de rage, pleurs de pitié et, pourquoi pas, de haine.
J’erre dans cet océan de détresse. L’odeur des cadavres a remplacé celle des vivants. Quels vivants ? J’essaie de saisir cet instant tragique. Rien ! Un souffle ! La terre qui se meut ! La tête qui tourne ! Les jambes qui flagellent ! Thanos qui agite son ignoble flèche ! Et tout s’est écroulé. La maison, le palais, l’école, murs assassins qui vous broient !
La mort s’est agrippée aux collets de Port-au-Prince, de Jacmel, de Petit-Goâve. Elle s’est distillée à la vitesse de l’éclair dans une furie nucléaire. Tous ces bâtiments transformés en tombeaux...
Que dire quand la terre, censée être nourricière, se livre à un incommensurable infanticide ? Quand elle vous laisse un bout de bras par-ci, un bout de jambe par là, un morceau d’abdomen ou un crâne fracassé un peu plus loin ?
Des morts en cascade ! Les chariots remplis de chair humaine courent dans tous les sens à la recherche d’une fosse, quand la ville elle-même n'est qu'une immense nécropole.
Il y a huit ans, j’avais quitté mon pays en pleine folie orchestrée par un apprenti-dictateur. Je le retrouve tassé comme un macabre millefeuille de gravats, de béton aveugle et meurtrier, de macchabées. Des armes de cette République, il n’en reste plus que deux, je crois, pour faire face à l’adversité : la dignité et l’espérance.




















Commentaires (3)
salut philomé-robert;je
salut philomé-robert;je réagirais en te disant que c'est encore possible de rétrouver la beauté,la richesse et la grandeur de votre pays,et ça il faut y croire
Cet article est atrocement
Cet article est atrocement vivant, j'ai cru respirer moi aussi, pour un bref instant, cet air fétide de la mort. Quelle plume. Quelle abomination. Merci. Sophie.
Ewa Robert
C'est un cri, un soupir peut-être, que j'aurais aimé pousser à ta place, disons mieux avec toi. Merci de l'avoir fait pour nous Robert. Port-au-Prince n'est pas ma ville natale, mais je vis ici depuis bientôt 15 ans, quasiment la moitié de mon existence jusqu'ici. Malgré tout, avec ce qu'il nous reste - pas grand chose, il est vrai (la dignité et l’espérance, peut-être) -, j'ose croire que nous pourrons nous relever.
J. Edgard Célestin.
Port-au-Prince, Haïti.
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