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"Je parcours ma ville, rasée façon Hiroshima"

Texte par Philomé ROBERT

Dernière modification : 01/02/2010

Envoyé spécial de FRANCE 24 en Haïti, Philomé Robert est de retour en France après avoir passé plusieurs jours dans son pays en ruine. Témoignage.

J’ai retrouvé mon peuple. Je respire à nouveau l’odeur caraïbe, les senteurs de ma terre. Effroi ! Épouvante ! Quelques jours plus tôt, Haïti a été ravagée par un tremblement de terre d’une magnitude de 7 sur l'échelle de Richter. C’était un mardi. Un funeste mardi de janvier où le temps s’est violemment arrêté, entraînant deuils, chagrins et destructions. En seulement trente-trois secondes, les entrailles de mon pays se sont mises à se mouvoir.

Abruti, je parcours ma ville rasée façon Hiroshima. Tout ou presque est à terre. Les bâtiments encore debout sont lézardés. Le moindre souffle les mettra K.O.

Port-au-Prince, ma grande ville-poubelle, ma ville-plaie, est lacérée de part en part. Ce soir-là, Haïti a poussé un énorme râle. Combien de cadavres jonchent ce qu’il reste des rues ? Combien pourrissent sous des amas de béton  ? Combien pleurent un frère, une sœur, un mari, un enfant, un bébé, un proche ?

La ville entière pousse des cris de folie. Certains tournent, virevoltent, le regard dans le vide, en quête d'un destin autre que celui, effroyable, qu’ils viennent d’affronter.

Immense nécropole

Le cataclysme s’est abattu, absurde, sauvage, sur un pays déjà ruiné. Un profond sentiment de douleur me prend aux tripes. Des orteils aux cheveux, je sue, je tremble, je pleure. Pleurs de rage, pleurs de pitié et, pourquoi pas, de haine.

J’erre dans cet océan de détresse. L’odeur des cadavres a remplacé celle des vivants. Quels vivants ? J’essaie de saisir cet instant tragique. Rien ! Un souffle ! La terre qui se meut ! La tête qui tourne ! Les jambes qui flagellent ! Thanos qui agite son ignoble flèche ! Et tout s’est écroulé. La maison, le palais, l’école, murs assassins qui vous broient !

La mort s’est agrippée aux collets de Port-au-Prince, de Jacmel, de Petit-Goâve. Elle s’est distillée à la vitesse de l’éclair dans une furie nucléaire. Tous ces bâtiments transformés en tombeaux...

Que dire quand la terre, censée être nourricière, se livre à un incommensurable infanticide ? Quand elle vous laisse un bout de bras par-ci, un bout de jambe par là, un morceau d’abdomen ou un crâne fracassé un peu plus loin ?

Des morts en cascade ! Les chariots remplis de chair humaine courent dans tous les sens à la recherche d’une fosse, quand la ville elle-même n'est qu'une immense nécropole.

Il y a huit ans, j’avais quitté mon pays en pleine folie orchestrée par un apprenti-dictateur. Je le retrouve tassé comme un macabre millefeuille de gravats, de béton aveugle et meurtrier, de macchabées. Des armes de cette République, il n’en reste plus que deux, je crois, pour faire face à l’adversité : la dignité et l’espérance.

Première publication : 31/01/2010

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