Dernière modification : 15/02/2010 

- Algérie - Martine Aubry - Parti socialiste - Politique française - Taxe carbone


Pierre Joxe, membre du Conseil constitutionnel

A l'occasion de la sortie de son livre "Cas de conscience", Roselyne Febvre reçoit Pierre Joxe, membre du Conseil constitutionnel et ancien ministre socialiste, pour débattre de son parcours ainsi que de ses projets.

Regardez la première partie de Politiques avec Eva JOLY.

Lire l'intégralité de l'interview :

 

Roselyne FEBVRE.- Bonjour, c'est "Politiques" avec notre invité. Pierre Joxe, bonjour. Vous êtes membre du Conseil constitutionnel. Plus pour très longtemps. Pour quelques mois encore. Vous étiez ancien ministre de François Mitterrand à l'Intérieur, au ministère de l'Intérieur, puis à la Défense. Alors on ne vous a guère entendu ces derniers temps, même pas du tout. Il faut dire ce qui est. Parce que vous êtes tenu par le devoir de réserve. Aujourd'hui, vous sortez un livre, "Cas de conscience". Un livre en forme de révérence puisque vous allez quitter la haute juridiction dans quelques semaines. Donc vous vous lâchez, en quelque sorte. Alors, dans ce livre, vous confessez vos tiraillements, vos dilemmes, vos contradictions. Vous racontez comment parfois vous êtes contraint d'aller contre vos convictions. Vous citez plusieurs exemples. Le premier cas de conscience, c'est, à vingt-trois ans, lorsque vous êtes en Algérie et que vous êtes censeur pour un journal putschiste. C'est votre premier cas de conscience. Vous mentez ensuite au président de la République.
 
Pierre JOXE.- Pas tout le temps.
 
Roselyne FEBVRE.- Pas tout le temps, non, mais il y a un cas de mensonge et vous avalez votre chapeau plusieurs fois au Conseil constitutionnel. Alors la première question que j'ai envie de vous demander : peut-on, lorsqu'on fait de la politique... A un moment, est-ce qu'on est obligé de se renier ? Est-ce qu'on peut faire de la politique sans, à un moment, se renier ?
 
Pierre JOXE.- Ah, se renier, non. Je ne crois pas m'être jamais renié. Mais être obligé de transiger, de faire des concessions, tenir compte d'une majorité dans laquelle on n'est pas tout à fait d'accord, forcément. Enfin, il faut des arbitrages, il faut chercher à convaincre. Si on n'a pas réussi à convaincre, il faut réfléchir, savoir jusqu'où on transige. Et, en effet, on peut aussi, tout d'un coup, tout casser. Je ne me suis jamais renié, et en particulier jamais sur les libertés.
 
Roselyne FEBVRE.- Mais il y a collusion, vous êtes d'accord, entre éthique et réalité, realpolitik, on va dire.
 
Pierre JOXE.- Ah ben ça, c'est un grand sujet philosophique. Vous savez que Max Weber a montré qu'il y a l'éthique de responsabilité. Qu'est-ce qu'il faut faire quand on a une charge ? L'éthique de conviction. Qu'est-ce qu'on doit faire quand on a des convictions ? Et il explique - et je crois qu'il a raison - que l'éthique de responsabilité ne suppose pas qu'on n'ait pas de convictions. Et, d'autre part, l'éthique de conviction n'oblige pas à renoncer à toute responsabilité. Ce sont des choix souvent complexes, passionnants. En effet, tout le monde les rencontre dans la vie politique. Il paraît que je suis un des premiers à le raconter. Ben tant mieux.
 
Roselyne FEBVRE.- Est-il nécessaire d'avoir des convictions en politique ?
 
Pierre JOXE.- Ah, je pense, oui. Sans ça, on est un cynique ou un opportuniste.
 
Roselyne FEBVRE.- Oui mais est-ce que la politique n'est pas cynique ?
 
Pierre JOXE.- Non ! Pourquoi vous me regardez comme ça ? Vous me trouvez cynique, moi ? Je suis pas cynique.
 
Roselyne FEBVRE.- Non mais quand vous... On va en parler mais, à un moment, vous parlez de François Mitterrand et vous parlez de son ambiguïté permanente.
 
Pierre JOXE.- Mitterrand était un homme qui parfois était ambigu et qui avait une vision stratégique dans le temps, qui était un homme qui avait su attendre pendant des années. Il est resté dans l'opposition pendant des années en refusant toute compromission. Lorsqu'il a été élu président de la République, la première fois, puis la seconde, il a dû, à un certain moment transiger. Je pense que c'est vrai.
 
Roselyne FEBVRE.- Avec la réalité. Cette realpolitik. Cette raison d'Etat.
 
Pierre JOXE.- Non, alors c'est autre chose. La realpolitik, c'était un concept allemand. Là, c'est le cynisme. Non, c'est plutôt transiger avec ses alliés, avec l'opinion, avec l'opinion internationale, avec ses alliés internationaux. Donc c'est inévitable, ça. C'est pas se renier.
 
Roselyne FEBVRE.- Est-ce que, finalement, l'exercice du pouvoir, c'est pas un peu du Machiavel ? Cette fameuse raison d'Etat. Est-ce que, quand on gouverne, on doit relire "Le Prince" de Machiavel ?
 
Pierre JOXE.- Non. Machiavel est un grand théoricien du pouvoir autocratique. Moi, j'ai jamais participé à autre chose qu'à des gouvernements démocratiques dans des pays où il y a des élections. Machiavel n'avait pas la moindre idée - peut-être des idées de l'Antiquité grecque où il y avait surtout plus d'esclaves que de citoyens. Donc le machiavélisme, ce n'est pas une théorie démocratique, c'est une attitude de comportement qui n'est pas liée seulement au pouvoir.
 
Roselyne FEBVRE.- Est-ce que Nicolas Sarkozy, pour vous, a des convictions ?
 
Pierre JOXE.- Certainement, oui.
 
Roselyne FEBVRE.- Certainement ? Alors, à vingt-trois ans, vous êtes bombardé censeur d'un journal algérien qui s'appelle "L'Echo d'Alger", journal putschiste. C'est votre premier cas de conscience. Alors je dirais qu'il y a certaines contradictions parce que, à un moment, vous écrivez : "Censurer." Vous vous posez la question. "Suis-je préparé à exercer pareille fonction ? Certainement pas. Toute ma culture personnelle et familiale va dans le sens de la liberté d'expression du débat et du droit de réponse." Et, un peu plus loin, vous dites : "Mais, d'une certaine manière, je ne trouvais donc pas totalement illégitime de m'occuper de censurer une presse qui les affolait et les appelait à l'insurrection, à l'émeute et même au crime." Donc il y a contradiction là.
 
Pierre JOXE.- Au contraire. Vous avez tout résumé. Quand un journal se transforme pratiquement en appel... au meurtre non mais en appel à l'insurrection, affole la... Il faut pas oublier que, quelques jours avant que je sois nommé censeur, il y avait eu des morts. Des gendarmes tiraient au fusil mitrailleur dans les rues d'Alger. Alger était plein de sang. Il y avait eu des morts, des blessés par dizaines et le problème était de savoir si on allait laisser la foule se laisser manipuler par ce journal, qui était un journal factieux, on peut dire fasciste. Donc effectivement, là, le cas de conscience. Je suis contre la censure mais je suis contre le fait qu'on envoie des pauvres gens se faire massacrer, donc je censure. Pendant dix jours. Dix ou douze jours. C'était pas une carrière.
 
Roselyne FEBVRE.- Et ça, c'est votre premier cas de conscience.
 
Pierre JOXE.- Ah ben c'est une impression étrange.
 
Roselyne FEBVRE.- Ça vous empêche de dormir ou pas ?
 
Pierre JOXE.- Pas du tout, non.
 
Roselyne FEBVRE.- Pas du tout. Bon. Donc vous êtes président de France-Algérie. Cette semaine, des députés algériens ont fait une proposition de loi au Parlement pour criminaliser la colonisation française. On a le sentiment alors que, cinquante ou soixante ans après, finalement, entre l'Algérie et la France, il y a encore des accès de fièvre et ce passé qui repasse, finalement.
 
Pierre JOXE.- Ou qui ne passe pas.
 
Roselyne FEBVRE.- Ou qui ne passe pas.
 
Pierre JOXE.- Oui. Dans ma génération, qui n'est pas la vôtre, la guerre d'Algérie a été quelque chose de très important sur le plan de la politique intérieure française. Moi, j'étais un militant et même un dirigeant de l'UNEF anticolonialiste. J'ai été arrêté par la police dans des manifestations contre la guerre d'Indochine d'abord, contre la guerre d'Algérie. Donc, dans ma génération, qui a connu ce qu'était l'injustice et en effet les crimes du colonialisme, on peut comprendre que des Algériens ayant cette mémoire-là aient la mémoire lourde et demandent à la France des excuses, des réparations. On peut le comprendre.
 
Roselyne FEBVRE.- Vous pensez qu'il faut qu'elle le fasse ou pas ?
 
Pierre JOXE.- Alors elle l'a fait d'une certaine façon. Plusieurs membres du gouvernement. Récemment un ambassadeur de France en Algérie a dit de façon extrêmement claire en Algérie que, par exemple, les massacres de Sétif étaient tout à fait scandaleux etc. Est-ce qu'il y a toujours plus ? Est-ce qu'il est possible indéfiniment de continuer dans cette voie alors qu'il y a de plus en plus de Français, comme vous, comme le plus grand nombre des Français aujourd'hui, pour qui c'est un passé tellement lointain. Il y aura de moins en moins de Français à comprendre une attitude aussi revendicatrice. Mais moi, je le comprends. Je suis président de France-Algérie et nous sommes un groupe de gens qui comprenons cette rancœur. Nous pensons aussi que nous devons travailler à ce que les Algériens, comme les Français, dépassent cela.
 
Roselyne FEBVRE.- Autre cas de conscience. Vous mentez à François Mitterrand sur la libération de terroristes d'Abou Nidal. Est-ce que vous avez une bonne raison ?
 
Pierre JOXE.- Pas sur leur libération. Sur leur expulsion. Bah, j'avais une bonne et une mauvaise raison.
 
Roselyne FEBVRE.- Sur leur expulsion, oui. Enfin, une expulsion en les libérant en loucedé quand même.
 
Pierre JOXE.- En loucedé, oui. Mais c'était des terroristes qui avaient été condamnés, qui étaient sortis de prison, auxquels le gouvernement d'avant avait promis que, s'ils avaient une conduite correcte et pas d’attentats, ils seraient sortis de prison comme la loi le permettait. Au moment de s'en débarrasser arrivent des attentats. Je vous passe les détails. Et Mitterrand était très énervé sur cette affaire-là. Il me demandait tout le temps : "Est-ce que vous vous en êtes débarrassé ?" A un moment donné, comme il m'agaçait et que moi, je ne voulais pas exposer des policiers français eux-mêmes à des attentats et à risquer leur vie, je lui ai dit oui. Bon. Et, en effet, c'était un moment curieux parce que j'ai eu une fraction de seconde. Pour la troisième fois, il me dit : "Alors ça y est ? Vous vous en êtes débarrassé ?" La première fois, j'ai dit : "Non, ça vient." La deuxième fois : "Ça vient." La troisième fois, j'ai dit : "Oui." Effectivement je lui mentais."
 
Roselyne FEBVRE.- Et c'était pas vrai ?
 
Pierre JOXE.- C'était pas vrai. C'était presque vrai puisque, deux jours après, ils sont partis. Mais c'était un sentiment désagréable parce que Mitterrand était un homme pour qui j'avais beaucoup de respect, d'affection et même plus que ça, de considération. J'étais son ministre de l'Intérieur, j'étais quand même pas chargé de lui raconter des blagues. Donc je lui ai menti mais pour la bonne cause.
 
Roselyne FEBVRE.- Pour la bonne cause. Et vous lui avez dit après ?
 
Pierre JOXE.- Je lui ai dit longtemps après.
 
Roselyne FEBVRE.- Longtemps après ?
 
Pierre JOXE.- Quand il était vieux.
 
Roselyne FEBVRE.- Presque mourant ?
 
Pierre JOXE.- Oui, il était pas loin.
 
Roselyne FEBVRE.- Et qu'est-ce qu'il vous dit ?
 
Pierre JOXE.- Ah, il était agacé. "Mais vous m'avez trompé ?" J'ai dit : "Non, non."
 
Roselyne FEBVRE.- On va parler du Conseil constitutionnel parce que c'est quand même aussi le reste de vos cas de conscience. Vous y êtes resté neuf ans. Vous avez avalé quelques couleuvres. Vous le racontez. Mais peut-être avant...
 
Pierre JOXE.- Excusez-moi. Non, j'ai pas avalé de couleuvres parce que, au Conseil constitutionnel, lorsque j'étais minoritaire, j'étais minoritaire. Quand on est minoritaire dans un groupe, la loi de la majorité s'applique. Donc c'est pas avaler des couleuvres. Avaler des couleuvres, c'est quand...
 
Roselyne FEBVRE.- Donc vous vous êtes senti bien seul.
 
Pierre JOXE.- Ah oui, voilà. Ça, c'est vrai.
 
Roselyne FEBVRE.- Peut-être. Vous avez raison. Mais, avant qu'on en parle, pour que nos téléspectateurs comprennent bien, quid du Conseil constitutionnel ? A quoi sert cette honorable maison ?
 
"Nous sommes le 30 décembre dernier. Les Sages viennent de censurer l'un des textes phares du gouvernement, la taxe carbone. Quelques mois plus tôt, la loi Hadopi sur le téléchargement illégal, portée par Christine Albanel, subit le même sort. C'est dire à quel point les membres du Conseil constitutionnel sont indépendants. Leur rôle : vérifier la constitutionnalité des lois, assurer le respect de la Constitution et veiller à la régularité des élections ou des référendums. Au moment de sa création, en 1958, il ne pouvait être saisi que par le président de la République, le président du Sénat ou celui de l'Assemblée nationale. Depuis, sa saisine a d'abord été étendue à 60 députés ou sénateurs et, depuis la dernière réforme de la Constitution, en 2008, des citoyens peuvent même demander le contrôle de la constitutionnalité d'une loi en vigueur. Parmi ses membres, les anciens présidents. Ils bénéficient d'un siège à vie. Actuellement, Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac. Les autres Sages - neuf au total - sont renouvelables par tiers tous les trois ans. Le président de la République, le président du Sénat et le président de l'Assemblée nationale nomment alors chacun un membre. Trois de ces juges du Palais-Royal feront d'ailleurs leurs cartons d'ici à quelques jours, dont Pierre Joxe, qui était le dernier membre nommé par un personnage de gauche."
 
Roselyne FEBVRE.- Alors, ce qui passe le plus mal...
 
Pierre JOXE.- Il est très bien fait, votre sujet.
 
Roselyne FEBVRE.- Merci. Ce qui passe le plus mal, lorsque vous êtes au Conseil constitutionnel, je dirais que c'est la nomination par le chef de l'Etat des patrons de France Télévisions, en tout cas, des patrons de chaînes de radio et de télévision publiques.
 
Pierre JOXE.- Oui. Ça passe mal. Ça, c'est un point de vue subjectif et vous avez raison.
 
Roselyne FEBVRE.- Pour vous.
 
Pierre JOXE.- Mais, juridiquement, je démontre - je crois que je démontre, en tout cas
je n'ai jamais été réfuté - que c'était contraire à des orientations juridiques très claires, que le Conseil constitutionnel, depuis 1986, avait répété à plusieurs reprises, pratiquement dans les mêmes termes, que la garantie offerte... Vous savez que c'était le Conseil supérieur de l'audiovisuel qui nommait jusqu'à récemment le président de la télévision d'Etat ou de la radio. C'était une garantie, le fait d'être nommé par une autorité administrative indépendante. La loi qui transfère ce pouvoir du CSA au président de la République, elle est contraire non seulement à cette jurisprudence...
 
Roselyne FEBVRE.- C'est une régression du droit ?
 
Pierre JOXE.- C'est une régression du droit non seulement contraire à la jurisprudence antérieure mais contraire à l'esprit de la réforme constitutionnelle toute récente, celle qui, en 2008, a inscrit précisément dans l'article 34 de la Constitution que la loi garantit l'indépendance, le pluralisme et la liberté des médias.
 
Roselyne FEBVRE.- Alors ce qui est incroyable, c'est que ces décisions, pour vous, elles sont jugées anticonstitutionnelles. Or le Conseil constitutionnel juge la conformité des lois avec la Constitution.
 
Pierre JOXE.- Oui. Toutes les opinions sont possibles et ce que je propose, c'est ce que je fais. Comme c'est le cas à la Cour européenne des droits de l'homme, une opinion différente doit être publiée. Comme c'est le cas à la Cour constitutionnelle allemande, lorsqu'il y a des avis partagés, celui qui a une opinion différente et qui y tient, elle est publiée au "Journal officiel".
 
Roselyne FEBVRE.- Oui mais ce n'est pas dans la tradition française.
 
Pierre JOXE.- Ce n'est pas dans la tradition française mais je crée cette tradition. Je crois qu'elle va se développer. Pourquoi ? Parce que, comme le disait très bien votre sujet tout à l'heure, à partir du moment où ce n'est plus seulement quatre personnes ou 60 députés qui peuvent saisir le Conseil constitutionnel mais tous les Français, toutes les Françaises, pas seulement les citoyen... Les associations, les communes. Je pense que la volonté, le désir de connaître les alternatives aux décisions du Conseil constitutionnel... Savoir que, quand il a décidé ceci, il y avait quand même des membres qui pensaient autrement. Une autre solution était possible. C'est courant aux Etats-Unis. A la Cour suprême des Etats-Unis, on l'a vu récemment. C'est courant depuis qu'elle existe à la Cour européenne des droits de l'homme. Le droit européen va, je pense, s'homogénéiser dans ce domaine et donc, en France, ça deviendra banal.
 
Roselyne FEBVRE.- Donc ce n'est pas une vache sacrée, le Conseil constitutionnel ?
 
Pierre JOXE.- Ni vache, ni sacré. D'ailleurs, les vaches ne sont sacrées qu'en Inde. Et encore, dans une partie de l'Inde.
 
Roselyne FEBVRE.- Mais est-ce que vous pensez parfois... Parce que vous êtes effectivement en minorité. Vous êtes le seul homme de gauche nommé par la gauche.
 
Pierre JOXE.- Je voudrais, si vous permettez, vous répondre.
 
Roselyne FEBVRE.- Oui, je vous en prie.
 
Pierre JOXE.- Il ne faut pas croire que... Je suis en minorité sur le plan politique mais il y a des gens qui ne sont pas des gens de gauche ou qui ont pu être nommés par des personnalités de droite mais qui sont des gens centristes...
 
Roselyne FEBVRE.- ... et qui étaient pas d'accord ?
 
Pierre JOXE.- ... et qui ont parfois la même opinion que moi. C'est pas purement...
 
Roselyne FEBVRE.- Donc c'est se renier, alors. On revient à l'idée de reniement.
 
Pierre JOXE.- Non.
 
Roselyne FEBVRE.- Ben alors ?
 
Pierre JOXE.- Non, non, non. Ce n'est pas purement politique, les choix, dans une...
 
Roselyne FEBVRE.- Ah non mais ce n'est pas ce que je veux dire.
 
Pierre JOXE.- Je prends l'exemple de la Cour allemande. Les membres de la Cour allemande sont nommés de façon équilibrée. Gauche-droite.
 
Roselyne FEBVRE.- Ce n'était pas ma question.
 
Pierre JOXE.- Ah, pardon. Excusez-moi.
 
Roselyne FEBVRE.- Non. Ma question, c'était : dans ce cas-là, si vous considérez que vous n'êtes pas d'accord avec ce qui a été dit, pourquoi vous ne démissionnez pas ? Pourquoi attendre neuf ans, quand vous partez ? Pourquoi vous ne démissionnez pas sur le coup ?
 
Pierre JOXE.- Ben attendez. En arrivant au Conseil constitutionnel... Je n'aurais pas dû y entrer, à ce moment-là ? Quand je suis arrivé...
 
Roselyne FEBVRE.- Vous ne pouviez pas savoir.
 
Pierre JOXE.- Mais comment je ne pouvais pas savoir ?
 
Roselyne FEBVRE.- Eh bien que ces décisions-là seraient...
 
Pierre JOXE.- Je le savais très bien. Je le savais d'autant mieux que mon père a siégé au Conseil constitutionnel. Et puis tout le monde le sait. Quand je suis entré au Conseil constitutionnel il y a neuf ans, nous étions deux de gauche. Colliard et moi. Colliard est parti, j'étais tout seul. Evidemment, à ce moment-là, avec votre raisonnement, il ne faudrait surtout pas que quelqu'un de gauche accepte d'entrer.
 
Roselyne FEBVRE.- Ce n'est pas ça mais vous ne saviez pas forcément. Il y a quatre ans, vous ne saviez pas que vous auriez à statuer sur la nomination...
 
Pierre JOXE.- Mais bien sûr que si. Mais il y a cinquante ans qu'il existe, le Conseil constitutionnel !
 
Roselyne FEBVRE.- Non mais sur les décisions.
 
Pierre JOXE.- Mais je savais bien qu'il y aurait des décisions avec lesquelles je ne serais pas d'accord.
 
Roselyne FEBVRE.- Oui mais vous ne saviez pas lesquelles. C'est ça que je veux dire.
 
Pierre JOXE.- Ah ça, non. Bien sûr.
 
Roselyne FEBVRE.- Voilà. C'est ça que je dis. On ne se comprenait pas. Donc est-ce que vous avez le sentiment, aujourd'hui, que, par exemple, Jean-Louis Debré, le président du Conseil constitutionnel.... C'est ce que dit Patrick Devedjian, le ministre de la Relance. Qu'il y a des décisions politiques qui vont à l'encontre... Pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement. Est-ce que Jean-Louis Debré, qui est un chiraquien, prend des décisions politiques ?
 
Pierre JOXE.- Je ne me pose pas les questions comme ça. Je ne commenterai pas ce que dit M. Devedjian, qui dit des choses intéressantes. En particulier, il est partisan des opinions différentes.
 
Roselyne FEBVRE.- Il vous rejoint.
 
Pierre JOXE.- Je crois que Debré était un président libéral de l'Assemblée nationale et il montre les mêmes qualités en président de Conseil constitutionnel.
 
Roselyne FEBVRE.- Alors on va parler peut-être de la garde à vue puisque c'est un exemple parmi les désaccords. Il y avait cette loi Perben sur la garde à vue des mineurs. Effectivement, aujourd'hui, il y a une polémique une jeune fille de quatorze ans qui a été menottée, emmenée en pyjama au poste, en tout cas selon ses dires. Est-ce qu'il n'y a pas une schizophrénie aujourd'hui entre l'arsenal judiciaire très musclé et puis ces excès ? Est-ce qu'il ne faut pas trouver une ligne médiane qui soigne cette schizophrénie ? Parce que, en temps d'attentats, on est bien contents de trouver...
 
Pierre JOXE.- Je me garderai bien d'employer des termes médicaux. La schizophrénie, c'est une maladie mentale. Bon. J'ai été ministre de l'Intérieur pendant des années, j'ai été parlementaire pendant des années, je suis magistrat depuis ma jeunesse, j'observe simplement qu'il y a une évolution du droit pénal en France qui va dans un sens qui me paraît une régression. Et, dans le cas particulier du droit pénal spécial des mineurs, du droit des enfants, quand on est arrivés, en 2004, à permettre - à prescrire - que, dans certains cas, un mineur puisse être mis en garde à vue pendant quatre jours, je pense que c'était une erreur et je pense que cette loi sera un jour rapportée. Mais ce n'est pas seulement cette mesure qui est en cause. C'est une évolution, un mouvement. On parlait des gardes à vue. Les Français, petit à petit, en effet, se rendent compte, apprennent que les statistiques montrent que cette garde à vue s'est beaucoup répandue. Eh bien voilà, c'est une réflexion sur le droit pénal. Je pense que, depuis quelques années, en effet, l'évolution du droit pénal va dans un sens qui est régressif. Mais il y a des évolutions, il y a des hauts et des bas dans le droit.
 
Roselyne FEBVRE.- Comme la suppression du juge d'instruction ? Pour vous, c'est...
 
Pierre JOXE.- C'est pas fait. D'autre part, il y a des pays où il n'y a pas de juge d'instruction et où les garanties des libertés sont très grandes. Donc il y a plusieurs façons de protéger les libertés. Je pense simplement qu'il faut, quand on voit le droit qui évolue, permettre un débat jusqu'au bout et je pense que la publication d'opinions différentes au Conseil constitutionnel, comme à la Cour européenne des droits de l'homme, comme à la Cour allemand, est une condition d'un débat démocratique et juridique éclairé pour l'opinion.
 
Roselyne FEBVRE.- C'est le message, effectivement. On verra si vous êtes entendu. Mais peut-être, dernière question, puisque vous êtes magistrat, sur l'affaire Clearstream et sur la polémique, sur le fait que le parquet a fait appel. Est-ce que Jean-Claude Marin, le procureur de la République, est un juge politique, on va dire ?
 
Pierre JOXE.- Vous imaginez vraiment un instant que je vais répondre à une question pareille ?
 
Roselyne FEBVRE.- Pourquoi pas ? Qui ne tente rien n'a rien.
 
Pierre JOXE.- Oui, bien sûr. Non mais c'est une affaire judiciaire très sérieuse, qui n'est pas close. Je ne vais pas me mettre à m'introduire là-dedans.
 
Roselyne FEBVRE.- Bon. Alors vous allez peut-être nous parler, puisqu'il nous reste 40 secondes, du Parti socialiste. Quel regard vous portez sur ce parti aujourd'hui, votre parti ?
 
Pierre JOXE.- Le Parti socialiste a connu des hauts et des bas sur des longues
périodes. J'ai connu une période, quand j'étais tout jeune, où le Parti socialiste était au trente-sixième dessous avec Guy Mollet, la guerre d'Algérie, la torture. C'était quand même quelque chose. Alors on a été habitués, pendant la période Mitterrand, à la merveille des merveilles. On allait de victoire en victoire.
 
Roselyne FEBVRE.- Et là d'échec en échec.
 
Pierre JOXE.- Bon. Il est dans une passe difficile. Il a connu des échecs et des victoires extraordinaires. On l'a vu. Le fait que le Parti socialiste soit si fort au niveau des élections régionales et en difficulté sur le plan national. Je pense qu'il est en train de se refaire une santé grâce d'ailleurs à quelqu'un que j'estime beaucoup, qui est Martine Aubry, qui s'y prend tranquillement, lentement - un peu comme son père faisait - et qui a l'air de réussir.
 
Roselyne FEBVRE.- Merci, Pierre Joxe. Donc "Cas de conscience", votre livre, aux éditions Labor et Fides. Merci d'être passé sur le plateau de France 24. Au revoir. Merci.

 

 


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