Dernière modification : 25/02/2010 

- France - Immigration - Sans-papiers


Au 14 rue Baudelique, les sans-papiers tentent de sortir de l'ombre

Au 14 rue Baudelique, les sans-papiers tentent de sortir de l'ombre

Depuis sept mois, des centaines de sans-papiers ont fait d'un ancien bâtiment parisien de la Sécurité sociale leur "ministère de la régularisation". Ensemble, ces immigrés, qui pour la plupart travaillent, essaient de faire entendre leur voix.

Par Perrine MOUTERDE (texte)
 

Le repas collectif, servi tous les midis, se termine. Le vaste hangar, situé au 14 rue Baudelique dans le XVIIIe arrondissement de Paris, se vide lentement de ses occupants. Travailleurs sans-papiers pour la plupart, ils sont venus s’installer dans ce bâtiment laissé vacant par la Caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) en juillet 2009, après avoir été évacués de la Bourse du Travail par la CGT. Réunis au sein du collectif des sans-papiers de Paris (CSP 75), qui compte aujourd’hui 3 000 membres, ils réclament leur régularisation massive.

Plus de 4 800 m2 au sol, cinq étages, deux sous-sols, de grandes cours, et pas moins de 21 nationalités qui s’y côtoient… En ce début d'après-midi, les immenses couloirs, véritables labyrinthes, sont calmes. Dans une chambre, une femme dort. Algérienne et sans-papiers, elle travaille de nuit dans la restauration. "Tout le monde ici travaille, assure Anzoumane Sissoko, l’un des porte-paroles du collectif. Et dans tous les secteurs : l'aide aux personnes âgées, le nettoyage, la restauration, le bâtiment... Bien sûr, comme tout le monde, certains sont parfois entre deux boulots."

"Tous les pouvoirs sont dans la main du préfet"

La cohabitation demande de l'organisation. L'eau et l'électricité, qui n'ont pas été coupées lorsque la CPAM a déménagé en février 2009, fonctionnent toujours. Mais il n'y a pas de salles de bain dans l'ancien bâtiment administratif. Pour se laver, il faut donc utiliser les bains-douches du quartier ou remplir un seau d'eau chaude et le transporter dans les toilettes, peu engageantes. Quelques matelas posés par terre, parfois une télévision ou une plaque de cuisson : les chambres, installées dans les anciens bureaux, sont sommaires. Certains partagent une pièce à 10 ou 15. "Au début, nous dormions tous par terre, au milieu du hall, poursuit Anzoumane Sissoko. Mais depuis novembre, nous nous sommes installés dans les anciens bureaux car il fait froid." Une partie du premier étage est réservée aux femmes.

Des commissions ont également été désignées. Il y a ainsi les responsables de la cuisine, de la sécurité ou encore des relations avec la préfecture. "L'important est de faire en fonction de la disponibilité des gens, précise Anzoumane Sissoko. Ensuite, on leur demande ce qu'ils peuvent et veulent faire." Les responsables pratiquent une tolérance zéro à l'égard des bagarres, et les simples squatteurs, qui cherchent un toit plutôt que des papiers, sont exclus. Les voisins se plaignent tout de même du bruit, "inévitable quand des centaines de personnes se réunissent", dit Sissoko.

Certains résidents sont rassemblés dans le bureau qui surplombe le hall. Ici, une équipe de bénévoles étudie les dossiers des sans-papiers qui, une fois par mois, sont envoyés à la préfecture de Paris. Carte de séjour ? Récépissé de trois mois sans autorisation de travailler ? La réponse administrative la plus redoutée est l'"OQTF", pour "obligation de quitter le territoire français".

Au ministère de la régularisation des sans-papiers
Selon le collectif des sans-papiers 75, un millier de personnes réside de façon régulière rue Baudelique et près de 3 000 sont membres du collectif. Ces ex-locaux de la Sécurité sociale sont devenus le "Ministère de la régularisation". (Perrine Mouterde)
Anzoumane Sissoko (à gauche), Malien et porte-parole du CSP 75, est l'un des occupants de la rue Baudelique à avoir obtenu une carte de séjour. Arrivé en France il y a 17 ans, il travaille comme agent d’entretien pour la Ville de Paris. (Perrine Mouterde)
"Je suis arrivé en France il y a 22 ans et je n’ai toujours pas mes papiers. Mon grand-père a fait la guerre ici ; en 1914-18, on ne demandait pas de carte de séjour", raconte Diallo. (Perrine Mouterde)
"Cécile Duflot [secrétaire nationale des Verts] a participé à un débat ici, elle parle bien." Le visa de 2001, les ordonnances du médecin de 2003… Jamila a coincé sous l’affiche la liste des "preuves" qu’elle doit rassembler pour son dossier. (Perrine Mouterde)
Algérienne de 59 ans, Jamila est arrivée en France il y a 9 ans. "Je n’ai pas de problème pour trouver du travail. Je m’occupe de personnes âgées et je fais des ménages. Hier j’ai travaillé plus de 10 heures." (Perrine Mouterde)
"J’ai travaillé dans le bâtiment pendant un an. Mais il y a eu une loi en 2007 et notre patron a dû 'licencier' 17 sans-papiers. Si j’ai des papiers aujourd’hui, j’ai du travail demain", explique Camara. (Perrine Mouterde)
Camara s'interroge : "Si tu ne travailles pas, tu ne peux ni te loger, ni manger. Mais comment faire pour avoir des papiers ? Que veulent-ils qu’on fasse, qu’on rentre chez nous, qu’on meurt ?" (Perrine Mouterde)
"J’ai 3 enfants au Mali mais je ne peux pas rentrer sans rien, sans argent pour leur payer l’école, le reste…", poursuit Camara. Il est en France depuis 8 ans. (Perrine Mouterde)

"Nous sommes 7 ou 8 à dormir ici. Ce ne sont pas vraiment des chambres, juste des coins qu’on occupe. On essaie de se réchauffer un peu… Mais c’est dur", constate Niang (à droite). (Perrine Mouterde)
Burkinabé, Niang vit en France depuis 2007 et en Europe depuis 9 ans. "J’ai une promesse d’embauche mais il faut que j’ai mes papiers. J’espère les obtenir car toute ma famille est ici, j’ai un fils de 5 ans…" (Perrine Mouterde)

    Camara, un Malien arrivé en France en 2001, a déposé une demande de régularisation il y a un an et demi. Depuis, pas de nouvelles. "Mon frère était arrivé avant moi ici ; lui a ses papiers. Moi j'ai tenté, tenté, tenté... Des fois, je n'en peux plus, mais je ne peux pas rentrer au Mali sans rien, sans argent. Maintenant que je suis là, pourquoi ne me laisse-t-on pas vivre ?"

    "Il n'existe aucun critère à la régularisation, tous les pouvoirs sont dans la main du préfet et il y a beaucoup d’arbitraire, déplore Anzoumane Sissoko. Quelqu'un qui vient d'arriver peut être régularisé, alors qu'une personne qui est là depuis 20 ans ne le sera pas."

    "On ne peut pas rester les bras croisés"

    En 2006, la régularisation de plein droit des sans-papiers ayant dix ans de résidence en France a été abrogée. "Il ne reste que l’article 40… ", lâche Anzoumane Sissoko. Cet article de la loi dite Hortefeux de 2007, modifié par une circulaire de janvier 2008, permet en effet, dans certaines conditions très encadrées, une régularisation dans le cadre du travail. Le CSP 75 a tenté de s’engouffrer dans la brèche. L’an dernier, le collectif est parvenu à convaincre quelque 250 chefs d'entreprises, qui employaient des sans-papiers membres du collectif, de s'engager pour les aider. Devant l'ampleur des démarches à effectuer et les risques encourus par l'employeur, qui peut être poursuivi s'il n'est pas jugé de bonne foi, tous ou presque ont renoncé. "A la fin, seuls six étaient d’accord pour effectuer les démarches", précise Anzoumane Sissoko.

    Dans le bureau, le téléphone de Sissoko sonne. Diarra, l'un des "camarades", arrêté l'avant-veille, devait être expulsé pour le Mali en milieu d'après-midi. L'opération vient d'être reportée, en raison d'un mouvement de grève à l'aéroport. Diallo Koundenecoun, l'un des porte-parole du collectif, était déjà en train de préparer la riposte. "Nous avons fait passer le message, nous avions une délégation de 1 500 personnes prêtes à se rendre à Roissy, dit-il. Il leur aurait fallu au moins 600 policiers pour nous arrêter..." Anzoumane Sissoko est confiant : Diarra devrait pouvoir faire appel devant le juge des libertés et de la détention, et rester en France.

    "On ne peut pas rester les bras croisés, glisse Ahmadou Meite, un sans-papiers, membre du collectif. On vit en France, on travaille en France, on participe à l'activité économique. Nous voulons que les sans-papiers sortent de l'ombre. Ici, nous souffrons ensemble, nous dormons ensemble, nous nous battons ensemble." "On ne peut rien obtenir si l'on ne manifeste pas", confirme Anzoumane Sissoko. Alors chaque mercredi, sans faillir, le "ministère de la régularisation de tous les sans-papiers" défile dans les rues de Paris.
     

    Commentaires (5)

    avignon

    nous venons de passer une journée chaude, et pas seulement grâce à la météo; trois jours, même si je n'en ai pas suivi l'intégralité, qui donnent envie de suivre, d'être des vôtres, d'imaginer une autre espèce de françafrique qui serait celle des citoyens mitoyens, des citoyens amis, bien plus amis que citoyens car le mot est plus fort et n' a besoin d'aucun papier de reconnaissance. Ainsi vous êtes sans papiers mais pas sans pieds, vous nous le prouvez, et vous marchez vers le seul but qui en vaille la peine; vous marchez en direction de l'HUMAIN, c'est pourquoi la route est longue. Vous n'êtes pas seuls. Bravo, braves hôtes, peut-être à très bientôt, à Avignon, à Nice, en tout cas sur une planète où "noir et blanc sont ressemblants comme deux gouttes d'eau"
    yves

    sans papiers

    DEmander des contrats de travail à des employeurs qui n'ont pas le droit d'en délivrer, c'est se moquer du monde.

    encouragements

    Honte à la France d' exploiter les sans-papiers et de les jeter comme du linge sale . Continuez à vous battre, on a jamais rien eu autrement . Vous avez tout mon soutien .

    Pas de papiers?

    Comment se fait-il que des employeurs peuvent embaucher des gens en situation irrégulière en France? A qui cela profite-t-il? Ce sont les profiteurs de la misère de ces gens qui doivent payer pour le coût social de cette immigration clandestine. Je suis français, quand je cherche de travail c'est incroyable la quantité de documents que l'on me demande... Et puis il faut voir aux impôts! La CAF etc... De toute façon je n'ai le droit que de payer des taxes, je n'ai droit à aucune aide. Et j'imagine que de nouveau mon commentaire ne sera pas publié.

    Trou de la sécu

    << L'eau et l'électricité, qui n'ont pas été coupées lorsque la CPAM a déménagé en février 2009 >>
    On peut supposer que la Sécu paie aussi le loyer, si c'est pareil dans tous les anciens locaux de la sécurité sociale, on comprend mieux le type de gestion, le trou n'est pas près de disparaitre.

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