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Moyen-orient

Entre Arabes et Israéliens, même la culture n'adoucit pas les mœurs

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 09/04/2010

La démission récente de trois jurés égyptiens du festival français du film du Caire, opposés à la sélection d'un court-métrage réalisé par une Israélienne, relance le débat sur la normalisation des relations culturelles entre Israël et ses voisins.

Israël et l'Égypte célébraient l’année dernière les 30 ans de la paix signée entre les deux pays. Politiquement, les efforts de rapprochement ont abouti à quelques résultats probants, le président égyptien Hosni Moubarak devenant même médiateur dans le conflit israélo-palestinien, et l’intermédiaire privilégié d’Israël avec les autres pays arabes. Culturellement en revanche, la normalisation des relations entre les deux pays - et par extension avec l’ensemble du monde arabe - est loin d’être acquise. Les élites intellectuelles et artistiques égyptiennes la conditionnent à la signature d’un accord de paix équilibré entre Israël et l'Autorité palestinienne.

"Rencontres de l’Image", le festival français du film au Caire, qui se déroule du 8 au 15 avril, en est le dernier exemple en date. Il s’est soldé par une mini-crise diplomatique entre l’Égypte et la France. Dans sa programmation, le festival a prévu la projection de "Presque normal", un court-métrage réalisé par l’Israélienne Karen Ben Rafael. Trois membres égyptiens du jury, irrités par ce choix, ont démissionné à quelques jours du lancement de la manifestation. Si le sujet du film n’est clairement pas mis en cause, les jurés démissionnaires considèrent en revanche que leur participation au festival, en la présence de cette réalisatrice, équivaudrait à une "normalisation culturelle" avec Israël.

"Un acte de résistance"

Cette polémique arrive après de nombreuses controverses similaires. En septembre dernier par exemple, les organisateurs du Festival de Toronto avaient choisi Tel-Aviv pour thème de "City to City", un zoom sur la production cinématographique d'une ville du monde proposé chaque année dans le cadre de la manifestation. Un choix dont s'étaient émus une cinquantaine d’intellectuels et de cinéastes arabes, mais également canadiens, américains et britanniques, qui y voyaient une tribune offerte à "la machine de propagande israélienne", quelques mois seulement après l’offensive de Tsahal sur Gaza qui avait fait 1 400 morts, en décembre 2008 et janvier 2009.

Un an et demi plus tôt encore, une vive polémique était née, en France cette fois, lors de l’ouverture du Salon du livre de Paris, dont l'édition était consacrée à la littérature israélienne.

Intellectuel libanais et directeur du service culturel du journal Al-Akhbar, Pierre Abi Saab considère ces boycottages comme des "actes de résistance". Selon lui, les accords de paix signés par l’Égypte et la Jordanie avec l'État hébreu donnent raison à la politique expansionniste israélienne. "On nous vend un slogan de paix pompeux et creux, qui implique une soumission des pays arabes, explique le journaliste. Imposer un film israélien en Égypte est une façon homéopathique de nous obliger à accepter la paix d’Israël. Nous refusons la normalisation des rapports culturels avec lui tant que les questions plus graves ne seront pas réglées."

"Si un travail artistique commun entre Arabes et Israéliens devient le simple faire-valoir d’une prétendue coexistence qui ne fonctionne pas, ce n’est pas la peine", renchérit Ofer Bronchtein. Président franco-israélien du Forum pour la paix et la réconciliation au Proche-Orient, une organisation israélo-palestinienne, ce dernier est toutefois hostile au principe même du boycottage. "Beaucoup d’intellectuels et d’artistes israéliens se battent pour la paix, pour la création d’un État palestinien et contre l’occupation, explique-t-il. J’en fais partie. Au lieu d’encourager ceux qui veulent changer les choses, de telles initiatives encouragent les extrémistes des deux bords." Pour cet homme qui fut un temps le conseiller de l’ex-Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, la société civile "doit aller de l’avant, là où la politique a échoué pendant 60 ans".

Boycottage contre "nationalisme" culturel

Pierre Abi Saab l'admet du bout des lèvres. "Il faut effectivement qu’on réussisse à savoir - et que l'on puisse - parler à l’opinion publique israélienne", concède-t-il, reconnaissant que la culture pourrait être un espace de rencontre et de dialogue entre les pays arabes et Israël. Pourtant, poursuit-il, le "nationalisme" du monde culturel israélien ne facilite pas le dialogue. "Par les boycottages, nous ne faisons que répondre à ce qui se passe en Israël, où les films arabes ne passent pas ! 'Le temps qu’il reste', le dernier film de l'Arabe israélien Elia Suleiman, n’a été diffusé dans aucune salle d'Israël… Il faut qu’il y ait un véritable dialogue, de part et d’autre de la frontière", affirme Bronchtein.

Côté israélien cependant, plusieurs cinéastes proches de l’extrême gauche adhèrent au principe du boycottage. C’est notamment le cas d’Eyal Sivan qui, au mois d'octobre 2009, avait refusé la projection de son film "Jaffa, la mécanique de l’orange" lors d’une rétrospective intitulée "Tel-Aviv, le paradoxe" au Forum des Images, à Paris. Dans une lettre datée du 6 octobre adressée au directeur des programmes du cinéma, il explique que participer à l’événement légitimerait, selon lui, l’action politique israélienne à laquelle il est opposé.

Autant d'arguments dont Karen Ben Rafael se trouve très éloignée. La jeune réalisatrice israélienne déprogrammée puis reprogrammée au festival français du Caire ne décolère pas. "Mon film est une comédie, la dimension politique est infime. Cette histoire de boycottage est triste et absurde", déplore-t-elle simplement. Avant de reconnaître toutefois que la crise diplomatique dont elle est à l'origine lui offre une promotion inattendue...

Première publication : 07/04/2010

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