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Afrique

Les voix discordantes réduites au silence avant la présidentielle

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 10/08/2010

L'atmosphère est pour le moins délétère à Kigali. À l'approche de l'élection présidentielle rwandaise, membres de l'opposition et journalistes indépendants sont menacés ou forcés à l'exil...

Presse indépendante muselée, opposition réduite au silence, étranges disparitions et arrestations sommaires… À quelques jours de l’élection présidentielle, l’atmosphère qui règne au Rwanda est pour le moins pesante.

C’est dans ce contexte particulièrement tendu que Paul Kagame remet en jeu son mandat… Sans grand suspens puisque l'homme fort de Kigali est assuré de remporter le scrutin du 9 août. Arrivé à la tête du pays au lendemain du génocide au cours duquel 800 000 Tutsis et Hutus modérés ont été massacrés, le président sortant pourrait même réitérer son score de 2003, où il avait été élu avec plus de 95 % des voix.

Des candidats alliés à Kagamé

De fait, les trois candidats qui lui sont opposés sont loin d'être de farouches opposants. Jean-Damascène Ntawukuriryayo, vice-président de l’Assemblée nationale, et Prosper Higiro, vice-président du Sénat, ont pris part au gouvernement du régime actuel. La sénatrice Alvera Mukabaramba, quant à elle, s’était déjà portée candidate en 2003, avant de se retirer la veille du scrutin pour finalement appeler à voter pour... Paul Kagame.

Victoire Ingabire Umuhoza, membre des Forces démocratiques unifiées

Promotion de la réconciliation, renforcement de l’unité nationale et poursuite du développement économique à travers les investissements publics... Les programmes présentés par ces candidats reprennent peu ou prou les idées phares du Front patriotique rwandais (FPR), parti au pouvoir depuis 1994. Sage précaution donnant droit à présenter un candidat.

Trois récentes formations d’opposition, les Forces démocratiques unifiées (FDU), le Parti démocratique vert et le Parti social-Imberakuri (PSI), n’ont pas eu cette chance. Les deux premiers n’ont toujours pas obtenu l’agrément des autorités. Le PSI, seul parti d’opposition légal, s’est de son côté retrouvé le bec dans l’eau lorsque son leader Bernard Ntaganda a été arrêté à la fin de juin.

De la même façon, Victoire Ingabire Umuhoza, présidente des FDU, a été arrêtée en avril. Accusée d’"association avec un groupe malfaiteur"et de "négation du génocide de 1994", l'opposante est assignée à résidence à Kigali depuis quatre mois. Jointe au téléphone par France24.com – sur une ligne mise sur écoute – elle raconte les humiliations et les intimidations quotidiennes. Elle a été expulsée des maisons qu’elle a successivement louées, les propriétaires ayant reçu la visite de "barbouzes à la solde du pouvoir". Elle témoigne aussi des menaces quotidiennes dont elle est l’objet. "Je reçois des coups de téléphone, des SMS, des courriers, rapporte Victoire Ingaribe, revenue au Rwanda en janvier après 16 ans d’exil aux Pays-Bas. Avant, je ne prenais pas ces menaces au sérieux. Mais depuis le 14 juillet, j’ai peur."

Meurtres et intimidation

Ce jour-là, le corps supplicié d’André Kagwa Rwisereka, vice-président du Parti démocratique vert, a été retrouvé dans un marais, à quelques kilomètres de la ville de Butaré, dans le sud du Rwanda. L’homme était un critique acerbe du président rwandais. Des dizaines de militants d’opposition ont été arrêtés, emprisonnés ou assignés à résidence, menacés et forcés à l’exil au cours de ces derniers mois.

Mais la classe politique n’est pas seule victime de la répression. Le 24 juin, jour de l’arrestation du candidat vert Bernard Ntaganda, le journaliste Jean-Léonard Rugambage a été tué par balles devant son domicile. Rédacteur en chef adjoint du bimensuel indépendant "Umuvugizi", il menait une enquête sur la tentative d’assassinat en juin du général Kayumba Nyamwasa, farouche critique du régime de Paul Kagame exilé en Afrique du Sud. Plusieurs journalistes, dont deux rédacteurs en chef de magazines indépendants, ont été contraints à l’exil après avoir également reçu des menaces de mort. Une trentaine de titres de presse ont été interdits par le Haut conseil des médias au motif qu’ils "ne remplissaient pas les conditions de diffusion et d’émission prévues par la loi".

Bien que l’implication du régime rwandais dans ces crimes n’ait pas été prouvée, de lourds soupçons pèsent sur lui. Paul Kagame, surnommé explicitement le "Bismark des Grands Lacs", est depuis longtemps adepte des méthodes expéditives pour museler les voix discordantes. "Le climat au Rwanda en ce moment n’est pas sans rappeler celui qui régnait en 2003 au moment de l’élection présidentielle, analyse Carina Tertsakian, chercheuse spécialisée sur le Rwanda pour Human Rights Watch, jointe par France24.com. Kigali a exercé le même type de répression en 2008 lors des élections législatives. D’ailleurs, ni les Rwandais ni les observateurs internationaux ne sont vraiment étonnés de ce qui se passe aujourd'hui", poursuit-elle, fustigeant au passage le silence de la communauté internationale.

Reste que l’approche du scrutin présidentiel n'explique qu'en partie cette atmosphère délétère. Pour Carina Tertsakian, l’accentuation des divisions au sein même du parti présidentiel, touchant jusqu’à la "cour"du président, ont fortement contribué à renforcer la répression. "À mon avis, Kagamé doit davantage craindre les dissensions internes que les partis d’opposition", analyse-t-elle. Même si, dans l’opposition, rares sont ceux qui comptent jeter l’éponge. À l’instar de Victoire Ingabire Umuhoza qui, malgré la peur, assure : "l’humiliation, l’injustice, la dictature et l’arrogance m’ont donné encore plus de détermination pour poursuivre mon combat".

 

Première publication : 05/08/2010

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