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FRANCE

"Négocier sur les retraites, est-ce vraiment dans l'intérêt des syndicats ?"

Texte par Ségolène ALLEMANDOU

Dernière modification : 18/09/2010

Six des huit syndicats appellent à une nouvelle journée d’action contre la réforme des retraites, le 23 septembre. Pour Dominique Andolfatto, spécialiste des syndicats, ce "jeu de la confrontation" est moins risqué que la négociation.

Les syndicats appellent à une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites, le 23 septembre. L’annonce en a été faite après que Nicolas Sarkozy a proposé des ajustements au projet de loi, sur la pénibilité notamment. Qu’attendent les organisations syndicales de ce nouveau rassemblement, qui devrait difficilement parvenir à mobiliser autant que le 7 septembre, où 2,5 millions de manifestants sont descendus dans la rue ? En outre, le chef de l’État a déjà formellement écarté l'idée de revenir sur le cœur de la réforme : le report de 60 à 62 ans de l’âge légal de départ à la retraite et de 65 à 67 ans de celui de la retraite à taux plein.

Comme le 7 septembre, l’appel à la grève a été signé par six syndicats (CGT, CFDT, CFTC, CFE-CGC, FSU, Unsa). Force Ouvrière (FO) et Solidaires, qui plaident pour le retrait total du projet de loi, ont refusé de participer au mouvement.

Spécialiste des syndicats, Dominique Andolfatto, co-auteur de "Toujours moins ! : Déclin du syndicalisme à la française", déplore le manque de négociations qui caractérise ce dossier, ce qui toutefois semble arranger certaines centrales et formations politiques soucieuses de ne pas perdre de plumes dans la bataille.

Les six signataires appellent "à faire du 23 septembre une grande journée de grève et de manifestations dans tout le pays". Organisé 15 jours après la forte mobilisation du 7 septembre, le mouvement ne risque-t-il pas de s'essouffler ?

Dominique Andolfatto : Je dirais que la date a été fixée en fonction de contraintes logistiques. Compte tenu de la faiblesse des effectifs des syndicats, il leur est difficile de descendre tous les trois jours dans la rue. Or, pour maintenir la pression sur le gouvernement, il faudrait assister à un mouvement allant crescendo.

Le 23 septembre, le texte aura déjà été voté à l’Assemblée...

D.A. : Certes, le texte aura déjà été voté dans l’hémicycle, mais cela ne veut pas dire que la procédure législative sera terminée. Le texte devra encore passer devant le Sénat avant de revenir à l’Assemblée. Et le président du Sénat, Gérard Larcher - également ancien ministre (populaire) du Travail - s’est récemment montré sensible à certains arguments des syndicats [sur la question de la retraite à taux plein notamment, NDLR]. Dès lors, tout ne sera pas bouclé à la fin de septembre. Il peut y avoir des surprises.

Quel rôle joue le Parti socialiste (PS) dans ce dossier ?

D.A. : Le PS fait des propositions qui, certes, sont plus ou moins discutables, sinon un peu légères. Mais il tient naturellement son rôle d'opposant. Il veut préserver le droit de partir à la retraite à 60 ans. Mais, comme pour la CFDT, il ne s'agirait que d'une possibilité. Et reste à s'interroger sur le niveau des pensions dans ce cas. En fait, pour le PS, s'engager dans une réforme trop détaillée conduirait nécessairement à demander aux Français de faire des efforts. Cela risquerait alors de relancer la gauche contestaire. Le PS préfère donc entretenir un certain flou, voire de faux espoirs, et jouer le jeu de la contestation populaire.

Quels sont les points sur lesquels les syndicats peuvent encore faire fléchir le gouvernement ?

D.A.: Les syndicats disent vouloir une vraie négociation qui - il est vrai - n’a pas eu lieu. Mais ce souhait est-il sincère ? Une négociation est-elle vraiment dans l’intérêt des syndicats ? Elle obligerait, par exemple, la CGT à se montrer plus responsable, plus réaliste… au risque de se diviser, voire de se faire doubler sur sa gauche par d’autres organisations - comme SUD - lors des élections professionnelles. Dès lors, la négociation servirait-elle vraiment ses intérêts ? Cela vaut aussi pour les autres organisations. La CFDT n’a-t-elle pas beaucoup perdu en jouant le jeu de la négociation en 2003, lors de la précédente réforme des retraites [lors des dernières prud'hommales, en 2008, la centrale figurait comme l'organisation ayant cédé le plus de terrain (3,4%), NDLR] ? C’est pourquoi la mise en scène de la confrontation semble constituer le plus petit dénominateur commun. À court terme, cela semble être la stratégie la moins risquée pour les syndicats. Et, encore une fois, cela permet de sauver l’honneur… et les apparences.

L’appel des six syndicats n'est, en fait, qu'une unité de façade ?

D.A. : Unité ne signifie pas union. Chaque organisation ne poursuit pas exactement le même objectif. La CGT cherche à imposer son leadership à la protestation populaire. La CFDT demeure passionnément réformiste et cherche à alimenter une négociation qui n’a pas lieu. Elle souhaiterait une réforme plus ambitieuse, un système de retraite par points. Elle cible sa critique sur les 67 ans pour une pension à taux plein et souhaite revenir à 65 ans. Elle veut aussi demeurer le sparring-partner de la CGT, constituant avec elle une sorte de G2 syndical. Les autres organisations poursuivent également des objectifs propres. Pour elles, participer au front syndical constitue en outre un réflexe de survie. Enfin FO et SUD sont - au moins provisoirement - sorties de l’alliance. Elles militent - purement et simplement - pour le retrait de la réforme.

Quel est alors l’intérêt de cette mobilisation ?

D.A. : Les organisations syndicales cherchent surtout à démontrer qu’elles demeurent incontournables, qu’il faut compter avec elles… même si leurs effectifs sont faibles. Les nouvelles règles de représentativité syndicale leur imposent également de montrer leurs muscles. Elles sont en concurrence directe les unes avec les autres [pour les prochaines élections prud'hommales en 2013, NDLR]. Cela contribue aussi aux mobilisations. Le jeu ne se joue pas seulement avec le gouvernement. Les associés sont aussi des rivaux.

Première publication : 10/09/2010

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