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Asie - pacifique

Le chef des Taliban s'approprie les médias

Texte par Leela JACINTO

Dernière modification : 10/09/2010

La dernière déclaration du mollah Omar montre que le célèbre chef des Taliban, réputé solitaire, a surmonté son aversion pour les médias. Depuis 2001, ses méthodes sont de plus en plus sophistiquées.

Chaque fois que le mollah Omar s’exprime, c’est la même rengaine dans les médias. "Le très solitaire chef des Taliban" ou "le leader des Taliban, peu enclin à s’exprimer publiquement ", a publié une de ses "rares" déclarations.

"Le mollah Omar n’a pas été vu en public depuis des années", il est en fuite depuis la chute des Taliban en 2001, poursuivent alors les médias.

Nombre des hommes qui figurent sur la liste des terroristes les plus recherchés par le FBI n’ont pas été vus en public depuis des années. Mais, contrairement aux dirigeants d’Al-Qaïda, comme Oussama Ben Laden et Ayman al-Zawahir, le Mollah Omar, le taciturne chef des Taliban, ne serait pas avide de publicité.

Une présence médiatique

Néanmoins ces dernières années, réglé comme une horloge, celui qui s’est autoproclamé Emir ul-Momineen ("Commandeur des croyants") publie des déclarations à chacune des grandes fêtes musulmanes.

Lors de la dernière déclaration, publiée à l’occasion de l’Aïd el-Fitr, la fête qui marque pour les musulmans la fin du mois sacré du Ramadan, le chef des Taliban annonce de manière anticipée que la victoire de la nation islamique sur les envahisseurs infidèles est imminente.

Son communiqué de 3 000 mots a été posté en quatre langues sur des sites djihadistes et relayé par SITE, le centre américain de surveillance des sites islamistes. Le mollah Omar y prétend que les forces de la coalition dirigées par les Américains, "qui ont élaboré des stratégies d'invasion de l'Afghanistan et cherchent actuellement à en déterminer de nouvelles, admettent eux-mêmes leurs échecs".

Dans sa forme comme dans son contenu, ce message n’est pas très différent de celui publié à l’occasion de l’Aïd en 2009. Il y a presque un an, le mollah Omar expliquait déjà que la lutte contre les forces étrangères "était proche de la victoire".

Le mouvement, chassé du pouvoir il y a quasiment une décennie, est vu comme un groupe de Pachtouns largement illettrés, formés dans les écoles coraniques, issus des villages autour de Kandahar et animés par une profonde aversion de la modernité.

Certes, les principaux leaders Taliban – la Quetta shura – sont en très grande majorité diplômés des écoles coraniques, et leur conception de la gouvernance et des Droits de l’homme est dépassée. N’empêche qu’ils n’hésitent plus à se servir des moyens de communication modernes.

Ces dernières années, les Taliban ont mis sur pied un "organe de communication sophistiqué qui renvoie l’image d’un mouvement de plus en plus confiant", indique un rapport de 2008 de l’ONG International Crisis Group.

“Les dirigeants des Taliban ont commenté la conférence de Londres sur l’Afghanistan de janvier 2010 et un rapport de l’ONU sur les victime civiles”, détaille Thomas Ruttig, du Réseau des observateurs pour l’Afghanistan. “Ils publient régulièrement des déclarations pour la fête de l’Aïd et à d’autres occasions. Nul doute, les apparitions des Taliban dans les médias se multiplient.”

Du téléphone portable au DVD

Outre les messages des dirigeants sur les sites djihadistes, les Taliban ont en effet utilisé une gamme de moyens de communication adaptée à une audience largement illettrée. Par exemple, les SMS et les sonneries de musique nationaliste pour les téléphones portables. Or, ces derniers représentent un moyen de communication puissant, : alors que la couverture cellulaire était inexistante en 2001, il compte aujourd’hui 9,5 millions d’abonnés.

Des cassettes audio de chansons martiales destinées à redonner le moral sont notamment populaires auprès des routiers – même si beaucoup d’entre eux disent qu’ils disposent ces cassettes bien en évidence dans leurs camions pour éviter tout problème de sécurité dans les régions contrôlées par les Taliban.

Et puis il y a les DVD de films d’action version djihad, qui montrent des scènes d’attaque en Afghanistan et en Irak, sous forme de clip rythmé d'une musique galvanisante. Tout cela est relativement nouveau. Du milieu des années 1990 à 2001, lorsque les Taliban étaient au pouvoir en Afghanistan, ils étaient notoirement incapables de faire passer leurs messages.

À l’intérieur du pays, la Voix de la charia, radio contrôlée par l’État, dominait les ondes. Sur le front externe, le très archaïque ministère de la Culture et de l’Information peinait à justifier auprès de la communauté internationale des actions comme la destruction des Bouddhas de Bâmiyân en mars 2001.

Plusieurs raisons expliquent la nouvelle stratégie de communication des Taliban, selon Thomas Ruttig. “Les technologies ont sans conteste progressé et peuvent être utilisées à leur avantage”, analyse-t-il. “Il y a également en Afghanistan et au Pakistan beaucoup de jeunes rompus aux nouvelles technologies.

La cacophonie des porte-paroles

Le revirement ne s’est pas fait en un jour. "Ces huit ou neuf dernières années, les Taliban ont réussi à diminuer le nombre de voix émanant du mouvement", explique Thomas Ruttig. “Les premières années après la chute des Taliban, il y avait différents porte-paroles donnant souvent des versions différentes de la situation. Mais c’est terminé.”

Les médias afghans recevaient parfois des fax dans lesquels les Taliban démentaient les dires d’autres prétendus porte-paroles. Il semble que le mouvement ait ensuite nommé deux porte-paroles, pour deux zones géographiques : Qari Mohammad Yousuf pour le Sud, et un certain Zabihullah Mujahid pour le Nord et le Centre.

De simples noms de guerre, soupçonnent de nombreux journalistes, qui pensent qu’en réalité différentes personnes répondent au même numéro.

Les Taliban étant composés de groupes insurrectionnels semi-autonomes organisés autour de la Quetta Shura, il n’est pas toujours facile de suivre de près les activités des différentes branches.

Durant un certain temps la star des Taliban, le fougueux mollah Dadullah, a également été la star des médias. Jusqu’à sa mort en mai 2007, dans un combat entre les Afghans et les forces internationales, il avait l’habitude de faire passer d’effroyables photos d’otages décapités. Certains spécialistes pensent que son style n’était pas apprécié des autres chefs Taliban et que ce sont eux qui, grâce à des renseignements fournis, ont permis qu’il soit tué en 2007.

Perfectionner la propagande

Par nature, la propagande Taliban est grandiloquente et intéressée ; elle s’attribue toujours rapidement les mérites des attaques et même des accidents militaires qui surviennent dans les zones d’insurrection.

Mais ces dernières années, les Taliban ont tenté d’affiner leur propagande en mettant sur pied des codes de conduite sur le modèle des codes élaborés par les principaux commandants américains en Afghanistan.

L’objectif de ces codes est, selon Thomas Rutting, plutôt de l’ordre de la propagande que de la réelle information. "Les codes demandent aux combattants d’éviter de s’en prendre aux civils ou d’attaquer des gens pour leur argent. Mais en pratique, ce n’est pas toujours réalisable."

Autre changement important intervenu ces dernières années dans la communication des Taliban : ils insistent désormais sur la nature nationaliste du mouvement. "Nous le promettons à tous les pays, l’émirat islamique d’Afghanistan, en tant que force responsable, ne mettra pas l’existence des autres en péril", a déclaré le mollah Omar dans son message de l’Aïd en 2009.

Une déclaration qui tranche avec la rhétorique panislamique des sites djihadistes liés à Al-Qaïda.

Première publication : 10/09/2010

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