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Afrique

Charles Blé Goudé, ministre et très influent "général de la jeunesse"

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 22/12/2010

Fer de lance des manifestations anti-françaises au début des années 2000, Charles Blé Goudé est à nouveau en première ligne en Côte d'Ivoire. En pleine crise politique, il mobilise les Jeunes patriotes pour défendre Laurent Gbagbo.

Il est l'un des hommes les plus puissants d'Abidjan. Âgé d'à peine 39 ans, Charles Blé Goudé, fer de lance des violentes manifestations anti-françaises de 2003 et 2004, est aujourd'hui ministre de la Jeunesse et de l'Emploi du gouvernement formé par Laurent Gbagbo à l'issue du second tour de la présidentielle, le 28 novembre. Et, alors que le pays est à nouveau plongé dans une grave crise politique, il mobilise une nouvelle fois les Jeunes patriotes pour défendre son camp, troquant au besoin son costume pour une casquette et une écharpe verte aux couleurs de la Côte d'Ivoire.

Charles Blé Goudé et les Jeunes Patriotes

"Général de la rue"

Surnommé "le général de la rue" ou "le général de la jeunesse", le charismatique leader des Jeunes patriotes a très tôt saisi l’importance de tenir les foules. "Charles Blé est le plus puissant de tous les ministres car il est capable de mobiliser le peuple, affirme ainsi Richard Banégas, directeur de la revue "Politique africaine". C'est pour cela que le rapport de forces est en faveur de son camp, et non de celui d'Alassane Ouattara", reconnu comme le président élu par la Commission électorale ivoirienne et la communauté internationale.

Excellent orateur, Charles Blé Goudé tient un discours ultra-nationaliste et anticolonialiste, mêlant revendications identitaires et grande geste internationaliste et anti-impérialiste. "Je répète et je dis que le président français Nicolas Sarkozy et l'ONU préparent un génocide dans le pays", accusait-il par exemple à Yopougon le 19 décembre devant ses supporters.

Né le 1er janvier 1972 à Niagbrahio, dans l’ouest du pays, Charles Blé Goudé a, comme la majorité des responsables politiques de la nouvelle génération ivoirienne, fait ses classes au sein de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire - la fameuse Fesci -, à laquelle il adhère en 1990. Un engagement qui lui vaut d'être emprisonné à plusieurs reprises entre 1994 et 1999, la  Fesci luttant, à l'époque, aux côtés du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo pour la démocratisation d'un pays verrouillé par les régimes de Félix Houphouët-Boigny et d'Henri Konan Bédié. Avec sa discipline quasi-militaire, la Fesci fait la loi, aujourd'hui encore, sur les campus, les cités universitaires et même sur une partie de l'économie, à la façon d'une mafia.

Blé Goudé et Soro "camarades de chambre"

"Les membres de la Fesci sont les gens les plus craints de Côte d'Ivoire, insiste Richard Banégas. Le rôle de cette organisation est central. Toutes les solidarités et inimitiés existant au sein de la nouvelle classe politique sont nées là-bas."

D'abord simple militant du syndicat, Charles Blé Goudé en a pris la tête en 1998. Après avoir été son numéro deux, il succède alors à Guillaume Soro, le leader des Forces nouvelles et actuel Premier ministre d'Alassane Ouattara. Les rivaux d'aujourd'hui sont "deux condisciples du département d'anglais, deux camarades qui ont souvent partagé la même chambre, les mêmes pratiques de la violence", écrit Yakouba Sonaté dans "Politique Africaine".

Mais la guerre ouverte - dite "des machettes" - qui éclate en 2000 au sein du syndicat éloigne les deux hommes. Ce sont les "années de braise" pendant lesquelles Charles Blé Goudé s'engage pour défendre Laurent Gbagbo, qu'il connaît depuis de longues années. "Les relations de subordination et de patronage sont très puissantes au sein de la Fesci, explique Richard Banégas. Charles Blé Goudé est le 'bon petit' de Laurent Gbagbo."

"Si vous dormez, réveillez-vous"

La relation entre les deux hommes est telle qu'en 2002, quelques jours après la tentative de putsch des Forces nouvelles contre Laurent Gbagbo, Blé Goudé abandonne les études qu'il avait décidé de poursuivre en Angleterre pour s'engager aux côtés de son mentor. Il fonde alors l'Alliance des jeunes patriotes pour le sursaut national - plus connue sous le nom de Jeunes patriotes - avec laquelle il organise de nombreuses manifestations, parfois violentes, pour réclamer le départ des troupes étrangères déployées dans le pays et l'indépendance économique de la Côte d'Ivoire.

Le 6 novembre 2004, alors que Paris a détruit l'aviation militaire ivoirienne en représailles à l'assassinat de neuf soldats français, il lance un appel à la population : "Si vous êtes en train de manger, arrêtez-vous. Si vous dormez, réveillez-vous. L'heure est venue de choisir entre mourir dans la honte ou dans la dignité". Des dizaines de milliers de personnes répondent à son appel et de violents affrontements éclatent dans les rues.

Tout comme il adapte son langage et son costume de la rue au gouvernement, Charles Blé Goudé cherche, dès 2005, à redorer son blason. Il se présente alors comme un "faiseur de paix", n'hésitant pas à se comparer à Nelson Mandela ou Martin Luther King, concédant quelques "dérapages" et présentant des excuses.

"Il faut toujours faire son mea culpa, son examen de conscience. Je n’ai pas toujours fait ce qui était bon. Il faut savoir changer son fusil d’épaule", déclare-t-il ainsi dans une interview accordée à l'hebdomadaire "Jeune Afrique" en 2009. Il tend aussi la main à ses "ennemis" et se réconcilie avec Guillaume Soro, dont le gouvernement le nomme en 2007 "ambassadeur de la paix".

"Arme de destruction massive"

Dans un télégramme publié récemment par le site WikiLeaks, les diplomates américains le décrivent, eux, comme "un homme d'affaires très prospère", possédant des intérêts conséquents dans des hôtels, des boîtes de nuit et des restaurants, ainsi que dans l'immobilier.

Soumis à un régime de sanction de l'ONU depuis 2006, Charles Blé Goudé est aussi dans la ligne de mire de la Cour pénale internationale (CPI). Son procureur, Luis Moreno Ocampo, s'est dit le 21 décembre, sur FRANCE 24, "très préoccupé" par ses activités.

Le procureur de la CPI met en garde le camp Gbagbo (22/12/10)

Selon Richard Banégas, ces nouvelles menaces de sanctions proférées par la communauté internationale sont, cependant, du pain béni pour le leader des Jeunes patriotes. "Cela le légitime en tant que martyr de la cause patriotique", assure-t-il.

Le 19 décembre, Charles Blé Goudé a appelé le peuple "à s'apprêter à livrer le combat". "Pour l'instant, le camp Gbagbo n'a pas encore lancé ouvertement les Jeunes patriotes dans la rue parce qu’il se sent en position de force, explique Richard Banégas. C'est un peu son arme de destruction massive. Mais si les pressions s'accentuent, via les Nations unies ou la France, Charles Blé Goudé lâchera les chiens."

 

 

Première publication : 22/12/2010

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