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Culture

"Somewhere", ou les jeunes obsessions de Sofia Coppola

©

Texte par Jon FROSCH

Dernière modification : 05/01/2011

Le très autobiographique film de la réalisatrice américaine Sofia Coppola, "Somewhere", qui sort ce mercredi dans les salles françaises, constitue un drôle de pari : faire un film sur Hollywood sans en emprunter les codes.

Récompensé par le Lion d’Or à Venise en septembre dernier, le film "Somewhere" arrive sur les écrans français cinq ans après “Marie-Antoinette”. La réalisatrice Sofia Coppola avait alors emmené sa caméra dans les méandres du château de Versailles pour esquisser le portrait d’une jeune femme qui baigne dans la richesse et l’ennui. Plusieurs critiques de cinéma, même parmi les admirateurs de Coppola, lui avaient reproché de n’avoir fait qu’effleurer la réalité du personnage, et oublié avec quelle condescendance cette reine avait déclaré "s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !", un soir d’octobre 1789.

Filmographie de Sofia Coppola

Somewhere (2010)

Marie-Antoinette (2006)

Lost in Translation (2003)

The Virgin Suicides (1999)

Cette fois, la réalisatrice américaine s’aventure sur des terres plus familières  : le cadre est posé à Los Angeles, dans la vie d’un acteur à succès et de sa fille pré-adolescente. Le parallèle avec sa propre jeunesse dans l’ombre de son père, Francis Ford Coppola, est assumé. "Ce n’est pas tout moi, mais il y a des éléments tirés de mon enfance, oui", répond-elle à la presse.

Autant tourner sous les dorures royales de la France du XVIIIe siècle constituait un grand écart pour l’Américaine Sofia Coppola, autant le décor de "Somewhere" lui est plus naturel. Mais à y regarder de plus près, l’exercice n’en est pas moins difficile. Car le film fait un gros plan sur Hollywood tout en refusant de se plier aux règles d’Hollywood.

Coppola promène son regard tendre, gentiment espiègle sur le monde de son enfance. "Somewhere" se déroule à un rythme plutôt lent, les dialogues sont parcimonieux et l’histoire est somme toute bien difficile à raconter. Le magazine "Rolling Stone" le classe parmi les "films européens underground".... Autant dire que c’est de mauvais augures pour le box-office américain.

La solitude sous les projecteurs

En fait, "Somewhere" est une chronique détaillée de la vie ordinaire d’un acteur nommé Johnny Marco, interprété par Stephen Dorff, aux yeux mi-clos et au charme qui ne se dément pas. Le décor : l’hôtel Château Marmont, lieu prestigieux de Los Angeles. L'action : une vie de routine - une femme, un verre d’alcool, une douche, une cigarette, un médicament, une nouvelle femme... - qui défile sans paroles. De séances de photographie en soirées arrosées, s'esquisse le portrait d’une coquille d’homme. Un homme qui n’a pas à prendre le risque (ou le plaisir) d’affronter de vraies relations humaines.

L’élément apaisant s’appelle Cleo, la fille de Johnny âgée de 11 ans et interprétée par Elle Fanning. Sofia Coppola brosse une relation entre un père attentif et sa fille, ponctuée par des séances de jeux à la console Wii, de glace mangée au lit, de longueurs en piscine, de blagues d’ados… Une complicité enfantine qui contraste avec les relations hypersexuées que Johnny nourrit avec tous les autres personnages féminins du film.

C’est vrai, il n’y a pas grand-chose qui se passe dans “Somewhere”. Mais aucun autre cinéaste américain vivant, à part peut-être Terrence Malick, ne parvient à suggérer les émotions avec seulement un cadrage, un décor ou une ambiance. Certaines scènes semblent déjà vues, jusqu’au moment où vous vous dîtes finalement que vous n’avez justement rien vu de tel. En observant Cleo faisant du patins à glace sur une musique de Gwen Stefani, ou encore deux sœurs jumelles se trémoussant devant Johnny, on se dit que Coppola sait filmer le corps féminin comme personne aujourd’hui.

Les aléas d’un film personnel

La virtuosité de Coppola tient aussi dans le fait que son empathie pour les personnages ne verse pas dans le bon sentiment. La jeune réalisatrice dit pour cela avoir une "connexion personnelle" avec les acteurs de son film. "J’admire les films où l’on est amenés à adopter le point de vue unique du cinéaste, a-t-elle expliqué en conférence de presse. J’essaie de faire des films personnels."

La propension de Sofia Coppola à s’éterniser sur la solitude qui frappe les riches lui a toutefois attiré quelques railleries. Le journal "New York Press" l'accuse ainsi de nombrilisme et de "'sentimentaliser' ses petits embarras familiaux pour s’ériger au rang d'artiste". Un article du "New York Magazine", par ailleurs plutôt élogieux, s’interroge sur la capacité de la cinéaste de comprendre que " sa condition n’est pas celle des autres être humains".

Pour le moment, Sofia Coppola semble se satisfaire d'histoires qu’elle connaît. " J’essaie de poser mon regard d’une certaine façon sur les choses, qu’un autre individu n’aura pas d’emblée, dit-elle. J’ai observé des milieux très privilégiés. Si vous êtes extérieur à ce monde-là, vous pourriez penser qu’il vous comble. Mais ce n’est pas forcément le cas."

Heureusement, "Somewhere" ne se résume à ces propos un peu attendus. L’acteur Johnny ne se réveille pas un jour en réalisant que sa vie a trouvé un sens grâce à sa fille. Coppola tire plutôt le scénario en sens inverse : par contraste avec Cleo, la vie de Johnny se désagrège et se consume avec lenteur.

La courte filmographie de Sofia Coppola peut apparaître narcissique, suffisante ou même redondante. Mais, pour l’instant, elle tient une niche bien à elle dans le cinéma américain : elle est le poète de ceux qui étouffent dans l'opulence.

Première publication : 04/01/2011

  • MOSTRA DE VENISE

    Le Lion d'or décerné à "Somewhere" de Sofia Coppola

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