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Afrique

La Cédéao va-t-elle intervenir militairement en Côte d’Ivoire ?

©

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 20/01/2011

La Communauté des États d'Afrique de l'Ouest menace de recourir à la force pour déloger le président sortant Laurent Gbagbo, qui refuse de quitter son poste. Une option qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour le pays et la région.

Les États ouest-africains sont-ils sur le point d'envoyer une force armée en Côte d'Ivoire, pour une intervention, d'un genre inédit, sur le continent ? Alors que le bras de fer entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara se poursuit, la menace plane. Le 28 décembre, un mois après le second tour de la présidentielle, la Communauté des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) a très clairement affirmé que si Laurent Gbagbo refusait de quitter le pouvoir, elle n'aurait "d'autre choix que de prendre toutes les mesures nécessaires, y compris l'usage de la force légitime, pour réaliser les aspirations du peuple ivoirien".

Mais l’organisation a-t-elle les moyens de mettre sa menace à exécution ? "Une intervention militaire est réalisable, indique, à France24.com, Rinaldo Depagne, analyste chez International Crisis Group basé à Dakar, au Sénégal. La Cédéao a des moyens assez conséquents en termes d'hommes et de matériels."

L'Ecomog, bras armé de la Cédéao

L'Ecomog a été créée par la communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) en 1990 pour intervenir au Liberia, alors en proie à une guerre civile. Conçue au départ comme une solution temporaire, la Cédéao en fait une force permanente en 1999.

Outre le Liberia, l'Ecomog est intervenue en Sierra Leone, en Guinée-Bissau et en Côte d'Ivoire.

Le bras armé de l'organisation ouest-africaine, l'Écomog, a déjà à son actif plusieurs interventions. Cette force, qui a compté jusqu'à 20 000 hommes, s’est notamment déployée au Libéria et en Sierra Leone.

Axe Dakar-Abuja-Ouagadougou

Pour lancer une opération militaire en Côte d’Ivoire, la Cédéao doit obtenir le feu vert de l’Union africaine et des Nations unies. Il s’agirait alors d’une intervention inédite : l’Écomog ne s’était jusque-là déployée que sur des terrains où une guerre civile avait déjà éclatée.

À Abidjan, l’organisation pourrait déployer des troupes en trois à quatre semaines une fois sa décision prise, assure Henry Boshoff, expert de l'Institut d'études de sécurité de Pretoria cité par la BBC. "Le commandement militaire va demander aux pays d'envoyer des soldats pour contribuer à la force, décider du concept de l'opération et étudier l'état de préparation des troupes. [...] La Cédéao a mené des exercices et élaboré des scénarios. Cela peut donc se faire rapidement", explique-t-il.

La probabilité d'une intervention militaire dans un futur proche reste toutefois soumise à de nombreux autres facteurs. Si, pour l'axe Dakar-Abuja-Ouagadougou, la nécessité et la pertinence d'une telle opération semblent admises, d’autres pays sont plus réticents. Le Ghana, traditionnellement neutre, a déjà fait savoir qu'il n'enverrait pas de troupes. La Gambie est également opposée à l’idée d’un recours militaire - mais elle n'a qu'un poids mineur au sein de la Cédéao. Le Mali, la Guinée ou le Bénin, qui comptent de très nombreux ressortissants en Côte Ivoire [plus de 4 millions d’étrangers vivent dans le pays, ndlr], craignent des représailles contre ces populations en cas d’intervention.

Le Nigéria, le plus peuplé des États de l'organisation, serait en revanche le principal contributeur de la Force, son armée étant la plus puissante de la région. Mais Goodluck Jonathan, chef de l’État nigérian et président en exercice de la Cédéao, a aussi des problèmes à régler dans son propre pays, avant des élections générales prévues en avril.

"Un appareil militaire bien organisé"

Si la Cédéao réussissait à se mettre d’accord, reste que, selon les experts, une intervention militaire à Abidjan, une ville de six millions d’habitants, est une option à haut risque. Une telle opération "ne va pas réussir", a affirmé à l’AFP, catégorique, le général à la retraite Ishola Williams, secrétaire exécutif du Groupe panafricain de stratégie et de recherche politique.

Une intervention serait "dangereuse, car le pouvoir de Laurent Gbagbo ne tient pas à un mince fil", confirme Rinaldo Depagne. "Il dispose d'un appareil militaire bien organisé. Il a aussi une partie conséquente de la population avec lui."

Un pays, deux présidents

En décembre, le chef d’état-major des armées ivoiriennes – les Forces de défense et de sécurité (FDS) -, Philippe Mangou, accompagné d’une ribambelle de généraux, a prêté allégeance à Laurent Gbagbo.

Si l’unité des forces armées venait à se lézarder en cas de conflit, le président sortant pourrait toujours compter sur le soutien sans faille des unités d’élite, qui regroupent plusieurs milliers de militaires. Les 600 hommes du Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos) par exemple, créé en 2005, sont officiellement chargés de lutter contre le grand banditisme. Ils n’ont en réalité d’autre mission que de protéger le régime.

De son côte, le ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé, peut faire descendre dans la rue des milliers de jeunes patriotes.

"Scénario catastrophe"

"Le scénario catastrophe, ce serait une intervention militaire de la Cédéao qui provoquerait une guerre. Les Forces nouvelles de Guillaume Soro [Premier ministre d’Alassane Ouattara, ndlr] et les mercenaires libériens reviendraient alors dans le jeu [pendant la crise de 2002-2004, plus de 10 000 Libériens ont participé au conflit dans le pays, ndlr]. Ce scénario entraînerait de nombreux flux de réfugiés vers le Nord...", assure Rinaldo Depagne.

En raison du poids économique et politique de la Côte d’Ivoire, une guerre pourrait avoir des répercussions très fortes dans les pays voisins – notamment au Libéria et en Guinée – et, par un jeu de dominos, dans toute la région.

"L'intervention pourrait aussi conduire à l’éclosion de micro rébellions dans certaines zones du pays et à la destruction de l’économie. Si l'objectif est de mettre Alassane Ouattara au pouvoir pour respecter la légalité du suffrage, il faut aussi prendre en considération que le pays doit être gouvernable", conclut Rinaldo Depagne.

Première publication : 06/01/2011

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