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Amériques

À Cité Soleil, la lutte contre le choléra est un combat sans fin

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 11/01/2011

L'épidémie de choléra sévit en Haïti depuis deux mois. Les centres de traitement ont soigné des dizaines de milliers de souffrants, mais la maladie continue de tuer. Surtout dans les bidonvilles, où l'accès à l'eau traitée reste limité. Reportage.

Haïti n’avait pas connu le choléra depuis plus de 100 ans. Le temps que les mémoires et le système immunitaire des Haïtiens oublient la bactérie. Le temps que le pays devienne encore un peu plus vulnérable. Médecins sans Frontière (MSF) en sait quelque chose : depuis le début de l’épidémie mi-octobre, l’ONG a soigné plus de 91 000 malades du choléra dans ce pays qui compte 10 millions d’habitants. La plupart du temps, ils ont réussi à les sauver. Parfois non.

Le centre de traitement du choléra de Tabarre, un quartier du nord-ouest de Port-au-Prince, a admis quelque 2 500 patients en deux mois et demi. Aujourd’hui, l’endroit est calme, presque paisible. Les salles d’admission sont vides, infirmières, auxiliaires et médecins prennent le temps de s’asseoir et d’échanger quelques mots. Ce qui n’a pas toujours été le cas. Durant les mois de novembre et de décembre, l’établissement a enregistré des pics d’affluence impressionnants. "On a quasiment rempli la structure, qui peut admettre 250 personnes, mais on n’a jamais eu à renvoyer des patients vers d’autres centres", se félicite Thomas Vandamme, jeune médecin français arrivé en Haïti à la fin d’octobre.

Calme avant la tempête

La journée a beau être tranquille, le médecin reste sur ses gardes. "Les périodes de pics ont toujours été précédées de moments de grand calme", assure-t-il. Sa collègue épidémiologiste, Kate Alberti n’est pas moins alarmiste. "Quand un cas de choléra se déclare, pour moi, c’est déjà une épidémie", lâche-t-elle en parcourant le centre de ses yeux clairs. Dans les trois quarts des cas, les personnes contaminées ne déclarent pas la maladie mais peuvent la transmettre. Le temps d’incubation n’excède pas quelques jours et la maladie peut se déclarer de façon foudroyante. En une poignée d’heures seulement, un malade peut se déshydrater jusqu’à en mourir. "On peut perdre jusqu’à un litre d’eau par heure", précise l’épidémiologiste. 

En général, les patients sont remis sur pied au bout de trois jours, après un traitement intensif de sérum oral. Hospitalisée depuis une dizaine de jours, Yolette, 35 ans, n’a pas cette chance. Les traits tirés, elle peine à se redresser sur son lit. Quand elle est arrivée, "la veille de la nouvelle année", elle était si sévèrement déshydratée que les médecins ont été obligés de la perfuser. "Je ne sais pas comment j’ai attrapé ça, dit-elle dans un souffle. À la maison, on fait pourtant bouillir l’eau et on met l’aquatab [pastilles de chlore, ndlr] dans les seaux". Sa demeure : une tente dressée dans un camp près de l’aéroport. De l’eau traitée y est régulièrement acheminée par les ONG mais, rien à faire, l’épidémie s’y est installée.

Les camps ne sont pourtant pas les zones les plus touchées par l’épidémie. Les ONG, omniprésentes, y distribuent des bidons de chlore et des pastilles purifiantes. Sans relâche, elles répètent les consignes d’hygiène : utiliser des latrines, se laver régulièrement les mains à l’eau chlorée - surtout après s’être rendu aux toilettes -, et assainir l’eau avant de la boire et de cuisiner.

Pastilles purifiantes et solution chlorée

Dans certains bidonvilles, c’est en revanche une autre affaire. Les associations humanitaires peinent à s’y implanter ou même à y accéder. Elles y distribuent des bons d’échange pour des pastilles purifiantes ou des bidons de solution chlorée mais pas d’eau traitée. Dans ces endroits, l’information passe moins bien et la prise en charge des malades est souvent tardive. En décembre, plusieurs habitants de la zone Mangue de Cité Soleil ont contracté la maladie, quelques-uns en sont morts.

Dans ce bidonville, les conditions sanitaires sont telles qu’y survivre s’apparente à un défi quotidien. Par endroits, le sol n’est plus qu’une immense décharge. Des lourds ruisseaux noirs y serpentent, peinant à s’écouler jusqu’à la mer toute proche. Des poules et des cochons maigrichons pataugent dans des marres d’eau saumâtre. L’odeur est pestilentielle. C’est pourtant ici qu’habitent plusieurs centaines de personnes, dans des maisons de tôle chauffées à blanc par le soleil.

À lui seul, l’endroit symbolise la faillite de l’État haïtien : rien n’arrive jusqu’à ce coin reculé de Cité Soleil. Ni routes, ni eau courante, ni électricité. Seul un camion de la Cadipa, l’organisme public de distribution d’eau, s’y aventure plusieurs fois par semaines. Il remplit des citernes où les femmes viennent s’approvisionner. L’eau arrive potable. Mais non traitée, elle ne le reste pas longtemps. Il suffit qu’un bol infecté par le choléra soit plongé dans la cuve pour que l’eau tourne au poison.

Manque d’informations

Dans cette zone d’extrême pauvreté, suivre les conseils d’hygiène à la lettre n’est pas chose aisée. Les citernes sont parfois éloignées des maisons. En outre, un seau d’un peu plus de quatre litres leur coûte une gourde (monnaie haïtienne), soit deux centimes d’euro. Mais quand l’eau se fait rare, le prix peut grimper jusqu’à cinq gourdes. "C’est pour cette raison que se laver régulièrement les mains n’est pas vraiment entré dans les habitudes des gens", commente d’un air professoral Déboner Nelson, sensibilisateur pour MSF. Ce jeune habitant de Cité Soleil en connaît un rayon question choléra : il est chargé de donner des conseils d’hygiène aux malades du centre de MSF de Tabarre.

Pour lui, le plus grand danger reste cependant le manque d’informations. "Les gens, ici, ont peur de l’épidémie, ils ne sont pas informés des risques qu’ils courent ou de la façon dont on attrape ou pas la maladie. Il arrive que lorsqu’une personne développe les symptômes du choléra, ils la laissent toute seule", poursuit Déboner. Et sans assistance, le choléra est souvent mortel.

L’installation d’un centre de MSF Belgique à Cité Soleil a cependant fait évoluer les choses. Bien qu’éloigné de la zone Mangue, le site est suffisamment proche pour que les malades et leur famille soient rapidement pris en charge. À force d’être répétés, les conseils d’hygiène commencent à y prendre racine, à défaut d’être systématiquement appliqués. Aux dires des habitants du bidonville, pratiquement tout le monde aujourd’hui possède de quoi traiter un minimum d’eau. Ne manquent que les réflexes.


De petites étapes ainsi franchies chaque jour devraient finir par enrayer la propagation de la maladie. Mais l’heure n’est pas à l’optimisme. Après avoir tué plus de 3 400 personnes dans le pays, l’épidémie ne montre aucun signe d’essoufflement. Selon Kate Alberti, le choléra pourrait frapper encore plusieurs années. "On n’est pas partis", soupire-t-elle.

 

 

Première publication : 10/01/2011

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