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Afrique

Les Tunisiens ne veulent plus d'une minorité qui "accapare les opportunités"

Vidéo par Sonia DRIDI

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 12/01/2011

Au coeur des émeutes qui agitent la Tunisie, le chômage et la précarité, qui frappent plus particulièrement les jeunes. Pour le chercheur Lahcen Achy, le modèle économique et l'ascenseur social tunisiens ne fonctionnent plus.

Depuis l'immolation de Mohamed Bouazizi le 17 décembre, la Tunisie est secouée par des émeutes sociales inédites sous la présidence de Ben Ali qui ont déjà fait des dizaines de victimes [entre une vingtaine et une cinquantaine, selon les sources]. Au coeur des revendications, la situation économique et sociale des Tunisiens, et en particulier des jeunes, confrontés à un chômage de masse et à la précarité.

Le président Zine el-Abidine Ben Ali a répondu à ces problèmes en s'engagant lundi à créer 300 000 emplois d'ici 2012. Une promesse que l'économiste Lahcen Achy, chercheur au Centre Carnegie du Moyen-Orient, juge irréaliste.

 

Lahcen Achy, du Centre Carnegie du Moyen-Orient.

France24.com : Le chômage et la précarité sont au cœur des émeutes sociales. Le "miracle économique tunisien", tant vanté, était-il un mythe ?

Lahcen Achy : L'économie tunisienne a fonctionné pendant un certain temps. Il y avait des acquis sociaux de l'époque de l'ancien président Habib Bourguiba [1957-1987, NDLR], tels que l'existence de logements sociaux et l'éducation gratuite pour tous. La Tunisie a aussi l'avantage d'être située entre l'Algérie et la Lybie, avec qui le commerce est important. Il y a donc un peu de vrai dans la notion de "miracle économique". Mais au cours de la dernière décennie, la situation s'est détériorée.

Les proches du pouvoir - notamment le clan Trabelsi - ont accaparé toutes les opportunités existant dans le domaine des affaires. Il y a aussi eu l'effet de la crise mondiale, la Tunisie étant très liée à l'Europe.

On a observé il y a une quinzaine d'années l'émergence d'une classe moyenne grâce à l'éducation. Mais l'ascenseur social ne fonctionne plus, les jeunes ne parviennent plus à entrer dans la vie active. Avant il y avait quelques opportunités, aujourd'hui il n'y en a aucune.

France24.com : L'économie tunisienne ne s'appuie-t-elle que sur le tourisme ?

Lahcen Achy : Le tourisme est un secteur important, qui représente entre 7 à 8 % du PIB. Il emploie, directement ou indirectement, près de 400 000 personnes. L'industrie manufacturière, dans les domaines du textile ou des produits électriques, est également un secteur majeur, très tourné vers les exportations et dépendant des investissements étrangers.

Le secteur de l'agriculture emploie quant à lui près de 20 % de la population active.

Tous ces secteurs emploient avant tout une main d'œuvre peu qualifiée et proposent des postes précaires. Or aujourd'hui, plus de la moitié des jeunes qui arrivent sur le marché de l'emploi en Tunisie sont titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur. Que peuvent-ils espérer ? Le tourisme par exemple est un secteur saisonnier, très lié à la demande étrangère. Quand l'Europe est en crise et que les étrangers n'ont plus les moyens de voyager, cela se répercute en Tunisie. Nous ne pouvons pas bâtir une stratégie économique là-dessus.

France24.com : Le président Ben Ali a promis lundi la création de 300 000 emplois d'ici à 2012. Cet objectif est-il réaliste ?

Lahcen Achy : Au cours des dernières années, la Tunisie a créé en moyenne 75 000 emplois par an avec une croissance de l'ordre de 5 %. En 2011, le taux de croissance devrait baisser. Le FMI table sur 3,8 % cette année et moins de 5 % en 2012. Je ne vois pas quels secteurs de l'économie pourraient absorber 150 000 emplois par an.

La promesse du président Ben Ali est une fausse réponse qui peut nourrir des espoirs et susciter ensuite des réactions encore plus violentes.

La réponse doit être aussi politique et institutionnelle. Le régime doit montrer qu'il a compris le message du peuple. Les Tunisiens ne veulent plus d'une minorité qui s'accapare toutes les richesses. Ensuite, il faut élaborer une stratégie sur le long-terme en s'appuyant sur le potentiel économique du pays. Il faut créer un climat propice aux investissements, avec de la transparence, de la justice, et un État de droit.

Première publication : 11/01/2011

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