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Afrique

"L'étincelle tunisienne peut embraser d'autres pays arabes"

Texte par FRANCE 24

Dernière modification : 16/01/2011

La Révolution de jasmin, comme certains la qualifient déjà, peut-elle faire tâche d’huile dans le monde arabe ? France24.com a posé la question à l'intellectuel et professeur de sociologie politique à la Sorbonne, Burhan Ghalioun.

France24.com : Peut-on s’attendre à ce que le mouvement de révolte tunisien fasse tâche d’huile dans les pays voisins dont les régimes sont également autocratiques ?

Burhan Ghalioun : le phénomène de "contamination" ne peut être mécanique. Il y aura bien sûr un impact sur la pensée, le sentiment, le tempérament de la population arabe dans les pays voisins où le régime politique est similaire. D’ailleurs, le contexte a déjà changé depuis la révolte tunisienne. Certains chefs d’Etat arabes sont en train de réviser leurs positions depuis quelques jours, et ont augmenté les salaires ou publié des chiffres concernant le chômage et la pauvreté. L’intérêt pour ces dirigeants est évidemment de montrer qu’ils s’occupent de ces problèmes. Alors oui, l’étincelle tunisienne peut embraser le monde arabe. Mais les choses vont prendre du temps. Je considère que ce qui s’est passé en Tunisie est un puissant ferment qui peut produire des bouleversements dans d’autres pays arabes qui souffrent des mêmes maux.

France24.com : Pensez-vous qu'un pays en particulier est exposé ?

Burhan Ghalioun : Je pense que l’Egypte est prête pour un bouleversement. Je ne sais pas quand, ni comment cela arrivera, mais l’Egypte est mûre. Même si le processus sera différent. Je ne vois pas comment la Libye pourrait échapper à la colère de ses habitants : c'est un pays riche où la population vit à la limite de la pauvreté extrême. Et il y a d’autres exemples au Moyen-Orient, où plus de 60% de la population vit dans des conditions très difficiles. Ce qu’il faut souligner surtout, c’est que pendant 20 ans, la question sociale en Tunisie et ailleurs a été occultée par la question sécuritaire et la lutte contre l’islamisme. Aujourd’hui, tout cela explose aux yeux du monde entier.

France24.com : Qui pourrait avoir intérêt à faire capoter le mouvement démocratique tunisien ?

Burhan Ghalioun : Tout d'abord, ceux qui ont quelque chose à perdre avec la chute de Ben Ali. Ils ont profité du système et sont aujourd’hui prêts à tout pour faire avorter le mouvement tunisien, y compris à mettre le feu à des bâtiments publics. Ils cherchent à décrédibiliser ce mouvement, à le faire passer pour une manifestation anarchique et désordonnée.

Il faut aussi évoquer les puissances occidentales qui craignent la mise en place d’un régime qu’ils ne contrôleraient plus, qui ne leur seraient pas inféodés. Les puissances européennes, surtout, ont ce point de vue. Les États-Unis verraient également d'un mauvais oeil un régime qui serait trop fidèle à la volonté du peuple. Ils réagiront surtout si la situation affecte l'ensemble du Moyen-Orient.

Enfin, Al-Qaïda ou des partis islamistes peuvent penser que la démocratisation est une impasse pour eux, et être tentés de semer la violence. Les Tunisiens ont détruit un système, mais tout reste à faire pour construire un avenir démocratique.

D’origine syrienne, Burhan Ghalioun est écrivain, professeur de sociologie politique à la Sorbonne Nouvelle (Paris III), et directeur du Centre des études arabes et de l'Orient contemporain (CEAOC). Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la société et la politique du monde arabe.

Première publication : 15/01/2011

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