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Amériques

Le ras-le-bol des Haïtiens envers les journalistes

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 18/01/2011

Depuis un an, les habitants de Port-au-Prince sont filmés par des caméras de télévision et photographiés par des journalistes du monde entier. Ils en ont assez et n'hésitent pas à le faire savoir.

Retour en France. Comme l’année dernière, partir d’Haïti au bout d'une semaine seulement me laisse un goût amer. Ce pays est d’une richesse dont j’ai encore envie de m’imprégner. Étrangement, pourtant, y travailler aura été moins aisé qu’il y a un an. J’ai ressenti, comme une gifle, le ras-le-bol des Haïtiens envers les journalistes, les ONG, ou encore l’ONU. L’an dernier, même dans les pires conditions, les gens nous souriaient, nous parlaient et nous ouvraient volontiers leurs toiles de tentes. J’imagine qu’à ce moment-là, la présence des journalistes représentait encore l’espoir que le monde puisse connaître leur détresse et leur vienne en aide.

Aujourd’hui, les journalistes sont toujours aussi nombreux, mais rien n’a vraiment changé pour les Haïtiens. Ils sont encore entre 1,5 et 2 millions à vivre sous des tentes, dans des conditions sanitaires effroyables, en proie à la violence, aux maladies et aux intempéries. Sur le Champ de Mars, la place longeant le palais présidentiel où 40 000 personnes campent  depuis le séisme, la plupart des réfugiés refusent qu’on les prenne en photo, ou demandent de l’argent en échange. Souvent, des insultes fusent. Les journalistes ne sont plus les bienvenus : personne ne comprend plus trop le but de leur travail. Au mieux dans les camps, on leur prête une complaisance mal placée.
 
Lors de la cérémonie commémorative à l’Université de Quiesqeya, plusieurs étudiants et membres de l’administration m’ont fait part de leur agacement. A l’exemple de Julien, 23 ans, étudiant en médecine : "Vous ne faites qu’appuyer sur la tête de gens en train de se noyer, explique-t-il. Ce que la presse étrangère dit de nous, c’est 'oh, les pauvres', en louant notre courage et notre résilience. Mais nous ne nous limitons pas à du courage ! Nous faisons des choses, nous élaborons des projets. Nous nous battons, nous avons besoin d’encouragements ! On a besoin qu’on nous dise : 'c’est bien ce que vous faites'".
 
Une foule de projets fleurissent en effet dans Port-au-Prince. Des projets disparates, parfois tout petits, mais portés par des hommes et des femmes dynamiques, animés par l’envie d’en finir avec cette idée fataliste du malheur haïtien. C’est le cas du père David César, responsable de l’épiscopat de la Sainte Trinité, qui se bat pour récolter assez d’argent et rouvrir ses écoles. C’est le cas aussi de l’Université de Quiesqueya, qui met sur pied un programme de recherches rémunérés pour que les étudiants puissent poursuivre leurs études. Ce sont aussi tous ces médecins, infirmiers, ingénieurs, architectes, écrivains, intellectuels, professeurs, installés aux Etats-Unis, en Europe ou au Canada, et qui reviennent en Haïti apporter leur pierre à l’édifice. "D’un certain point de vue, le séisme est une chance : nous pouvons tout reconstruire, réinventer Haïti", ose une étudiante en sciences politiques. "Encore faudrait-il que la communauté internationale accepte de nous laisser un peu de place pour participer à la reconstruction".

Première publication : 17/01/2011

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