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EUROPE

Frontex, un dispositif inadapté aux migrants tunisiens de Lampedusa ?

Texte par Yann BUXEDA

Dernière modification : 14/04/2011

Alors que l’Italie est confrontée à un afflux exceptionnel de migrants tunisiens, Bruxelles envisage de renforcer Frontex, son dispositif chargé de protéger les frontières extérieures de l’UE. Une mesure qui ne fait pas l'unanimité.

En cinq jours, 5 000 Tunisiens sont parvenus à entrer sur le territoire européen en accostant sur l’île italienne de Lampedusa. À la suite de ces arrivées, Rome a proclamé l’état d’urgence humanitaire.

Sur l’antenne de la chaîne TG5, le ministre italien de l’Intérieur, Roberto Maroni, s’en est

pris à l’Union européenne (UE), pointant du doigt son immobilisme dans ce dossier : "L'Europe ne fait rien. Je suis très préoccupé et j'ai demandé l'intervention urgente de l'UE car le Maghreb est en train d'exploser. Comme d'habitude, on nous a laissés seuls. Nous gérons l'urgence humanitaire avec la seule protection civile. Une intervention de l'Europe est indispensable."

À Bruxelles, la Commission européenne a assuré au gouvernement italien qu’elle étudiait une série de mesures destinées à endiguer le phénomène. Parmi celles-ci figure, notamment, un renforcement de l’action de l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (Frontex). Ce lundi en effet, plusieurs pays européens insistent sur la nécessité de réévaluer à la hausse l’implication de l’agence dans la région. Le ministère français des Affaires étrangères a ainsi appelé "au renforcement opérationnel de l'agence Frontex et au développement de la coopération avec les pays d'origine et de transit". Une "priorité partagée avec l’Italie", précise le Quai d’Orsay.

Frontex en bref

L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (Frontex) a été créée en 2004. Elle est opérationnelle depuis octobre 2005. L'Agence a pour objet le contrôle et la surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne (UE) ainsi que l’harmonisation des dispositifs de contrôle des flux migratoires sur le territoire européen.

Frontex a vu son influence progressivement renforcée jusqu’en avril 2007 avec la mise en place d’Équipes d’intervention rapide aux frontières (Rabit). L’agence possède un important contingent, actuellement positionné en Grèce, principal point d’entrée des clandestins dans l'Union.

Les États membres de l’UE restent néanmoins responsables de la gestion de leurs frontières, mais peuvent requérir l’appui de l’agence sur les opérations qui nécessitent une logistique renforcée.

Depuis 2007, Frontex et plusieurs États membres de l'UE, parmi lesquels la France et l’Italie, organisent des patrouilles mixtes avec d'autres pays riverains de la Méditerranée.

Un afflux ponctuel

Selon Mehdi Lahlou, spécialiste des dynamiques migratoires de l’espace méditerranéen et professeur de sciences économiques à l’Institut national de statistique et d'économie appliquée (Insea) de Rabat, au Maroc, une telle décision serait disproportionnée à court terme : "Il faut bien comprendre qu’il s’agit d’un flux exceptionnel, vraisemblablement lié aux événements récents survenus en Tunisie, et non d’une tendance durable. Ces personnes, qui sont parvenues à passer entre les mailles du filet, ont vraisemblablement des complicités en Italie et ont pu négocier leur passage."

Dans un rapport publié par l’Institut français des relations internationales (Ifri) en février 2011, Mehdi Lahlou met par ailleurs en exergue le fait que, selon les chiffres de Frontex, "les arrivées irrégulières par les frontières maritimes européennes - essentiellement à partir des côtes sud-méditerranéennes - ont diminué de 43 % entre 2008 et 2009, passant de 84 900 en 2008 à 48 700 en 2009".

Pour lui, un renforcement du dispositif constituerait surtout une preuve de l’inquiétude de l’UE face à la montée des mouvements populaires dans le monde arabe : "Si Bruxelles prend cette décision, c’est que les dirigeants européens s’attendent à un embrasement généralisé de la région qui aboutira à de nouveaux afflux massifs de migrants. Dans ce cas, ce renforcement ne serait finalement qu’une étape d’un processus massif qui verrait la mobilisation de nombreuses autres entités, parmi lesquelles les forces navales des pays du sud de l’Europe."

Une entité controversée

Depuis 2007, Frontex, en partenariat avec plusieurs pays du nord et du sud du bassin méditerranéen, organise des patrouilles mixtes dans le cadre d’opérations conjointes de surveillance des frontières.

Pour Claire Rodier, juriste au sein du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) et présidente du réseau européen Migreurop, le fait que 5 000 migrants aient pu passer entre les mailles du filet aurait une explication plus profonde : "La brèche observée ces derniers jours dans le dispositif de contrôle de la zone Méditerranée pourrait être liée à un relâchement volontaire de la vigilance des autorités libyennes, qui collaborent étroitement avec l’Italie dans ce domaine [les deux pays ont signé un traité "d’amitié et de coopération" en juin 2009, NDLR]. Ce ne serait alors pas la première fois que [Mouammar] Kadhafi ouvrirait les vannes des migrations clandestines vers l'Europe pour influer sur le déroulement de tractations en cours avec l’UE, notamment sur le dossier du renforcement de la frontière sud de la Libye."

REPORTAGE : EN MER AVEC LA FRONTEX

Une thèse à laquelle Mehdi Lahlou ne croit pas : "L’hypothèse selon laquelle la Libye aurait facilité le passage de migrants tunisiens vers l'Europe est, selon moi, peu plausible. La seule chose qui pourrait pousser le régime de Kadhafi à ouvrir les vannes serait de menacer implicitement l’Union européenne d’un afflux massif de migrants si elle continue à soutenir les mouvements populaires. Un scénario qui me paraît, toutefois, trop alambiqué et trop risqué."

Et de conclure : "Il faut plutôt se poser la question de l’identité de ces migrants qui, selon moi, pourraient être des personnes liées par divers biais à l’ancienne administration tunisienne".

Première publication : 14/02/2011

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