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Afrique

La presse ivoirienne, nouvelle victime de la crise post-électorale

Texte par Gaëlle LE ROUX

Dernière modification : 03/03/2011

Neuf quotidiens ivoiriens ont suspendu leur publication en solidarité avec "Le Nouveau Réveil", journal pro-Ouattara sous le coup de sanctions. Les rédactions dénoncent les menaces et les agressions dont elles sont la cible de plus en plus fréquente.

En raison du caractère injurieux de certains propos postés sur cette page, FRANCE 24 a décidé d'en fermer provisoirement les commentaires.

"Nos journalistes sont en permanence en danger de mort". Denis Kah Zion, patron du "Nouveau Réveil", l’un des principaux journaux pro-Ouattara de Côte d’Ivoire, pèse ses mots. Lui-même est obligé de changer de domicile tous les deux jours et de vivre sous escorte militaire. Son journal vient d’écoper d’une suspension de publication et d’une amende de 1 million de francs CFA (environ 1 500 euros) pour avoir publié des "images insoutenables et choquantes" et fait "l’apologie de la violence […] et de la révolte". Ces peines ont été prononcées par le Conseil national de la presse, organe composé de proches du président sortant Laurent Gbagbo.

Un pays, deux présidents

Dénonçant des menaces et du "harcèlement judiciaire et policier", huit autres journaux privés, indépendants ou pro-Ouattara, ont suspendu "jusqu’à nouvel ordre" leur publication, en solidarité avec le "Nouveau Réveil". Les conditions de travail des journalistes en Côte d’Ivoire, rendues difficiles par la crise politique qui sévit dans le pays depuis une dizaine d’années, se sont encore dégradées après le deuxième tour de l’élection présidentielle de novembre 2010, à l’issue duquel les deux candidats, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, se disputent la magistrature suprême.

"On court vers une guerre civile"

"Les journalistes travaillent dans un climat extrêmement tendu, témoigne André Silver Konan, grand reporter au ‘Nouveau Réveil’. Depuis la présidentielle, les journalistes travaillent dans des conditions déplorables. Nous recevons des menaces par courriel, par SMS, par téléphone. Dans certains quartiers, on nous menace physiquement." Il y a peu, un homme est venu trouver le journaliste pour le prévenir : "Faites attention, des gens vous suivent". Joint au téléphone par FRANCE 24, André Silver Konan reste extrêmement prudent. Il a quitté Abidjan et refuse de dévoiler où il se trouve. "Personne ne se sent en sécurité ici. La situation est intenable", affirme-t-il.

L’homme décrit le naufrage de son pays, le chaos, la violence et les vendettas qui règnent en maître. "Indéniablement, on court vers une guerre civile", se désole-t-il. Dans la quasi-totalité des quartiers d’Abidjan, la capitale économique, miliciens et civils ont érigé des barrages pour traquer les partisans du camp adverse. Aux dires d’André Silver Konan, les meurtres se multiplient. "On tue à coups de machettes ou on immole", décrit-il. À l’intérieur du pays, la situation n’est pas plus paisible. L’hôtel que tenait son patron, Denis Kah Zion, près de la frontière avec le Liberia, a été saccagé par des mercenaires à la solde de Laurent Gbagbo. "Ceux qui peuvent s’en vont", soupire le journaliste.

“Si on se tait, c’est la fin”

De son côté, Denis Kah Zion déplore le grotesque de l’organisation qu’il a été contraint de mettre en place pour assurer la parution de son quotidien. Régulièrement convoqués par la police, son équipe et lui-même sont la cible d’attaques répétées. "Nous sommes installés au siège de la rédaction à Cocody [quartier d’Abidjan], explique-t-il. Je reçois tellement de menaces que nous disposons désormais de plusieurs rédactions de repli."
Et le couvre-feu décrété dans plusieurs quartiers d’Abidjan n’arrange en rien les affaires du "Nouveau Réveil". Depuis son entrée en vigueur ce week-end, le coursier assurant la livraison dans les kiosques doit passer ses nuits dans les locaux de l’imprimerie située à la périphérie de la ville.

Il y a quelques jours, le chauffeur du quotidien "Nord-Sud", proche du camp Ouattara, a été enlevé. Depuis, la rédaction demeure sans nouvelles. Mais les employés des publications qui soutiennent le président élu reconnu par la communauté internationale ne sont pas les seuls à pâtir de l’ambiance de guerre civile qui envahit peu à peu le pays. "Que ce soient des journalistes proches de Ouattara ou de Gbagbo, personne ne se sent en sécurité", affirme André Silver Konan. Le 28 février, un salarié de l’imprimerie du groupe La Refondation, proche du camp de Laurent Gbagbo, a été assassiné à coups de machettes et de gourdins, selon Reporters sans frontières (RSF). Dans un communiqué, l’organisation de défense se dit "chaque jour plus inquiète pour la situation de la liberté de la presse en Côte d’Ivoire".

Une situation qui, parfois, décourage Denis Kah Zion. "Je préfèrerais presque croupir en prison que de continuer à vivre comme ça", soupire-t-il. Pourtant, il s’accroche. "Si on baisse les bras, c’est la catastrophe. On pourrait mourir sans que personne n’en sache rien. Si on se tait, c’est la fin."

 

 

Première publication : 02/03/2011

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