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Afrique

Les nouveaux visages de la démocratie tunisienne

Texte par Sylvain ATTAL , Jonathan WALSH

Dernière modification : 26/03/2011

Les fleurs du printemps tunisien sont en train d’éclore : pas moins d’une quarantaine de nouveau partis politiques sont en germe. Il y en aura de toutes les couleurs et pour toutes les ambitions, au point qu’on risque le trop-plein.

Islamistes de toutes les chapelles (ou mosquées), trotskystes, situationnistes, syndicalistes et, bien sûr, quelques rejetons du RCD, l'ex-parti unique, dissous et interdit, en quête de virginité : si la commission nationale pour la réforme politique fait le choix de la proportionnelle pour l'élection de l'Assemblée constituante (un point qui n’est pas encore tranché), le paysage politique risque de ressembler à une campagne désolée après l’explosion d’une bombe à fragmentation.

Mais c’est ainsi, pendant les 23 ans de la dictature de Ben Ali, la vie politique s’est fossilisée. Le réveil donne des ailes : les marxistes avaient à peine subi le contrecoup de la chute du mur de Berlin, aujourd’hui Hamma Hammami, le secrétaire général du Parti Communiste Ouvrier Tunisien (PCOT) confesse qu'il va proposer l’abandon du mot communiste, car le Tunisien moyen l’interprète comme “qui ne croit pas en Dieu”.

Bouillon de culture politique

Depuis le 14 janvier le principe de scissiparité est à l’oeuvre dans ce bouillon de culture politique qu’est devenue la Tunisie. Comme ailleurs, les regards sont rivés vers la Libye voisine, avec un mélange de fierté d’avoir montré le chemin à tant de peuples, et d'appréhension. Plusieurs dizaines de milliers de Tunisiens émigrés sont rentrés au pays grossir l’armée des chômeurs.

Abdelfattah Amor, président de la commission nationale sur la corruption et les malversations

L’autre sujet reste l’identification (et le le jugement) des principaux prédateurs enrichis sous Ben Ali. La commission (encore une !) d’enquête sur la corruption et les malversations est présidée par le doyen de la faculté de droit de Tunis, Abdelfattah Amor, réputé incorruptible. Comme à peu près tout en ce moment à Tunis, sa composition a été durement critiquée, mais ses conclusions sont très attendues.

Les conclusions de la commission Amor et surtout la force de détermination des magistrats à “purger” le pays des corrompus auront un impact énorme sur un personnel politique expérimenté, mais largement entaché par l’étiquette "RCD".

À gauche, ce sera aussi la valse des étiquettes. Mais le Parti démocrate progressiste

Najib Chebbi, ancien ministre du developpement régional, membre de la direction du PDP

(PDP), qui a traversé bon an mal an les années de dictature malgré le harcèlement policier, représente la seule force capable de fédérer les sensibilités de la mouvance.
Néjib Chebbi en est toujours le leader charismatique. S’il a abandonné la direction du parti, il est l’un des premier candidats déclarés à une prochaine présidentielle. Éphémère ministre du Développement régional nommé après la Révolution, il a dû démissionner pour respecter la règle fixée par le nouveau Premier ministre : ne compter aucun présidentiable dans son équipe.
Certains pensent que son étoile a quelque peu pâli, mais il est un des rares opposants historique à jouir d’une grande expérience et d’un grand respect.

Faut-il avoir peur des islamistes ? Chaque Tunisien apporte une réponse différente à cette question à la mode, mais tous ou presque s’entendent sur un point : si on les considère toxiques, la seule façon de les affronter, c’est à la régulière : projet contre projet.

Le parti Ennahda, principal bénéficiaire de la transition

Samir Dilou, membre du Bureau politique d’ennahda (Renaissance)

Principal bénéficiaire de la transition : le parti Ennahda (renaissance). Dès son retour d’exil, son leader Rachid Ghannouchi a annoncé qu’il laisserait la place aux jeunes. Une nouvelle génération qui se dit influencée par expérience de l’AKP turc se prépare à la relève.
Le siège d’Ennahda est déjà une ruche. Samir Dilou est l’une de ses figures montantes. Responsable des relations internationales, il nous y reçoit et nous tient un discours remarquablement modéré. Officiellement, les islamistes d’Ennahda promettent de ne pas s’en prendre au Code du statut personnel (CSP), de loin le plus libéral de tous les pays musulmans. Mais beaucoup voient dans ce discours un simple souci tactique.

L’Association tunisienne des femmes démocrates regroupe des militantes chevronnées. Si elle était tolérée sous la dictature, Ben Ali a cherché en vain à l’instrumentaliser. Ces femmes symbolisent à merveille la fameuse exception tunisienne : dans le vaste hall d’entrée, des préservatifs sont à disposition. Les femmes battues y sont reçues et assistées.
Sa présidente, Sana ben Achour, ne cache pas son envie de descendre dans l’arène

Sonia Ben Achour, présidente de l’ATFD, Association Tunisienne des Femmes démocrates

politique. C’est là, dit-elle, qu’il faudra faire prospérer et défendre les acquis féministes. Si elle est élue à la constituante en juillet prochain, elle proposera par exemple l’inscription, comme en France, de la parité en politique dans la nouvelle loi fondamentale.

Un climat "populiste"

Les élections du 24 juillet ne seront qu’une étape. C’est presque demain - et beaucoup de Tunisiens ressentent la peur du vide. Ce qui inquiète aussi, c’est le climat “populiste” qui s’est emparé du pays. La liberté d’opinion se consomme sans modération et les médias (surtout audiovisuels), qui donnent la parole au peuple, confondent parfois critique légitime et insulte ou dénonciation des corrompus et délation.

Les rues de la capitale sont le théâtre de nombreuses manifestations quotidiennes pour réclamer tout ce qui manque : emplois, salaires, logements... Depuis la fuite du tyran et de sa clique, le peuple est grisé par un sentiment de toute puissance. L’apprentissage des limites de la démocratie parlementaire ne sera pas une mince affaire. Mais pour l’instant, le mot d’ordre serait plutôt, au nom du réalisme, à demander l’impossible. On peut se rassurer en misant sur la légendaire modération des Tunisiens. C’est vrai qu’au plus fort de la libération, on n’a vu aucune tentation de lynchage.

Mouldi Keffi, ministre des affaires étangères tunisien

En attendant juillet, le gouvernement de Caïd Essebsi mêle quelques jeunes loups à des “tempes grises”, comme Mouldi Kefi, nouveau ministre des Affaires étrangères. Sorte de grand-père jovial, ce diplomate de carrière a été tiré d’une retraite bien méritée. Il fait partie de ces commis de l’Etat qui ont su garder leurs distances avec une voyoucratie dont les méfaits et la cupidité se révèlent chaque jour un peu plus. L’avenir dira s’ils laisseront eux aussi la place rapidement ou si la deuxième république tunisienne leur demande encore de rendre quelques services.

Première publication : 25/03/2011

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