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L'ENTRETIEN

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Dernière modification : 16/06/2011

Jacques Vergès, avocat au barreau de Paris

De retour d'un voyage à Tripoli avec l'ex-ministre des Affaires étrangères français Roland Dumas, Jacques Vergès est l'invité de Gauthier Rybinski. Il explique pourquoi ils comptent déposer plainte contre Nicolas Sarkozy pour crimes contre l'humanité perpétrés en Libye.

Chers internautes de France 24,

L’abondance des messages et des remarques, que vous avez bien voulu joindre à l’entretien que j’ai eu avec Me Jacques Vergès, appelle tout naturellement quelques réflexions et explications de ma part.

Avant d’entrer dans le détail de vos assertions, un constat préalable et à l’amiable ! Jacques Vergès a parfaitement pu transmettre son "message" au cours de cette interview. Vos mots et vos lignes, qui le déclinent avec précision, en apportent la preuve éclatante.

Convenons donc ensemble que la pensée d’un(e) interlocuteur/trice s’énonce plus clairement et s’épanouit plus aisément face à la contradiction. Si vous voulez nuire à votre invité, laissez-le devant le micro ouvert et restez pour ainsi dire muet ! À moins qu’il ne s’agisse du Secrétaire général du parti unique, ou du Général en chef de la junte au pouvoir : auquel cas, il vaut mieux, en effet, pour votre propre sécurité, vous taire !...

Souvent, vos mails ont souligné combien l’Occident, Est-Ouest confondus, a eu, et continue, d’avoir sa part dans l’armement de tel ou tel dictateur ou despote. Oui, mille fois oui ! Mais en réponse à cela, je ne citerai qu’un seul exemple, que vous complèterez par d’autres (les cas similaires sont légion) : qui, le 16 mars 1988, décide de bombarder aux armes chimiques incapacitantes le bourg d’Halabja dans le Kurdistan irakien ? La chose a été planifiée depuis un an environ. Elle aboutira à la mort de 5000 personnes à Halabja même, 182 000 dans le cadre de l’opération anti-kurde baptisée "Anfal"… Qui donc donne l’ordre suprême, puis exécutif ? Les chimiquiers soviétique, américain, français ? Non. Dans l’ordre de la chaîne de commandement, Saddam Hussein et son cousin Ali Hassan al-Majid, qualifié plus tard, pour ces mêmes faits d’"Ali le chimique". Cela s’appelle tout simplement la responsabilité.

Certes, me direz-vous, les bombardiers américains n’ont pas fait moins de ravages au Viêtnam avec l’agent orange. Mais alors, diable, par quel désastreux détournement de l’histoire, la noble fierté reconquise des peuples jadis colonisés s’est-elle dévoyée dans l’admiration de despotes absurdes qui singent l’ancien colon dans sa gouvernance, ses rites, sa gestuelle, ses malversations, et même jusque dans ses crimes les plus abjects ? Considérer que ce dernier, ainsi que l’impérialisme honni, restent in fine sources de tous les maux, revient à se donner à soi-même un statut d’éternel "enfant", de sempiternel "mendiant", qui renonce à peser sur sa propre destinée. Ce n’est évidemment pas l’enseignement qu’entendaient transmettre les grands décolonisateurs …

À l’autre bout du manche de l’histoire, il y a les mouvements de libération que connaît le monde arabe. Oh bien sûr ! Ils vont parfois clopin-clopant, dans le meilleur des cas. La démocratie n’est pas une certitude mais une conviction qui ne touche au but, jamais définitif, que par tâtonnements. Rien ne garantit leur réussite, le chemin est semé d’embûches. Et à propos de chemin, celui de Damas, emprunté par tant de "revenants" de l’ombre, est ignoblement meurtrier. Pris d’effroi, certains soldats syriens ont posé arme à terre et déserté. Cela s’appelle la responsabilité éthique.

J’en termine avec une formule de Jacques Vergès que vous avez particulièrement goûtée : "Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées !", que notre invité a dénaturée en : "Chacun chez soi et Dieu pour tous !". L’aveu, sur le tard, de cette faiblesse spirituelle, ne manque pas de sel dans la bouche du marxiste qu’il fut ou qu’il prétendit être. Mais l’essentiel – et vous l’avez noté – était que l’on parlait de souveraineté nationale. La belle affaire ! Coquille vide lorsqu’elle ne sert qu’à masquer les carences d’un État dans l’exercice de ses fonctions les plus élémentaires (éducation, alimentation, équité sociale et ethnique), la souveraineté devient une drogue dure lorsqu’elle est l’étendard d’un conflit armé aux objectifs fumeux, destinés à "distraire" de ces mêmes indigences. Silence, nous massacrons, nous sommes souverains, dans notre État …

Tenez, permettez-moi de conclure en vous remémorant une anecdote historique connue qui illustre mon propos. Le 29 septembre 1938, le Président du Conseil des ministres français, Édouard Daladier, se rendit à Munich pour signer un accord, qui, avec le paraphe de la Grande-Bretagne et de l’Italie, marquait le début du dépeçage de la Tchécoslovaquie au profit de l’Allemagne nazie. Hitler estimait qu’il avait des droits sur une partie de ce pays. "Chacun chez soi", disait-il en substance et il n’y aura pas de guerre. Les autres signèrent donc, espérant vaguement rassasier la goinfrerie territoriale du dictateur qui avait prétexté la présence de citoyens d’origine allemande sur ce sol pour émettre des exigences.

Dans l’avion qui le reconduisait à Paris, Daladier reconnut qu’avec ce M. Hitler il eut fallu taper du poing sur la table bien des années auparavant. Mais surtout, il fut pris d’une inquiétude fataliste, s’imaginant que le public français, très mobilisé par cette affaire, allait le recevoir à coups de tomates, le conspuer, le contraindre à la démission, lui Daladier le lâche … Mais non ! L’avion atterrit et c’est une foule en liesse qui l’accueille. Une foule qui croit la guerre écartée, qui se fiche éperdument de la lointaine et "petite" Tchécoslovaquie ; une foule qui se sent bien "chez elle" et qui consacre les Nazis "chez eux".

Et Daladier, encore dans son avion, de regarder ses compatriotes et de s’exclamer : "Ah les cons ! S’ils savaient !"

Onze mois plus tard, la seconde guerre mondiale éclatait.

Bien à vous,

Gauthier Rybinski

 

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