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Culture

Le festival d'Aix entonne le chant des partisans marocains

Texte par Priscille LAFITTE

Dernière modification : 23/07/2011

Avec la série Slam à l'Atlas, le festival international d'art lyrique d'Aix-en-Provence a offert sa scène à la chanteuse berbère Raïssa Fatima Tabaamrant et au poète casablancais Khalid Moukdar. Rencontre autour du Maroc et de la politique...

Photo ci-dessus : le slameur Khalid Moukdar (crédit : P. Lafitte/FRANCE24)

 

La série Slam à l'Atlas a pris par surprise le public du festival d’Aix-en-Provence (jusqu’au 25 juillet) en balançant une bonne dose de jazz musclé et de tradition marocaine électrifiée et engagée au milieu d’une programmation habituellement lyrique et acoustique. Une partie du MegaOctet fondé par le pianiste Andy Emler, big-band français survolté brassant jazz, punk et improvisation "free", s’est adjoint une polyrythmie hypnotisante de tradition marocaine, avec rebab, oud... et une guembri électrique. Également de la partie, trois chanteurs portant des arts vocaux à mille lieux du lyrique, la reine de la transe berbère, Raïssa Fatima Tabaamrant, originaire d’Ifrane, dans l’Atlas, le rappeur casablancais Khalid Moukdar et le slameur français Dgiz.

En programmant ces soirées Slam à l’Atlas, les organisateurs du festival savent qu'ils viennent déranger les habitudes d’un public plutôt compassé, "select" et adepte de musiques dites "savantes". Mais ils assument. Le fait de s’ouvrir en plus aux expérimentations musicales permet, entre autres, à l'actualité chaude - et notamment aux questions qui agitent un monde arabe en pleine ébullition - de s'engouffrer subrepticement dans la brèche.

Or, le slam, le rap et le chant traditionnel rural sont sûrement les arts qui ont le plus échappé à la tutelle du pouvoir dans les pays d'Afrique du Nord et pu exprimer la frustration sociale ainsi que l'aspiration à la démocratie. "Toutes ces formes de musique improvisée ont toujours fait horreur aux gouvernements, constate le jazzman Andy Emler. Ce sont des arts incontrôlables, et c'est tant mieux !"

Raïssa Fatima Tabaamrant , une des rares femmes respectées dans le chant berbère

Raïssa Fatima Tabaamrant, une idole dans les villages de l'Atlas marocain. (Crédit : Jean-Claude Carbonne)

Respect de la culture amazigh et berbère, statut de la femme dans le monde arabe, poids de la monarchie… Tels sont les thèmes qui agitent le Maroc et les textes de Raïssa Fatima Tabaamrant. D’un coup de glotte, la Berbère fait chavirer les foules et chante sans ciller : "L’esclave dit : ‘Et si on reste fidèle à la tradition des anciens, où cela nous amènera-t-il et jusqu’à quand ?’ Nous resterons avec les boucles à l’oreille, baissant la tête en nous prosternant, devant quelqu’un qui n’est même pas notre créateur, cela me dépasse !" Érigée au rang de demi-déesse dans le sud du royaume chérifien, des villages de l'Atlas jusqu'à la plaine d'Agadir, elle est une des rares femmes à s’être imposées dans le chant berbère traditionnel.

Très différents dans la forme, les poèmes de Khalid Moukdar parlent eux aussi de dignité, de respect des valeurs ancestrales et de rejet de l’argent facile, vu comme l’apanage du pouvoir. "Assez de gâchis, assez de tabac, assez d’oppression ! Tu voulais changer le système mais le système t’a changé."

"Occuper l'espace public sans être chassés par les flics"

En donnant la parole à un slameur marocain, le festival d’Aix rend justice à un mouvement musical encore confidentiel au Maroc. Au point d’échapper à la censure. Le slameur Khalid Moukdar, artiste de la scène alternative casablancaise qui a également monté un groupe de punk il y a 10 ans, a pu constater que les dirigeants politiques avaient oublié de s’intéresser à la scène underground marocaine, jugée marginale. "Mes amis se sont toujours étonnés que je ne sois pas encore allé en prison pour tout ce que j’ai pu dire en concert…", raconte-t-il amusé.

À gauche : Raïssa Fatima Tabaamrant (qui chante en langue amazighe) et Fhalid el-Berkaoui aux percussions. Au centre, à la guembri électrique : Mehdi Nassouli. À droite, à la batterie : Éric Echampard (crédit photo : Jean-Claude Carbonne)

Le "printemps arabe" aidant, le pouvoir marocain finit cependant par s’accommoder d’une liberté de parole inéluctable. "Les révolutions en Tunisie et en Égypte, les manifestations à Casablanca pour davantage de démocratie, nous ont aidés à occuper l’espace public sans être chassés par les flics. Les artistes disent tout ce qu’ils ont envie de dire, il n’y a plus de censure", constate Khalid Moukdar. Le slameur en viendrait presque à être nostalgique du temps où il craignait la descente de policiers lors de ses concerts. "C’est quand tu subis une pression que tu attrapes des fou-rires", résume-t-il. Le meilleur du slam de Casa est donc à écouter maintenant. Et vite.

Les organisateurs du festival d'Aix se félicitent d'être la vitrine de cette ébullition artistique et politique au Maroc. Leur but est de jeter des ponts entre le slam et l'opéra, cet art "qui n'est pas un genre décoratif", plaide Bernard Fouccrolle, directeur général du festival. "Nous voulons que l'art lyrique soit ouvert à l'improvisation, à d'autres traditions vocales. Et ce qui se passe de l'autre côté de la rive méditerranéenne, nous ne pouvons l'ignorer !"

 


 

Première publication : 17/07/2011

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