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EUROPE

La vidéosurveillance ou l'arme de la chasse aux émeutiers

Texte par Perrine MOUTERDE

Dernière modification : 13/08/2011

Déterminée à juger les présumés émeutiers, la police londonienne diffuse leurs photos, largement reproduites dans la presse et sur Internet, et appelle les citoyens à les identifier. Une pratique qui ne choque pas les Britanniques.

Depuis quelques jours, leurs photos s’affichent partout : dans la presse, sur Internet, dans la rue ou même sur un écran géant installé sur une camionnette qui sillonne la ville de Birmingham. Ces images souvent floues représentent des jeunes, parfois avec une capuche sur la tête, accusés d’avoir participé aux émeutes qui ont secoué Londres et d’autres villes anglaises pendant quatre nuits consécutives. Choquée par ces violences urbaines, la population britannique semble déterminée à aider la police à identifier et à retrouver les coupables, pour qu'ils répondent de leurs actes.

Mais la publication de ces images ne constitue-t-elle pas une atteinte à la vie privée de ces présumés émeutiers ? En France, par exemple, jamais, même au plus fort des émeutes de banlieue de 2005, de telles photos n'ont été diffusées. Le Premier ministre David Cameron a balayé, jeudi, ces préoccupations : “Image après image, ces criminels seront identifiés et arrêtés et nous ne laisserons pas ces inquiétudes bidons concernant les droits de l’Homme s’immiscer dans la publication de ces photos et dans l’arrestation de ces individus”, a-t-il déclaré.

"Attrape un pilleur"

C’est la police londonienne (Metropolitain Police - ou Met) elle-même qui a ouvert le bal, cette semaine. Dans le cadre de "l’Opération Withern", elle a publié sur son site Internet et sur Flickr des photos des émeutiers extraites des vidéos de caméras de surveillance. "Nous voulons parler avec ces personnes", indique la Met. Tous ceux qui reconnaîtraient l’un des individus ou qui disposent d’informations les concernant sont invités à contacter la police. Ils peuvent aussi appeler, anonymement, l’ONG Crime Stoppers.

La presse britannique a renchéri, publiant davantage de visages dans ses pages. "Une chance d’attraper un autre imbécile", a titré en Une le quotidien à grand tirage de Rupert Murdoch The Sun, au-dessus d’une mosaïque de photos. "Connaissez-vous ces suspects ?", a également écrit le Daily Mail. Ces tabloïds ne sont pas les seuls à avoir fait appel aux citoyens pour dénoncer les émeutiers : même images dans le Times, le Telegraph ou sur la BBC.

Après la police et les médias, de simples citoyens se sont à leur tour mobilisés, utilisant Internet et les réseaux sociaux pour publier le maximum de portraits d’émeutiers présumés. Sites Web - comme London Rioters par exemple -, groupes Facebook et blogs ont vu le jour. "Il faut être clair, la publication d’une photo n’est pas une preuve de culpabilité", précise tout de même le fondateur du site "Attrape un pilleur" (Catch a looter).

Selon Sophie Loussouarn, spécialiste de la vie politique britannique et auteure de "David Cameron, un conservateur du XXIe siècle", ces initiatives reflètent la tonalité du discours du Premier ministre devant la Chambre des communes jeudi, au cours duquel il a notamment appelé à restaurer l’ordre. "Toute la communauté a été invitée à lutter contre les émeutiers, explique-t-elle. Il y a une sorte d’union entre les citoyens responsables, qui respectent l’ordre et l’autorité, contre ces délinquants qui créent le désordre. C’est une vision assez manichéenne de la société sans doute liée à la religion protestante, qui insiste sur cet antagonisme entre le bien et le mal."

"L'opportunité d'attraper un autre imbécile", a titré jeudi le tabloïd The Sun.

Culture de la transparence

Nick Anstead, professeur en médias et communication à l’École d’Économie et de Sciences politiques de Londres, avance d'autres explications au comportement des Britanniques, qui semblent préférer œuvrer collectivement à identifier les coupables plutôt qu'avoir recours à des dispositifs répressifs plus violents. "Il faut certainement prendre en compte des facteurs culturels, en termes d'attitude à l'égard de la police, du gouvernement et de la désobéissance civile, explique Nick Anstead. Nous touchons ici à la conception très britannique des libertés civiles : la réponse au désordre doit être non militaire, c'est-à-dire avec des policiers qui ne portent pas d’armes et qui n’utilisent ni canons à eau ni gaz lacrymogènes", insiste Nick Anstead.

Les "bobbies" anglais n’ont en effet jamais été armés, à la différence des CRS français (ou Compagnies républicaines de sécurité) par exemple, capables de réprimer beaucoup plus brutalement des émeutes ou des manifestations.

Relativement courants au Royaume-Uni, les appels lancés par la police pour identifier des criminels sont "considérés comme une technique efficace", ajoute Nick Anstead. Selon lui, cette pratique est à rapprocher de celle de la vidéosurveillance : habitués à être sollicités pour dénoncer des infractions à la loi, les Britanniques sont aussi habitués à être observés. "Il ne faut pas oublier que des dispositifs de contrôle et de surveillance ont été mis en place bien avant les attentats du 11-Septembre", rappelle le professeur.

Ce sont en effet les campagnes de bombardement menées par l’Armée républicaine irlandaise (IRA) contre Londres au début des années 1990 qui ont provoqué l’instauration de la "ceinture de fer" autour de la capitale. Chicanes pour forcer les automobilistes à ralentir, caméras de surveillance et forte présence policière sont devenus la norme. La capitale britannique est aujourd'hui considérée comme la ville la plus surveillée au monde.

Selon les enquêtes de l'institut de sondages YouGov, une large majorité de la population est d’ailleurs favorable à ces dispositifs : 93 % des Britanniques se disent pour la présence de caméras dans les banques, 89 % dans le métro, 86 % à l'extérieur des bars, 84 % dans les rues principales des villes...

"Pour les Britanniques, les caméras de surveillance ne constituent pas à une atteinte à la vie privée, indique Sophie Loussouarn. Elles correspondent plutôt à une culture de la transparence."

Les Britanniques, plus délateurs que les autres ?

De la même façon, la publication de photos de présumés émeutiers n’a pas suscité de levée de boucliers de la part des organisations de défense des droits de l’Homme. Liberty par exemple, la principale organisation britannique, réclame avant tout une véritable enquête sur la mort de Mark Duggan, un jeune homme tué lors d'une opération policière - l'incident qui aurait déclenché les émeutes - et plaide pour une réponse policière négociée afin de résoudre la crise.

"Étant donnée l'ampleur des émeutes et la nature des photographies, il semble difficile d'affirmer que la publication de ces photos dans un but d'identification viole les droits des sujets, affirme également, dans un blog sur les droits de l'Homme publié sur le site du Guardian, l'avocat Matthew Flinn. La publication de ces images pourrait être la seule façon d'identifier de nombreux coupables."

Reste à savoir si ces appels répétés à identifier les coupables sont réellement suivis d'effets. Les Britanniques, tous délateurs ? "Je ne sais pas si les Britanniques sont plus enclins que d'autres à rapporter des infractions à la police, réagit Nick Anstead. Il est difficile d'évaluer le "niveau de délation" au Royaume-Uni ; je ne pense pas que des données comparatives aient été réalisées." Le 9 août, l’ONG Crime Stoppers affirmait avoir reçu plus d’un millier d’appels.

Le quotidien The Telegraph a publié au moins 28 photos de présumés émeutiers.

 

(Photo principale extraite du site London Rioters).

 

Première publication : 13/08/2011

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